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Le cen­tre cul­turel est encore vide à notre arrivée. Alors on cause en pas­sant avec un père et son fils, sor­tis du cours de langue. Cumhur vient nous saluer.

Entre temps, tout le monde est arrivé.

Les télé­phones porta­bles sont mis à l’é­cart, pour éviter les écoutes. Tour de présen­ta­tion. Face à nous, le respon­s­able de Die Linke a tous les attrib­uts de l’au­torité morale que con­fère la sagesse : une voix grave et apaisante, un sweet-shirt qui lui donne un côté entraîneur sportif, un car­net où il con­signe la réflex­ion com­mune, un sty­lo qu’il fait tourn­er entre ses doigts lorsqu’il n’écrit pas.

A sa gauche, P.., l’autre cama­rade de Die Linke, est un autochtone alle­mand de Ham­bourg qui a par­ticipé à la Mon­tagne. Ayfer l’a con­nu en 1997, à Kure Jaro, point cul­mi­nant de la val­lée de Zap, au Kur­dis­tan irakien. En Kur­man­ji, « kur » sig­ni­fie « fils », et « jaro », « mon coeur ». Ce nom lui aurait été don­né par une per­son­ne ayant vu son fils tomber de la falaise. Il faut huit heures pour mon­ter, et cinq pour descen­dre. Là haut, en enten­dant Ayfer par­ler turc, P.. l’a prise à par­tie dans le dialecte kur­man­ji de Botan, qu’il avait appris : « Tu par­les la langue de l’op­presseur ! » Sur le coup, Ayfer l’a pris pour un paysan kurde n’ayant jamais appris le turc à l’école !

A sa droite, un jeune « anti-kap­i­tal­is­tis­che » en survet noir à étoile rouge, auprès d’un autre jeune « anti-fascis­tis­che ». A côté de Zeynep, Roj­da, dirigeante du cen­tre cul­turel. A côté de moi, Ayfer. A côté d’Ayfer, Mathilde, prési­dente d’une assoc’ qui vient en aide aux pris­on­niers de la Mon­tagne en Alle­magne. A côté de Mathilde, une salariée du Crois­sant rouge. Il y a aus­si Robert et Sarah. Quand je me présente comme « french com­mu­nist espe­cial­ly involved in kur­dish ques­tion, kur­dish rev­o­lu­tion and so on… », les deux jeunes, entre autres, frap­pent de petits coups répétés sur la table en bois, en signe d’approbation.

Robert et Sarah nous rac­com­pa­g­nent. Sarah est Kurde de Malatya, en Turquie. Robert, son époux, est autochtone. Il est soucieux de ren­dre con­scient le grand pub­lic de la com­plic­ité crim­inelle qu’en­tre­tient l’État alle­mand avec la Turquie. On se fait de gross­es embras­sades pour se dire au-revoir. »

(Après le men­e­men du matin, je reprends le fil de l’en­tre­tien en finis­sant le thé, à la faveur d’un ray­on de soleil)
- A quelle mis­sion t’a-t-on alors affectée ?

- A l’été, j’ai été envoyée au camp de réfugiés d’Etrush, près de Duhok.

- Qui étaient ces réfugiés ?

- Des Kur­des de Turquie. Ils étaient entre 12 et 16 000.

- Et que fai­saient-ils en Irak au beau milieu de la guerre ?

- Entre 1993 et 1994, l’ar­mée turque a fait évac­uer tous les vil­lages du Kur­dis­tan afin d’empêcher les som­mets de se rav­i­tailler auprès des vil­la­geois. Les vil­la­geois du cen­tre ont rejoint les grandes villes, notam­ment Diyarbakır. Ceux qui vivaient à prox­im­ité de la fron­tière sont passés au Kur­dis­tan irakien. Seuls les « gar­di­ens de vil­lages »1ont été autorisés à rester dans les villages.

