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Le centre culturel est encore vide à notre arrivée. Alors on cause en passant avec un père et son fils, sortis du cours de langue. Cumhur vient nous saluer.

Entre temps, tout le monde est arrivé.

Les téléphones portables sont mis à l’écart, pour éviter les écoutes. Tour de présentation. Face à nous, le responsable de Die Linke a tous les attributs de l’autorité morale que confère la sagesse : une voix grave et apaisante, un sweet-shirt qui lui donne un côté entraîneur sportif, un carnet où il consigne la réflexion commune, un stylo qu’il fait tourner entre ses doigts lorsqu’il n’écrit pas.

A sa gauche, P.., l’autre camarade de Die Linke, est un autochtone allemand de Hambourg qui a participé à la Montagne. Ayfer l’a connu en 1997, à Kure Jaro, point culminant de la vallée de Zap, au Kurdistan irakien. En Kurmanji, « kur » signifie « fils », et « jaro », « mon coeur ». Ce nom lui aurait été donné par une personne ayant vu son fils tomber de la falaise. Il faut huit heures pour monter, et cinq pour descendre. Là haut, en entendant Ayfer parler turc, P.. l’a prise à partie dans le dialecte kurmanji de Botan, qu’il avait appris : « Tu parles la langue de l’oppresseur ! » Sur le coup, Ayfer l’a pris pour un paysan kurde n’ayant jamais appris le turc à l’école !

A sa droite, un jeune « anti-kapitalistische » en survet noir à étoile rouge, auprès d’un autre jeune « anti-fascistische ». A côté de Zeynep, Rojda, dirigeante du centre culturel. A côté de moi, Ayfer. A côté d’Ayfer, Mathilde, présidente d’une assoc’ qui vient en aide aux prisonniers de la Montagne en Allemagne. A côté de Mathilde, une salariée du Croissant rouge. Il y a aussi Robert et Sarah. Quand je me présente comme « french communist especially involved in kurdish question, kurdish revolution and so on… », les deux jeunes, entre autres, frappent de petits coups répétés sur la table en bois, en signe d’approbation.

Robert et Sarah nous raccompagnent. Sarah est Kurde de Malatya, en Turquie. Robert, son époux, est autochtone. Il est soucieux de rendre conscient le grand public de la complicité criminelle qu’entretient l’État allemand avec la Turquie. On se fait de grosses embrassades pour se dire au-revoir. »

(Après le menemen du matin, je reprends le fil de l’entretien en finissant le thé, à la faveur d’un rayon de soleil)
– A quelle mission t’a-t-on alors affectée ?

– A l’été, j’ai été envoyée au camp de réfugiés d’Etrush, près de Duhok.

– Qui étaient ces réfugiés ?

– Des Kurdes de Turquie. Ils étaient entre 12 et 16 000.

– Et que faisaient-ils en Irak au beau milieu de la guerre ?

– Entre 1993 et 1994, l’armée turque a fait évacuer tous les villages du Kurdistan afin d’empêcher les sommets de se ravitailler auprès des villageois. Les villageois du centre ont rejoint les grandes villes, notamment Diyarbakır. Ceux qui vivaient à proximité de la frontière sont passés au Kurdistan irakien. Seuls les « gardiens de villages »1ont été autorisés à rester dans les villages.

Les réfugiés du camp venaient donc notamment des régions de Şırnak et d’Hakkari. L’ONU a créer le camp d’Etrush en 1995.

– Et toi, quel était ton rôle dans ce camp ?

– Je faisais partie du Comité d’Administration clandestin du camp, que la Montagne avait créé parallèlement au Conseil d’Administration officiel de l’ONU.

C’était la première expérience sociologique de la Montagne avec le peuple. Auparavant, la Montagne n’avait endossé aucune responsabilité de gouvernance. On peut dire que le camp d’Etrush a été la première municipalité kurde. C’était donc pour nous un événement historique majeur.

Les réfugiés venaient des régions de Hakkari, Şırnak et Mardin, qui étaient des bastions de la Montagne depuis les années quatre-vingt. Ils avaient choisi de s’exiler en Irak car une partie de leur famille s’y trouvait. Ils avaient donc une conscience nationale transfrontalière. Contrairement à d’autres Kurdes de régions plus assimilées, eux étaient ce que nous appelions des Kurdes « citoyennisés ». Avec cette population, nous voulions donner l’exemple du mode de vie utopique promu par la Montagne.

