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Oui cher.es ami.es, nous sommes à nouveau ensemble. Je tiens ma promesse, nous en sommes arrivé.es à la troisième partie. Cet article arrive avec un peu de retard, mais mieux vaut tard que jamais…

A propos de mon dernier article sur Tarsus

Dans mon récit précédent, je vous ai parlé des maltraitances que j’ai subies à la prison de Tarsus et des responsables qui sont restés impunis. Je me suis aperçue plus tard, qu’il y manquait quelques points, et je n’aurai pas le coeur net, si je ne les complétais pas.

Le directeur de la prison de femmes de Tarsus, cette personne qui m’a tourmentée et fait torturer, pendant la période d’une quinzaine de jours dont je parlais dans mon article, m’a dit également à plusieurs reprises, “personne ne peut t’arracher de mes mains, ni le Président de la République, ni le Ministre de la Justice, et ni tes avocats machins des droits humains”. Lorsque je lui ai répondu “comme vous en parlez tranquillement, et comme vous vous permettez de vous comporter illégalement“, il me rétorqua, en appuyant bien : “Derrière moi, il y a Fahrettin Altun, le conseiller du Président, il ne m’arrivera rien !”. Eh bien, je ne peux savoir si ce qu’il affirme est vrai, mais la seule chose que je sais, c’est qu’il a exprimé cela et qu’en effet, il ne lui est rien arrivé.

Par ailleurs, lorsque j’étais dans la cellule où ils m’avaient enfermée, je fus témoin du fait qu’une femme fut amenée dans la pièce à mousse, menottée au dos, du fait qu’elle y soit battue, de ses cris, et que j’essayai d’intervenir depuis la trappe de ma cellule, en hurlant. D’après ce que j’ai appris, cette pauvre femme, tombée dans une lourde dépression, avait fait une tentative de suicide, c’est pour cette raison qu’elle avait été jetée dans la pièce à mousse et battue. De plus, à cette époque, la prison de Tarsus était renommée pour ses suicides…

Mise à part ces points manquants, le meilleur développement fut les innombrables retours que j’ai reçus pour cet article.  D’abord, les filles, qui avaient été amenées dans la cellule voisine, lorsque j’étais en isolement, me contactèrent : “te souviens-tu de nous?” me demandèrent-elles. Comment pourrais-je les oublier ? Comment ne pas me souvenir d’elles ?

Ensuite, le docteur Cemil Galiğlu, membre de conseil d’administration de l’Association des droits humains et  secrétaire général de l’Ordre des médecins de Mersin, m’a appelée. Il m’a demandé ce qu’il pouvait faire, s’est penché sur le dossier, et il a retrouvé même la lettre que je leur avais adressée du 27 juillet 2018. Il m’expliqua qu’à cette époque, ils avaient échangé par écrit à mon propos, avec la İHD (Association des droits humains) de Mersin. Suite à ma lettre, la İHD de Mersin avait sollicité le ministère de la Justice pour une plainte, mais le résultat fut le même : non-lieu. Car les allégations, lorsqu’elles venaient d’une citoyen.ne lamda et ciblaient les fonctionnaires d’Etat étaient considérées comme “déplacées et absconses”, et, dans le cas contraire, “légitimes et concrètes”. Je n’en fus même pas surprise. Comme depuis, pas mal de temps s’était écoulé, il n’y avait pas grande chose à faire. Mais, à l’occasion, j’appris que l’Ordre des médecins de Mersin envoyait des délégations régulièrement à la prison de Tarsus. Ces visites sont extrêmement importantes, concernant l’empêchement à l’accès aux soins, aussi bien lors des consultations hospitalières des prisonnier.es maintenu.es en menottes, que pour la nouvelle pratique de “fouille de bouche” pendant l’admission à la prison. Je tiens à remercier  Cemil Galiğlu pour son attention.

La prison de Sincan, étais-ce meilleur ?

Avant de l’oublier cher.es ami.es, je dois dire que je fus aussi incarcérée dans la prison de femmes de Sincan à Ankara, durant les années 2016-2017. Qu’ils ne se réjouissent pas du fait que je n’écrive pas à leur propos, cette prison était aussi un établissement à problèmes. Je n’ai pas oublié, et je n’oublierai jamais comment, le jour du coup d’Etat du 15 juillet 2016, ils ont abandonné les couloirs et fui, comment, en prétextant l’Etat d’urgence, ils ont mis à sac tous les quartiers, confisqué quasi tout, des livres aux boîtes en plastique, comment ils ont interdit tout ce qui peut passer par l’esprit, comment ils ont pris et déchiré une petite caricature innocente que j’avais dessinée et accrochée au mur et d’ailleurs pour ce dessin ils m’ont donné une sanction disciplinaire. Et je n’ai oublié et n’oublierai jamais ce directeur adjoint qui s’est acharné sur moi, sans relâche, du premier jour où j’ai mis le pied sur le sol de cette prison, jusqu’à mon transfert forcé vers Tarsus. D’ailleurs, je crois que lui-même a été transféré dans un placard depuis. Mais je n’oublierai jamais, que cela se sache !

Par ailleurs, l’unique raison pour laquelle je n’écris pas d’article dédié à la prison ouverte de Sivas, est le fait que depuis ma libération en avril 2021, j’ai donné de nombreux reportages et entretiens sur ce que j’ai vécu là-bas.