Les réfugiés du camp venaient donc notam­ment des régions de Şır­nak et d’Hakkari. L’ONU a créer le camp d’Etrush en 1995.

- Et toi, quel était ton rôle dans ce camp ?

- Je fai­sais par­tie du Comité d’Ad­min­is­tra­tion clan­des­tin du camp, que la Mon­tagne avait créé par­al­lèle­ment au Con­seil d’Ad­min­is­tra­tion offi­ciel de l’ONU.

C’é­tait la pre­mière expéri­ence soci­ologique de la Mon­tagne avec le peu­ple. Aupar­a­vant, la Mon­tagne n’avait endossé aucune respon­s­abil­ité de gou­ver­nance. On peut dire que le camp d’Etrush a été la pre­mière munic­i­pal­ité kurde. C’é­tait donc pour nous un événe­ment his­torique majeur.

Les réfugiés venaient des régions de Hakkari, Şır­nak et Mardin, qui étaient des bas­tions de la Mon­tagne depuis les années qua­tre-vingt. Ils avaient choisi de s’ex­il­er en Irak car une par­tie de leur famille s’y trou­vait. Ils avaient donc une con­science nationale trans­frontal­ière. Con­traire­ment à d’autres Kur­des de régions plus assim­ilées, eux étaient ce que nous appe­lions des Kur­des « citoyen­nisés ». Avec cette pop­u­la­tion, nous voulions don­ner l’ex­em­ple du mode de vie utopique pro­mu par la Montagne.

- Et con­crète­ment, cela se tradui­sait comment ?

- Les respon­s­abil­ités étaient tour­nantes. Pour ma part, je n’avais pas de fonc­tion de direc­tion. J’é­tais plutôt un guide, ou une con­seil­lère, pour la mise en place des dif­férentes structures.

Prenons l’ex­em­ple du sys­tème d’éducation.

Sa struc­ture avait déjà été mise en place quelques mois avant mon arrivée, mais il n’y avait aucun pro­fesseur for­mé. Cer­tains, qui prove­naient d’autres métiers, se sont néan­moins mon­trés très talentueux.

Par­mi les enfants qui ont suivi les cours, entre 50 et 60% sont ensuite allés à l’U­ni­ver­sité en Irak : ils ont fait des études de juristes, de médecins, de journalistes…

Le cur­sus allait de l’é­cole pri­maire jusqu’à la fin du lycée. Les pro­fesseurs volon­taires étaient très volon­taires, très dévoués.

Je me sou­viens d’Is­met, un pro­fesseur de lit­téra­ture orig­i­naire de Van, citoyen iranien. Il enseignait le Sorani. Ça aurait été intéres­sant d’ap­pren­dre aus­si l’anglais aux enfants, mais, bien enten­du, la pri­or­ité de la Mon­tagne était l’ap­pren­tis­sage des langues kur­des. Un autre pro­fesseur, Saïd, était de la ville de Cizre, en Turquie. Un autre, Eyüp, était un génie des maths. Je me sou­viens de Ser­pil, de Kendal, d’Ah­met, de Şırnak …

Une française de l’ONU avait promis d’ap­porter des four­ni­tures. J’ai par­ticipé à des réu­nions avec les offi­ciels de l’ONU. Mal­gré cela, ces derniers ont demandé aux réfugiés de me vir­er, sans quoi ils n’au­raient pas de four­ni­tures. Aux réfugiés qui ne com­pre­naient pas les motifs de cette exi­gence, les offi­ciels de l’ONU ont répon­du : « Elle a l’air vrai­ment très jeune ! Com­ment pou­vez-vous accepter d’être dom­inés par une si jeune femme ? » Les réfugiés leur ont répliqué sim­ple­ment : « Elle est éduquée ! On a besoin d’elle ! » L’ONU n’a donc rien don­né et la Mon­tagne a dû acheter au marché noir, très cher, les four­ni­tures néces­saires. Heureuse­ment, nous avions un bud­get prévu, pour la nour­ri­t­ure et les four­ni­tures scolaires.