– Et concrètement, cela se traduisait comment ?

– Les responsabilités étaient tournantes. Pour ma part, je n’avais pas de fonction de direction. J’étais plutôt un guide, ou une conseillère, pour la mise en place des différentes structures.

Prenons l’exemple du système d’éducation.

Sa structure avait déjà été mise en place quelques mois avant mon arrivée, mais il n’y avait aucun professeur formé. Certains, qui provenaient d’autres métiers, se sont néanmoins montrés très talentueux.

Parmi les enfants qui ont suivi les cours, entre 50 et 60% sont ensuite allés à l’Université en Irak : ils ont fait des études de juristes, de médecins, de journalistes…

Le cursus allait de l’école primaire jusqu’à la fin du lycée. Les professeurs volontaires étaient très volontaires, très dévoués.

Je me souviens d’Ismet, un professeur de littérature originaire de Van, citoyen iranien. Il enseignait le Sorani. Ça aurait été intéressant d’apprendre aussi l’anglais aux enfants, mais, bien entendu, la priorité de la Montagne était l’apprentissage des langues kurdes. Un autre professeur, Saïd, était de la ville de Cizre, en Turquie. Un autre, Eyüp, était un génie des maths. Je me souviens de Serpil, de Kendal, d’Ahmet, de Şırnak …

Une française de l’ONU avait promis d’apporter des fournitures. J’ai participé à des réunions avec les officiels de l’ONU. Malgré cela, ces derniers ont demandé aux réfugiés de me virer, sans quoi ils n’auraient pas de fournitures. Aux réfugiés qui ne comprenaient pas les motifs de cette exigence, les officiels de l’ONU ont répondu : « Elle a l’air vraiment très jeune ! Comment pouvez-vous accepter d’être dominés par une si jeune femme ? » Les réfugiés leur ont répliqué simplement : « Elle est éduquée ! On a besoin d’elle ! » L’ONU n’a donc rien donné et la Montagne a dû acheter au marché noir, très cher, les fournitures nécessaires. Heureusement, nous avions un budget prévu, pour la nourriture et les fournitures scolaires.

– Et toi, as-tu donné des cours ?

– Oui, quelques uns. Ça a été l’occasion d’établir une comparaison entre les élèves du camp et ceux de Dersim et de Diyarbakır. Les élèves du camp m’ont paru beaucoup plus éveillés. Je pense que c’était le résultat d’un enseignement prodigué dans leur langue maternelle.

J’ai par ailleurs constitué un Comité des enfants, dont les représentants-délégués faisaient office de médiateurs avec les professeurs.

– Comment décidiez-vous du contenu des enseignements ?

– Il y avait une commission par matière. Chaque commission devait élaborer son programme et rédiger son manuel, qui était ensuite imprimé à l’imprimerie que la Montagne avait installé dans le camp.

Nous avons mis en place quatre écoles primaires et un collège, auxquels s’est ajouté un lycée, après mon départ du camp.

– Peux-tu nous détailler le fonctionnement démocratique du camp ?

– Il y avait huit comités de quartier, élus par la population, chacun co-présidé par une femme et un homme. Dans ces comités, les différentes professions devaient être représentées, notamment les médecins et les tailleurs. L’objectif de ces comités était de faciliter la vie dans le camp : tout problème donnait donc lieu à l’élection d’un nouveau représentant.

Il y avait en outre des comités thématiques, répondant chacun à des problèmes spécifiques : éducation, santé, jeunesse, presse, culture, logistique, tailleurs, sécurité intérieure et extérieure, diplomatie… Les Asayesh, ou force de sécurité intérieure, pouvaient se déplacer en armes dans le camp. Sur ce point, les représentants de l’ONU fermaient les yeux.

Les comités élisaient un conseil de vingt personnes, qui lui-même désignait en son sein un comité exécutif de cinq personnes, qui désignait enfin une femme et un homme pour co-présider le camp.

Il y a une contradiction dans ce système d’auto-gestion. D’un côté, son objectif est bien de rendre le peuple capable de s’auto-gérer. Mais dans la pratique, les co-présidents étaient proposés par la Montagne avant que leurs candidatures ne soit soumises au vote, ce qui, bien sûr, influençait le résultat, d’autant plus que, dans les faits, la plupart des membres des comités étaient aussi membres de la Montagne.

Je pense qu’à ce moment là, la Montagne ne faisait pas vraiment confiance au peuple, ce qui explique cette tendance à vouloir tout contrôler.

