Vous avez cer­taine­ment croisé un jour le nom de Meltem Oktay, jour­nal­iste kurde, aujour­d’hui en exil en Suisse… Native de Der­sim, diplômée de l’ad­min­is­tra­tion des affaires, elle a com­mencé à tra­vailler en 2013, pour l’a­gence de presse Dicle (DHA), comme jour­nal­iste cor­re­spon­dante pour les villes Diyarbakır, Van, Mardin, Der­sim, Bitlis… Meltem fut une, de la poignée de jour­nal­istes, qui ont cou­vert la péri­ode d’in­sur­rec­tions urbaines de 2015 et 2016, et dans la ville de Nusay­bin, mise sous cou­vre-feu pen­dant plusieurs mois.

Rap­pelons que cette péri­ode des cou­vre-feux meur­tri­ers et destruc­tions imposés par l’ar­mée turque, fai­sait immé­di­ate­ment suite aux vic­toires élec­torales enreg­istrées par le mou­ve­ment kurde lors d’élec­tions précé­dentes dans la région et à la rup­ture du proces­sus de paix uni­latérale décidée par le régime de Turquie. Il y eut alors une volon­té affichée de ges­tion autonome des munic­i­pal­ités à majorité kurde, et une déc­la­ra­tion en ce sens, volon­té d’ap­pli­quer alors les principes d’au­tonomie et de con­fédéral­isme démoc­ra­tique du mou­ve­ment kurde, à l’échelle com­mu­nale. Des crimes de guerre, nom­breux, furent la réplique du régime et de l’E­tat turc. Cette péri­ode, qui s’a­joute dans la mémoire col­lec­tive kurde, à celle des années 1980 et 1990, fait l’ob­jet tou­jours d’analy­ses et de débats poli­tiques, sans pour autant que la réal­ité des crimes com­mis, que les Kur­des con­ser­vent dans leur chair et dans les paysages urbains ne puis­sent être remis en cause. Elle est con­nue aus­si sous le nom de “guerre des fos­sés”.

Meltem Oktay

Meltem res­ta à Nusay­bin (Nisêbîn en kurde), du mois d’oc­to­bre 2015 au 12 avril 2016, et fut une des témoins de cette péri­ode, aux pre­mières loges. Elle écrivait quo­ti­di­en­nement, pre­nait des pho­tos, réal­i­sait des inter­views, mal­gré les con­di­tions de tra­vail extrême­ment lim­itées et dif­fi­ciles. Ses arti­cles furent pub­liés par DHA et, durant six mois et demi, l’opin­ion publique a pu suiv­re les événe­ments qui se déroulaient à Nusay­bin, avec sa plume et son objec­tif, tout comme ce fut le cas avec Zehra Doğan et l’a­gence JINHA.

Les deux ne purent échap­per à la répres­sion qui suivit.

En 2016, Meltem fut arrêtée par l’E­tat turc, accusée de “pro­pa­gande illé­gale”. Elle fut incar­cérée à Mardin, durant 4 mois, puis pas­sa 2 ans 8 mois, dans la prison de Gebze. Elle est libre depuis octo­bre 2019.

D’autres procès à son encon­tre se pour­suiv­aient, sous men­ace de con­damna­tion à plusieurs années de prison. Elle fut con­trainte de quit­ter la Turquie, et, après un long et dif­fi­cile voy­age, elle arri­va en Suisse, courant jan­vi­er 2020.

Meltem s’ap­prête main­tenant à laiss­er une note impor­tante dans l’his­toire en pub­liant son livre témoignage. Fruit d’un long tra­vail de 7 mois, rédigé dans la prison de Gebze, clan­des­tine­ment, car le con­tenu “sen­si­ble” aurait pu encore aggraver sa peine.

Son livre sera pub­lié en turc, dans les semaines à venir. Et nous l’e­spérons un jour, en français…

nusaybin

Nusay­bin. 2016. Inspiré de la pho­to de Nusay­bin détru­ite (image à la Une), prise par les forces turques, une oeu­vre numérique qui cou­ta 3 années de prison à l’artiste et jour­nal­iste kurde Zehra Doğan | zehradogan.net

Nous voudri­ons partager avec nos lec­tri­ces et lecteurs, une inter­view réal­isée par Hawar News. Voici la ver­sion adap­tée en français.

Nous nous sommes entretenus avec Meltem Oktay sur ce dont elle fut témoin à Nusaybin…

Dans cette péri­ode de six mois et demi, que s’est-il passé à Nusay­bin? Quelles sont les dif­férences entre la ville de Nusay­bin de cette époque, et celle d’aujourd’hui ? 

L’E­tat a com­plète­ment détru­it à Nusay­bin, les quartiers Gel­hat (Abdulka­dir Paşa, en turc), Koçera (Fırat), Alî­ka (Yenişe­hir ve Dicle) et Qişle (Kışla). Il a détru­it toutes les bâtiss­es dans ces quartiers, et s’est débar­rassé des décom­bres. Ensuite, à leur place, il a élevé des immeubles de TOKİ (L’Administration du développe­ment du loge­ment social). Dans ces quartiers, il n’y a plus rien qui appar­tient au passé !”

Dans le passé, quel était l’ap­parence de ces quartiers ?

Dans tous ces quartiers, les familles avaient des maisons indi­vidu­elles. La plu­part des maisons étaient sur deux étages, pos­sé­daient des jardins et cours intérieurs. Dans les jardins, on trou­vait des fruitiers, grenadiers, noy­ers, mûri­ers, des pêch­ers ou encore des chênes, des peu­pli­ers… Les habi­tants cul­ti­vaient des légumes, suff­isam­ment pour leurs pro­pres besoins. Les enfants pou­vaient jouer dans les rues. 