- Et toi, as-tu don­né des cours ?

- Oui, quelques uns. Ça a été l’oc­ca­sion d’établir une com­para­i­son entre les élèves du camp et ceux de Der­sim et de Diyarbakır. Les élèves du camp m’ont paru beau­coup plus éveil­lés. Je pense que c’é­tait le résul­tat d’un enseigne­ment prodigué dans leur langue maternelle.

J’ai par ailleurs con­sti­tué un Comité des enfants, dont les représen­tants-délégués fai­saient office de médi­a­teurs avec les professeurs.

- Com­ment déci­diez-vous du con­tenu des enseignements ?

- Il y avait une com­mis­sion par matière. Chaque com­mis­sion devait éla­bor­er son pro­gramme et rédi­ger son manuel, qui était ensuite imprimé à l’im­primerie que la Mon­tagne avait instal­lé dans le camp.

Nous avons mis en place qua­tre écoles pri­maires et un col­lège, aux­quels s’est ajouté un lycée, après mon départ du camp.

- Peux-tu nous détailler le fonc­tion­nement démoc­ra­tique du camp ?

- Il y avait huit comités de quarti­er, élus par la pop­u­la­tion, cha­cun co-présidé par une femme et un homme. Dans ces comités, les dif­férentes pro­fes­sions devaient être représen­tées, notam­ment les médecins et les tailleurs. L’ob­jec­tif de ces comités était de faciliter la vie dans le camp : tout prob­lème don­nait donc lieu à l’élec­tion d’un nou­veau représentant.

Il y avait en out­re des comités thé­ma­tiques, répon­dant cha­cun à des prob­lèmes spé­ci­fiques : édu­ca­tion, san­té, jeunesse, presse, cul­ture, logis­tique, tailleurs, sécu­rité intérieure et extérieure, diplo­matie… Les Asayesh, ou force de sécu­rité intérieure, pou­vaient se déplac­er en armes dans le camp. Sur ce point, les représen­tants de l’ONU fer­maient les yeux.

Les comités éli­saient un con­seil de vingt per­son­nes, qui lui-même désig­nait en son sein un comité exé­cu­tif de cinq per­son­nes, qui désig­nait enfin une femme et un homme pour co-présider le camp.

Il y a une con­tra­dic­tion dans ce sys­tème d’au­to-ges­tion. D’un côté, son objec­tif est bien de ren­dre le peu­ple capa­ble de s’au­to-gér­er. Mais dans la pra­tique, les co-prési­dents étaient pro­posés par la Mon­tagne avant que leurs can­di­da­tures ne soit soumis­es au vote, ce qui, bien sûr, influ­ençait le résul­tat, d’au­tant plus que, dans les faits, la plu­part des mem­bres des comités étaient aus­si mem­bres de la Montagne.

Je pense qu’à ce moment là, la Mon­tagne ne fai­sait pas vrai­ment con­fi­ance au peu­ple, ce qui explique cette ten­dance à vouloir tout contrôler.

Il en va dif­férem­ment aujour­d’hui. Il est prob­a­ble qu’au Roja­va le PYD2influe sur la nom­i­na­tion des représen­tants, mais si c’est le cas, c’est à mon avis le résul­tat des con­di­tions excep­tion­nelles dans lesquelles se trou­ve le pays.

- Le camp d’Etrush est donc passé au tra­vers de la guerre, tout le temps que tu y as passé…

- Non. A l’au­tomne 1995, les Pesh­mer­gas du PDK on fait le siège devant Etrush. C’é­tait le début de la guerre entre le PDK et les mon­tag­nards. La Turquie voulait détru­ire le camp. Elle a donc instru­men­tal­isé le PDK dans ce but.