Il en va différemment aujourd’hui. Il est probable qu’au Rojava le PYD2influe sur la nomination des représentants, mais si c’est le cas, c’est à mon avis le résultat des conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouve le pays.

– Le camp d’Etrush est donc passé au travers de la guerre, tout le temps que tu y as passé…

– Non. A l’automne 1995, les Peshmergas du PDK on fait le siège devant Etrush. C’était le début de la guerre entre le PDK et les montagnards. La Turquie voulait détruire le camp. Elle a donc instrumentalisé le PDK dans ce but.

Je dois te préciser quelque chose, pour que tu visualises la situation… Ce qu’on appelle le camp d’Etrush était en fait divisé en deux camps : l’un se trouvait dans la vallée ; l’autre à trois kilomètres en amont. Les Peshmergas avaient leurs positions dans les collines au dessus du deuxième camp.

Le PDK exigeait la fermeture du camp et le départ de la Montagne, sans proposer aucune solution pour les réfugiés.

A l’arrivée des Peshmergas, les officiels de l’ONU ont abandonné le camp du haut. Bien entendu, la sécurité est devenue à ce moment là une question primordiale. Les responsables de la sécurité intérieure patrouillaient dans le camp, accompagnés de combattant.e.s de la Montagne, pendant que les responsables de la sécurité extérieure, également épaulés par la Montagne, empêchaient les Peshmergas d’avancer vers le camp. Les combats étaient entrecoupés de dialogues.

Nous avons été repoussés. Les Peshmergas sont arrivés aux portes des deux camps. Dans le camp du haut, où je me trouvais, se sont déroulées des négociations entre le PDK, le comité exécutif du camp et la Montagne. Pendant les négociations, les réfugiés du camp du bas manifestaient pour le maintien du camp et contre l’agression du PDK. Jihan, une de nos camarades, était en tête de la manif. Elle a été abattue par un sniper du PDK, armé d’un fusil « Kanas ». Elle avait vingt-six ans. Elle était originaire de Sivas. Cette nouvelle m’a profondément découragée.

Avec le PDK, nous avons finalement trouvé un compromis : Le PDK exigeait la destruction du camp du haut, car il nous permettait d’être en liaison avec nos des montagnards. Nous avons accepté, en échange de quoi, les réfugiés du haut intégreraient le camp du bas.

Le déménagement a été rapide. L’ONU a alors fait construire un camp fixe, où le PDK a installé douze postes de police.

Le PDK a fait pression sur les familles pour qu’elles retournent en Turquie ou qu’elles se rendent à la ville de Duhok. Comme les Peshmergas, la population du camp était originaire de la région du Botan. Ils étaient parents. Quelques familles ont accepté de partir.

Pour la Montagne, le maintien du camp permettait de faire connaître au monde la situation des droits de l’homme en Turquie. Les réfugiés, quant à eux, auraient risqué leur vie en retournant en Turquie. La perspective de s’installer à Duhok ne les enthousiasmait pas davantage, car elle ne leur offrait aucune garantie en terme de logement, d’emploi, de santé ou d’éducation.

– Mais quel était le projet de la Montagne pour les réfugiés, après le démantèlement du camp ?

– Nous prévoyions de créer une ville sur place. La Montagne se considère comme une entité. Elle considérait la population du camp comme sa population. Face au PDK, cette ville en gestation permettait d’affirmer la présence de la Montagne au Bashur.

– Le fonctionnement du nouveau camp était-il différent de l’ancien ?

– Non. De nouveaux quartiers ont été construits, moins jolis que les anciens. Dans la vallée, il était impossible de se déplacer sans être vu des Peshmergas, qui ont poursuivi leur siège et leur embargo.

Nous devions nous procurer la nourriture au marché noir, ce qui coûtait extrêmement cher.

Certains réfugiés avaient avec eux leurs moutons. Afin d’effrayer la population du camp, les Peshmergas ont décapité deux de ces bergers.

Nous étions horrifiés et révoltés. Lors de la première guerre du Golf, les Kurdes du Botan3de Turquie avaient accueilli leurs frères et sœurs du Botan d’Irak. En retour, les Peshmergas du Botan d’Irak affamaient et décapitaient leurs frères et sœurs de Turquie.

De façon générale, je remarquais la faible conscience politique des Peshmergas, ne serait-ce que vis-à-vis des femmes. Ils avaient une vision clanique du monde, à l’opposé des Kurdes du Botan de Turquie, qui avaient été éduqués par la Montagne.