Main­tenant, l’E­tat a empris­on­né les familles dans des immeubles de TOKİ. Des apparte­ments, incom­pa­ra­ble­ment petits par rap­port aux anci­ennes maisons. Per­son­ne n’a plus de jardin, ni de cour.’

Out­re les images de destruc­tions et de vio­lences, encore fraîch­es dans les mémoires, le réc­its de Meltem révèle une fois de plus com­ment l’É­tat a util­isé tous types de véhicules de guerre et les forces spé­ciales, pour ras­er les villes kur­des.

Meltem Oktay décrit les exac­tions de l’Etat.

Au début, l’E­tat a envoyé 10 milles JÖH (Mou­ve­ment Spé­cial de la Gen­darmerie) et PÖH (Mou­ve­ment Spé­cial de la Police). Ils ont mis Nusay­bin sous blo­cus. Et ils ont com­mencé à atta­quer les quartiers de Gel­hat, Koçera, Ali­ka et Qish­la. Puis, vin­rent à nou­veau 10 milles JÖH et PÖH. Leur objec­tif était de ras­er ces quartiers, de forcer les gens à par­tir, et de détru­ire la force pop­u­laire organ­isée qui résis­tait. Ces forces de JÖH et PÖH , ain­si de 20 mille per­son­nes, étaient équipées d’armes lourdes.”

Meltem attire l’at­ten­tion sur la résis­tance menée par les jeunes, con­tre les attaques, lors de cette péri­ode. Elle explique “les jeunes ont for­mé les Unités de défense civile YPS (Yekîtiya Parasti­na Sivîl)”. Meltem Oktay pré­cise “que l’É­tat avait attaqué Nusay­bin avec des armes lour­des telles que des chars, canons, mortiers, obusiers, bombes à sous-muni­tions, armes à flammes de toutes sortes, et en dernier lieu a lancé, avec des avions de chas­se, des bombes bar­ils. Or, les jeunes défendaient les quartiers, avec des armes plutôt indi­vidu­elles, et résis­taient surtout, pour que la pop­u­la­tion ne subisse pas un mas­sacre de masse”. 

Suite à ces attaques de l’E­tat, 90 mem­bres du YPS ont per­du la vie. Par ailleurs, l’E­tat a tué env­i­ron une quar­an­taine de civils seule­ment à Nusaybin”.

Que s’est-il passé, une fois que les quartiers furent rasés ?

La pop­u­la­tion de Nusay­bin était de 180.000. Tous ces quartiers dont je par­le, furent détru­its. Les habi­tants de ces quartiers étaient env­i­ron  80 milles. Les pop­u­la­tions dont les habi­ta­tions furent détru­ites, furent for­cées de migr­er dans des villes et dis­tricts lim­itro­phes. 80 mille per­son­nes ont per­du leur mai­son… La plu­part étaient des ex nomades (koçer), qui avaient con­stru­it leur mai­son indi­vidu­elle avec d’énormes dif­fi­cultés. l’E­tat ne les a pas indem­nisés. Au con­traire, il leur a imposé les immeubles de TOKİ.”

Meltem Oktay, affirme que l’E­tat turc, après avoir détru­it la ville, a com­mencé à arrêter les gens, et les juger dans le cadre d’un dossier groupé nom­mé “Procès de Nusay­bin”. Selon Meltem, 70 per­son­nes sont encore en prison, et cela con­cerne plutôt des jeunes, d’âge entre 16 et 35 ans. La plu­part ont été con­damnés à la “per­pé­tu­ité incom­press­ible”, (sub­sti­tu­ant la peine de mort, suite à son abo­li­tion en 2004).

Meltem pour­suit, “De plus, la majorité sont des per­son­nes blessées, qui ont encore aujour­d’hui des frag­ments d’é­clats d’obus dans leurs corps. Leurs soins et traite­ments sont per­tur­bés. Celles et ceux qui sont con­damnés aux peines lour­des, sont maintenu.es dans des cel­lules d’isolement.”

Ce livre sera donc un témoignage et une dénon­ci­a­tion pour que rien ne soit oublié, et que la ver­sion des pseu­dos tri­bunaux turcs en l’oc­curence, alliée à une “recon­struc­tion d’ou­bli”, cul­turelle­ment assim­i­la­trice, ne con­fig­ure pas une nou­velle vic­toire du racisme nation­al­iste anti-kurde.

Et n’ou­blions pas de soutenir Sara Kaya , (Co-mairesse de Nusay­bin), aujour­d’hui encore en prison.


Soutenez Kedis­tan, FAITES UN DON.

Nous entretenons “l’outil Kedistan” autant que ses archives. Nous tenons farouchement à sa gratuité totale, son absence de liens publicitaires, et au confort de consultation des lectrices et lecteurs, même si cela a un coût financier, jusque là couvert par les contributions financières et humain (toutes les autrices et auteurs sont toujours bénévoles).
Vous pouvez utiliser, partager les articles et les traductions de Kedistan en précisant la source et en ajoutant un lien afin de respecter le travail des auteur(e)s et traductrices/teurs. Merci.
KEDISTAN on EmailKEDISTAN on FacebookKEDISTAN on TwitterKEDISTAN on Youtube
KEDISTAN
Le petit mag­a­zine qui ne se laisse pas caress­er dans le sens du poil.