Je dois te pré­cis­er quelque chose, pour que tu visu­alis­es la sit­u­a­tion… Ce qu’on appelle le camp d’Etrush était en fait divisé en deux camps : l’un se trou­vait dans la val­lée ; l’autre à trois kilo­mètres en amont. Les Pesh­mer­gas avaient leurs posi­tions dans les collines au dessus du deux­ième camp.

Le PDK exigeait la fer­me­ture du camp et le départ de la Mon­tagne, sans pro­pos­er aucune solu­tion pour les réfugiés.

A l’ar­rivée des Pesh­mer­gas, les offi­ciels de l’ONU ont aban­don­né le camp du haut. Bien enten­du, la sécu­rité est dev­enue à ce moment là une ques­tion pri­mor­diale. Les respon­s­ables de la sécu­rité intérieure patrouil­laient dans le camp, accom­pa­g­nés de combattant.e.s de la Mon­tagne, pen­dant que les respon­s­ables de la sécu­rité extérieure, égale­ment épaulés par la Mon­tagne, empêchaient les Pesh­mer­gas d’a­vancer vers le camp. Les com­bats étaient entre­coupés de dialogues.

Nous avons été repoussés. Les Pesh­mer­gas sont arrivés aux portes des deux camps. Dans le camp du haut, où je me trou­vais, se sont déroulées des négo­ci­a­tions entre le PDK, le comité exé­cu­tif du camp et la Mon­tagne. Pen­dant les négo­ci­a­tions, les réfugiés du camp du bas man­i­fes­taient pour le main­tien du camp et con­tre l’a­gres­sion du PDK. Jihan, une de nos cama­rades, était en tête de la manif. Elle a été abattue par un sniper du PDK, armé d’un fusil « Kanas ». Elle avait vingt-six ans. Elle était orig­i­naire de Sivas. Cette nou­velle m’a pro­fondé­ment découragée.

Avec le PDK, nous avons finale­ment trou­vé un com­pro­mis : Le PDK exigeait la destruc­tion du camp du haut, car il nous per­me­t­tait d’être en liai­son avec nos des mon­tag­nards. Nous avons accep­té, en échange de quoi, les réfugiés du haut inté­gr­eraient le camp du bas.

Le démé­nage­ment a été rapi­de. L’ONU a alors fait con­stru­ire un camp fixe, où le PDK a instal­lé douze postes de police.

Le PDK a fait pres­sion sur les familles pour qu’elles retour­nent en Turquie ou qu’elles se ren­dent à la ville de Duhok. Comme les Pesh­mer­gas, la pop­u­la­tion du camp était orig­i­naire de la région du Botan. Ils étaient par­ents. Quelques familles ont accep­té de partir.

Pour la Mon­tagne, le main­tien du camp per­me­t­tait de faire con­naître au monde la sit­u­a­tion des droits de l’homme en Turquie. Les réfugiés, quant à eux, auraient risqué leur vie en retour­nant en Turquie. La per­spec­tive de s’in­staller à Duhok ne les ent­hou­si­as­mait pas davan­tage, car elle ne leur offrait aucune garantie en terme de loge­ment, d’emploi, de san­té ou d’éducation.

- Mais quel était le pro­jet de la Mon­tagne pour les réfugiés, après le déman­tèle­ment du camp ?

- Nous prévoyions de créer une ville sur place. La Mon­tagne se con­sid­ère comme une entité. Elle con­sid­érait la pop­u­la­tion du camp comme sa pop­u­la­tion. Face au PDK, cette ville en ges­ta­tion per­me­t­tait d’af­firmer la présence de la Mon­tagne au Bashur.

- Le fonc­tion­nement du nou­veau camp était-il dif­férent de l’ancien ?

- Non. De nou­veaux quartiers ont été con­stru­its, moins jolis que les anciens. Dans la val­lée, il était impos­si­ble de se déplac­er sans être vu des Pesh­mer­gas, qui ont pour­suivi leur siège et leur embargo.