– Peux-tu nous parler de ta relation avec la population du camp ?

– Dans l’attente de construction en dur, chaque famille disposait d’une tente de dix mètres carré. Ces tentes étaient rendues confortables par les gens. Ils construisaient des murs. Seul le toit demeurait en toile. Ils plantaient des arbres autour de ce qui était devenu leur maison. Les gens du camp vivaient dans le dénuement, mais ils étaient très accueillants. Ils invitaient toujours avec insistance les camarades à venir prendre un bain. Ils voulaient toujours donner quelque chose.

Nos réunions duraient souvent jusqu’à deux heures du matin. A cinq heures, il fallait être debout ! Dans la rue, les enfants couraient après nous avec aux pieds les grandes sandales de leurs parents. Ça nous faisait oublier la fatigue et les soucis.

Mais tout n’était pas doux. Il fallait faire face à certains hommes réactionnaires.

Je te donne un exemple : certains religieux voulaient que les femmes des hauteurs cessent de s’habiller en pantalon. Ils trouvaient que c’était un mauvais exemple pour leurs femmes, qu’ils essayaient d’empêcher d’entretenir des relations avec nous.

L’âge du mariage était très bas. Il descendait parfois jusqu’à douze-treize ans. Cela s’explique en partie par le fait que les familles pauvres avaient des difficultés à nourrir tous leurs enfants. Marier leurs filles était donc un moyen de les faire nourrir par une autre famille moins en difficultés. Pour certaines familles, marier tôt leurs filles était aussi un moyen de les empêcher de rejoindre les hauteurs, même si en pratique la Montagne refusait les trop jeunes volontaires. Quel que soit l’âge, il y avait beaucoup de mariages arrangés.

La Montagne a obtenu qu’il n’y ait plus de fille mariée avant seize ans et plus de garçon marié avant dix-huit ans. Le second mariage, qui engendre la polygamie, a été interdit.

Une partie de la population percevait ces changements comme un manque de respect vis-à-vis des traditions et de la religion.

Je détestais les vieux religieux. Ces derniers collaboraient généralement avec le PDK. Ensemble, ils développaient une contre-propagande. Ils essayaient de dresser la population contre nous en tenant des discours du style : « Ne les écoutez pas ! Ce sont des athées, des communistes dégénérés qui cherchent à détruire notre culture et nos traditions ! »

Les camarades femmes avaient du mal à se faire respecter des structures féodales qui perduraient dans le camp.

Un jour, des réactionnaires du camp ont assiégé la tente du comité des femmes en menaçant de la brûler. Ils affirmaient que nous avions kidnappé une de leurs femmes.

Il s’agissait de Nergiz (« Narcisse » en persan). Cette femme adulte, battue par son mari, avait décidé de rejoindre les hauteurs pour lui échapper. Son intégration à la Montagne a donc été perçue comme un crime d’honneur, équivalent à l’enlèvement d’une femme mariée par un autre homme. Du point de vue de sa famille, ce crime d’honneur méritait la mort.

Cette question a été débattue en haut lieu. Après négociations avec la famille, le commandement de la Montagne à accepté de lui renvoyer Nergiz.

Nergiz a été torturée, battue et jetée dans une poubelle où on l’a laissée pour morte. Elle était en fait toujours en vie. Elle est retournée chez son mari avec au cœur la haine de la Montagne, qui l’avait trahie.

C’est à moi que Nergiz s’était adressée pour intégrer les cimes. Dans son village d’Uludere, dans la région de Şırnak, elle aidait déjà la Montagne. Mon cousin Muhittin rendait souvent visite à sa famille. Chez elle, dans le camp, il y avait une photo de mon cousin Muhittin. Par ressemblance avec cette photo, elle m’a reconnue comme la cousine de Muhittin, c’est pourquoi elle a choisi de s’adresser à moi.

Le sort de Nergiz m’a brisé le cœur. Je suis tombée en dépression. J’avais perdu ma confiance dans la montagne.

Pendant ce temps, nous manquions toujours de nourriture, du fait du siège du PDK, dont les agents, qui se confondaient avec ceux de la Turquie, étaient présents dans le camp.

– Peux-tu nous en dire un peu plus sur vos rapports avec l’ONU ?

– La relation qu’entretenaient les agents de l’ONU avec nous dépendait de leur plus ou moins grande sympathie pour les Kurdes.