Nous devions nous pro­cur­er la nour­ri­t­ure au marché noir, ce qui coû­tait extrême­ment cher.

Cer­tains réfugiés avaient avec eux leurs mou­tons. Afin d’ef­fray­er la pop­u­la­tion du camp, les Pesh­mer­gas ont décapité deux de ces bergers.

Nous étions hor­ri­fiés et révoltés. Lors de la pre­mière guerre du Golf, les Kur­des du Botan3de Turquie avaient accueil­li leurs frères et sœurs du Botan d’I­rak. En retour, les Pesh­mer­gas du Botan d’I­rak affamaient et décap­i­taient leurs frères et sœurs de Turquie.

De façon générale, je remar­quais la faible con­science poli­tique des Pesh­mer­gas, ne serait-ce que vis-à-vis des femmes. Ils avaient une vision clanique du monde, à l’op­posé des Kur­des du Botan de Turquie, qui avaient été éduqués par la Montagne.

- Peux-tu nous par­ler de ta rela­tion avec la pop­u­la­tion du camp ?

- Dans l’at­tente de con­struc­tion en dur, chaque famille dis­po­sait d’une tente de dix mètres car­ré. Ces tentes étaient ren­dues con­fort­a­bles par les gens. Ils con­stru­i­saient des murs. Seul le toit demeu­rait en toile. Ils plan­taient des arbres autour de ce qui était devenu leur mai­son. Les gens du camp vivaient dans le dénue­ment, mais ils étaient très accueil­lants. Ils invi­taient tou­jours avec insis­tance les cama­rades à venir pren­dre un bain. Ils voulaient tou­jours don­ner quelque chose.

Nos réu­nions duraient sou­vent jusqu’à deux heures du matin. A cinq heures, il fal­lait être debout ! Dans la rue, les enfants couraient après nous avec aux pieds les grandes san­dales de leurs par­ents. Ça nous fai­sait oubli­er la fatigue et les soucis.

Mais tout n’é­tait pas doux. Il fal­lait faire face à cer­tains hommes réactionnaires.

Je te donne un exem­ple : cer­tains religieux voulaient que les femmes des hau­teurs cessent de s’ha­biller en pan­talon. Ils trou­vaient que c’é­tait un mau­vais exem­ple pour leurs femmes, qu’ils essayaient d’empêcher d’en­tretenir des rela­tions avec nous.

L’âge du mariage était très bas. Il descendait par­fois jusqu’à douze-treize ans. Cela s’ex­plique en par­tie par le fait que les familles pau­vres avaient des dif­fi­cultés à nour­rir tous leurs enfants. Mari­er leurs filles était donc un moyen de les faire nour­rir par une autre famille moins en dif­fi­cultés. Pour cer­taines familles, mari­er tôt leurs filles était aus­si un moyen de les empêch­er de rejoin­dre les hau­teurs, même si en pra­tique la Mon­tagne refu­sait les trop jeunes volon­taires. Quel que soit l’âge, il y avait beau­coup de mariages arrangés.

La Mon­tagne a obtenu qu’il n’y ait plus de fille mar­iée avant seize ans et plus de garçon mar­ié avant dix-huit ans. Le sec­ond mariage, qui engen­dre la polyg­a­mie, a été interdit.

Une par­tie de la pop­u­la­tion perce­vait ces change­ments comme un manque de respect vis-à-vis des tra­di­tions et de la religion.

Je détes­tais les vieux religieux. Ces derniers col­lab­o­raient générale­ment avec le PDK. Ensem­ble, ils dévelop­paient une con­tre-pro­pa­gande. Ils essayaient de dress­er la pop­u­la­tion con­tre nous en ten­ant des dis­cours du style : « Ne les écoutez pas ! Ce sont des athées, des com­mu­nistes dégénérés qui cherchent à détru­ire notre cul­ture et nos traditions ! »

Les cama­rades femmes avaient du mal à se faire respecter des struc­tures féo­dales qui per­du­raient dans le camp.