Bob l’américain, par exemple, aimait les Kurdes. En retour, il était apprécié des réfugiés. Il aidait. A l’inverse, cette femme française, humaniste d’apparence, a voulu m’empêcher de jouer mon rôle de responsable des questions éducatives et a bloqué l’arrivage des fournitures scolaires.

– Combien de temps es-tu restée à Etrush, en tout ? Pourquoi et comment en es-tu partie ?

– Je suis restée treize mois à Etrush. J’en suis partie en septembre 1996. La Turquie et le PDK avaient pour objectif de tous nous faire partir.Ils menaient contre nous une guerre d’usure, une guerre psychologique, au moyen de l’embargo et de l’instrumentalisation des religieux.

Régulièrement, des jets turques passaient juste au-dessus du camp. Le bruit était proprement assourdissant. Un enfant de cinq-six ans est mort de peur, sur le coup, les tympans explosés.

Il y avait aussi la peur des bombardements.

Les distributions de la Montagne étaient alors la seule source de nourriture. Avec toutes ces pénuries, ces maladies, cet enfermement et les manipulations des religieux, il arrivait que le peuple se soulève contre la Montagne.

La Montagne procédait à des arrestations à l’intérieur du camp. Certains réfugiés étaient exclus du camp.

Cette expérience a donc eu aussi des aspects très négatifs. La Montagne ne cherchait pas vraiment de solutions aux problèmes. Les cadres épuisés et impopulaires étaient simplement remplacés par d’autres.

Physiquement, je me portais bien, mais j’étais épuisée psychologiquement. Je m’étais engagée dans les hauteurs pour lutter par les armes, pas pour aider un camp de réfugiés.

J’avais mal au cœur. Les combattant.e.s de l’altitude sont prêt.e.s à mourir de faim pour la cause. Mais dans le camp, les civils vivaient dans des conditions pires que les montagnards. Et ils avaient des bébés. Beaucoup sont morts de faim ou de maladie.

J’ai vu de mes yeux la bêtise, la lâcheté du PDK, ce bras armé de la Turquie. Personne ne pourra me faire croire qu’ils défendent l’intérêt des Kurdes. Je pense qu’aucun réfugié ne pourra leur pardonner. Je suis pour la paix entre les Kurdes, mais certaines choses ne peuvent être pardonnées.

Avec des tentes, nous avions construit une grande académie des femmes : une salle de conférence avec un écran de télévision, où se tenaient des spectacles et des concerts, et d’autres salles secondaires.

Cela a provoqué des conflits à l’intérieur des familles, ainsi qu’entre les familles et la Montagne. Les hommes nous culpabilisaient en affirmant que nous cassions leur mode de vie. Les femmes n’étaient pas toutes de notre côté. Dans la tradition, les femmes âgées jouent un rôle, mais elles sont parfois pires que les hommes, notamment lorsqu’il s’agit des crimes d’honneur.

– (Zeynep s’adresse à moi ) : Toi non-plus tu n’acceptes pas les femmes émancipées !

– Plaît-il ?
– Plaît-il ?

– (Ayfer reprend ) : Moi, je n’ai aucune difficulté avec les hommes parisiens, ni avec les Kurdes des montagnes !

– Sérieusement, tu penses que l’oppression des femmes est universelle ?

– Oui

– Le combat pour l’émancipation est donc également universel…

– Bien sûr ! La Montagne fait don au marxisme de son point de vue féministe. Le mouvement marxiste a longtemps pensé que l’oppression de genre et de sexe était un problème culturel voué à se résoudre naturellement avec l’abolition des classes. Il n’en est rien. C’est un combat à part entière.

– Que réponds-tu à ceux qui considèrent que la liberté des femmes varie en fonction des cultures, et que de ce fait, ce qui est oppression pour les unes peut être libération pour les autres et réciproquement?

– La différence culturelle est une réalité, mais l’oppression est générale. Elle prend seulement différentes formes.

Par exemple, la Scandinavie a 40% de femmes dans ses cadres politiques. De même, à la Montagne, 40% est le seuil en dessous duquel nous nous interdisons de descendre.

L’égalité salariale est autant un combat de classes que de femme. Nous estimons qu’universellement, les femmes doivent exercer 50% du pouvoir dans la mesure où elles représentent 50% de l’humanité, n’en déplaise aux hommes, y compris à la Montagne, qui perdent des places.

Lionel C.
Kurdistan allemand, Toussaint 2016

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Image à la Une : ©Kurdeki Benav | Flickr
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