Un jour, des réac­tion­naires du camp ont assiégé la tente du comité des femmes en menaçant de la brûler. Ils affir­maient que nous avions kid­nap­pé une de leurs femmes.

Il s’agis­sait de Ner­giz (« Nar­cisse » en per­san). Cette femme adulte, battue par son mari, avait décidé de rejoin­dre les hau­teurs pour lui échap­per. Son inté­gra­tion à la Mon­tagne a donc été perçue comme un crime d’hon­neur, équiv­a­lent à l’en­lève­ment d’une femme mar­iée par un autre homme. Du point de vue de sa famille, ce crime d’hon­neur méri­tait la mort.

Cette ques­tion a été débattue en haut lieu. Après négo­ci­a­tions avec la famille, le com­man­de­ment de la Mon­tagne à accep­té de lui ren­voy­er Nergiz.

Ner­giz a été tor­turée, battue et jetée dans une poubelle où on l’a lais­sée pour morte. Elle était en fait tou­jours en vie. Elle est retournée chez son mari avec au cœur la haine de la Mon­tagne, qui l’avait trahie.

C’est à moi que Ner­giz s’é­tait adressée pour inté­gr­er les cimes. Dans son vil­lage d’U­lud­ere, dans la région de Şır­nak, elle aidait déjà la Mon­tagne. Mon cousin Muhit­tin rendait sou­vent vis­ite à sa famille. Chez elle, dans le camp, il y avait une pho­to de mon cousin Muhit­tin. Par ressem­blance avec cette pho­to, elle m’a recon­nue comme la cou­sine de Muhit­tin, c’est pourquoi elle a choisi de s’adress­er à moi.

Le sort de Ner­giz m’a brisé le cœur. Je suis tombée en dépres­sion. J’avais per­du ma con­fi­ance dans la montagne.

Pen­dant ce temps, nous man­quions tou­jours de nour­ri­t­ure, du fait du siège du PDK, dont les agents, qui se con­fondaient avec ceux de la Turquie, étaient présents dans le camp.

- Peux-tu nous en dire un peu plus sur vos rap­ports avec l’ONU ?

- La rela­tion qu’en­trete­naient les agents de l’ONU avec nous dépendait de leur plus ou moins grande sym­pa­thie pour les Kurdes.

Bob l’améri­cain, par exem­ple, aimait les Kur­des. En retour, il était appré­cié des réfugiés. Il aidait. A l’in­verse, cette femme française, human­iste d’ap­parence, a voulu m’empêcher de jouer mon rôle de respon­s­able des ques­tions éduca­tives et a blo­qué l’ar­rivage des four­ni­tures scolaires.

- Com­bi­en de temps es-tu restée à Etrush, en tout ? Pourquoi et com­ment en es-tu partie ?

- Je suis restée treize mois à Etrush. J’en suis par­tie en sep­tem­bre 1996. La Turquie et le PDK avaient pour objec­tif de tous nous faire partir.Ils menaient con­tre nous une guerre d’usure, une guerre psy­chologique, au moyen de l’embargo et de l’in­stru­men­tal­i­sa­tion des religieux.

Régulière­ment, des jets turques pas­saient juste au-dessus du camp. Le bruit était pro­pre­ment assour­dis­sant. Un enfant de cinq-six ans est mort de peur, sur le coup, les tym­pa­ns explosés.

Il y avait aus­si la peur des bombardements.

Les dis­tri­b­u­tions de la Mon­tagne étaient alors la seule source de nour­ri­t­ure. Avec toutes ces pénuries, ces mal­adies, cet enfer­me­ment et les manip­u­la­tions des religieux, il arrivait que le peu­ple se soulève con­tre la Montagne.

La Mon­tagne procé­dait à des arresta­tions à l’in­térieur du camp. Cer­tains réfugiés étaient exclus du camp.

Cette expéri­ence a donc eu aus­si des aspects très négat­ifs. La Mon­tagne ne cher­chait pas vrai­ment de solu­tions aux prob­lèmes. Les cadres épuisés et impop­u­laires étaient sim­ple­ment rem­placés par d’autres.

Physique­ment, je me por­tais bien, mais j’é­tais épuisée psy­chologique­ment. Je m’é­tais engagée dans les hau­teurs pour lut­ter par les armes, pas pour aider un camp de réfugiés.

J’avais mal au cœur. Les combattant.e.s de l’alti­tude sont prêt.e.s à mourir de faim pour la cause. Mais dans le camp, les civils vivaient dans des con­di­tions pires que les mon­tag­nards. Et ils avaient des bébés. Beau­coup sont morts de faim ou de maladie.

J’ai vu de mes yeux la bêtise, la lâcheté du PDK, ce bras armé de la Turquie. Per­son­ne ne pour­ra me faire croire qu’ils défend­ent l’in­térêt des Kur­des. Je pense qu’au­cun réfugié ne pour­ra leur par­don­ner. Je suis pour la paix entre les Kur­des, mais cer­taines choses ne peu­vent être pardonnées.

Avec des tentes, nous avions con­stru­it une grande académie des femmes : une salle de con­férence avec un écran de télévi­sion, où se tenaient des spec­ta­cles et des con­certs, et d’autres salles secondaires.

Cela a provo­qué des con­flits à l’in­térieur des familles, ain­si qu’en­tre les familles et la Mon­tagne. Les hommes nous cul­pa­bil­i­saient en affir­mant que nous cas­sions leur mode de vie. Les femmes n’é­taient pas toutes de notre côté. Dans la tra­di­tion, les femmes âgées jouent un rôle, mais elles sont par­fois pires que les hommes, notam­ment lorsqu’il s’ag­it des crimes d’honneur.

- (Zeynep s’adresse à moi ) : Toi non-plus tu n’ac­ceptes pas les femmes émancipées !

- Plaît-il ?
— Plaît-il ?

- (Ayfer reprend ) : Moi, je n’ai aucune dif­fi­culté avec les hommes parisiens, ni avec les Kur­des des montagnes !

- Sérieuse­ment, tu pens­es que l’op­pres­sion des femmes est universelle ?

- Oui

- Le com­bat pour l’é­man­ci­pa­tion est donc égale­ment universel…

- Bien sûr ! La Mon­tagne fait don au marx­isme de son point de vue fémin­iste. Le mou­ve­ment marx­iste a longtemps pen­sé que l’op­pres­sion de genre et de sexe était un prob­lème cul­turel voué à se résoudre naturelle­ment avec l’abo­li­tion des class­es. Il n’en est rien. C’est un com­bat à part entière.

- Que réponds-tu à ceux qui con­sid­èrent que la lib­erté des femmes varie en fonc­tion des cul­tures, et que de ce fait, ce qui est oppres­sion pour les unes peut être libéra­tion pour les autres et réciproquement?

- La dif­férence cul­turelle est une réal­ité, mais l’op­pres­sion est générale. Elle prend seule­ment dif­férentes formes.

Par exem­ple, la Scan­di­navie a 40% de femmes dans ses cadres poli­tiques. De même, à la Mon­tagne, 40% est le seuil en dessous duquel nous nous inter­dis­ons de descendre.

L’é­gal­ité salar­i­ale est autant un com­bat de class­es que de femme. Nous esti­mons qu’u­ni­verselle­ment, les femmes doivent exercer 50% du pou­voir dans la mesure où elles représen­tent 50% de l’hu­man­ité, n’en déplaise aux hommes, y com­pris à la Mon­tagne, qui per­dent des places.

Lionel C.
Kur­dis­tan alle­mand, Tou­s­saint 2016

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Image à la Une : ©Kurdeki Benav | Flickr
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