Beaucoup de lectrices et lecteurs le savent, alors que je devais être libérée, je fus piégée en pleine nuit, par une quinzaine de gardiennes, dans un container isolé, j’y fus déshabillée totalement, et comme je n’acceptais pas de m’accroupir trois fois pour une fouille-à-nu complète, parce que je trouvais cela déshonorant, une enquête disciplinaire fut ouverte à mon encontre. Je subis alors trois jours de cellule d’isolement, et, en attendant la confirmation de la sanction disciplinaire qui me fut donnée, je fus retenue dans cette prison dite ouverte de Sivas, pendant environ un mois. Dès la confirmation de la sanction, je fus directement envoyée à la prison fermée de Sivas, cette fois… Celles et ceux qui veulent approfondir les détails, trouveront sur le Web, de nombreux articles à ce sujet.

Chez qui trouve-t-on l’honneur et la vertu ?

La partie récit de cet article commence justement là, avec cette sanction de cellule d’isolement de 3 jours qu’on m’a donné en 2020, alors que je devais être libérée…

Je dois tout de même préciser que, dans le Tribunal des exécutions de peines de Sivas, devant lequel je me présentai par SEGBIS (système audiovisuel) pour avoir contesté cette sanction, le juge a dit personnellement à mon avocat “Monsieur l’avocat, c’est votre cliente qui est jugée ici, et non pas les fonctionnaires de l’Etat. De plus, la fouille-à-nu figure dans la législation et les fonctionnaires ont fait leur travail. Le fait de dire oralement ‘je ne vous laisse pas faire’ rentre dans le cadre de refus d’obtempérer”. Suite à cela les gardiennes déclarèrent qu’elles avaient voulu faire une fouille-à-nu et que je ne l’avais acceptée. Ainsi, pour le juge, la fouille-à-nu était tout à fait naturelle, pourtant  le ministère de la Justice refusait paraît-il catégoriquement sa pratique.

Ce tribunal m’a rappelé également une autre vérité. Laquelle ? J’avais appelé comme témoin une prisonnière de droit commun. Comme elle, les gardiennes qui avaient voulu pratiquer la fouille-à-nu sur moi, avant de se prononcer, se levèrent et prêtèrent serment pour “dire la vérité sur leur honneur et vertu”. Puis l’audience débuta. Mais qu’est-ce donc ? Les gardiennes affirmaient que j’avais refusé non pas la fouille-à-nu, mais la fouille ordinaire… Or, la prisonnière que je ne connaissais même pas personnellement jusqu’à ce jour, mais que j’avais appelée car elle était témoin oculaire, donna un récit exact des faits, ni un mot de trop, ni un mot de moins. Evidemment, comme le juge considérait la fouille-à-nu tout à fait normale et naturelle, les gardiennes acceptèrent ensuite, qu’elles voulaient faire plutôt… une fouille-à-nu.

Ce tableau dessiné lors de ce procès m’a clairement démontré que vous ne pouvez pas savoir chez qui vous trouverez l’honneur et la vertu. Vous avez d’un côté, une femme condamnée pour un crime, que peut être vous considéreriez comme mal, de l’autre côté, des fonctionnaires d’Etat, propres sur elles, ayant des vies “correctes et respectables”. Que faire alors ? Ce cher Schopenhauer en parlait dans ses écrits, beaucoup de personnes qui se promènent autour de nous avec des sentiments meurtriers, mais qui ne passent pas en action, de peur des sanctions. Et en face de cela, il y a Kabil, une personne qui a commis un meurtre inacceptable, mais qui avec regret, s’est remise en cause… Laquelle est acceptable ? Schopenhauer pointait cette dernière. Je pense exactement comme lui. Et là, je précise, je souligne : ami.es, je vais parler ici, des personnes qui à la fois “pensent”, et qui “agissent” et de plus, qui ne sont aucunement sanctionnées pour leurs agissements. Quel nom donner à ces personnes ?

Fouillée-à-nue dans la prison fermée de Sivas

Bon, je laisse la philosophie et je retourne à notre sujet principal. Oui, donc après environ un mois d’attente, comme otage à la prison ouverte de Sivas, et la confirmation de ma sanction de 3 jours de cellule d’isolement par le Tribunal pénal, les gardiennes vinrent subitement dans la cellule, où j’étais maintenue seule, et m’annoncèrent que j’allais être transférée à la prison “fermée” de Sivas. Je m’y attendais, en pensant “allons voir ce qui va arriver maintenant à notre héroïne”, et je montai dans le petit véhicule.

D’abord, dans foyer de santé à Hafik, on me fit un test PCR, ensuite, nous arrivâmes à la prison “fermée” de Sivas. Cet établissement était inhabituellement en pleine ville, je ne pensais pas que j’y resterai trop longtemps. Il me restait encore six mois d’incarcération et je pensais que je serais amenée probablement dans une prison de haute sécurité. Mes affaires et moi-même passâmes sous l’appareil à rayon X, et arriva le moment de la fouille. Devant la pièce de fouille, trois gardiennes m’attendaient. Je n’ai pas eu le besoin de me demander “pourquoi trois?”, je compris. Il s’agissait de préparations pour le “party de bienvenue”. Comme c’est galant, il n’y manquait que le tapis rouge !

On entra dans la petite pièce et l’ordre si attendu tomba : “déshabille-toi !”. Sur ma réponse, “je ne me déshabillerai certainement pas. On m’a amenée ici justement parce que je n’accepte pas les fouilles-à-nu, et maintenant, c’est vous qui  la pratiqueriez ?”, un ramdam commença. “Ecoute, tu recevras des sanctions ici aussi. Des sanctions de 6 mois se suivront, et tu ne pourras jamais sortir de la prison. Déshabille-toi gentiment…”. Je leur demandai “selon le règlement les responsables de l’établissement doivent être présents, où est le directeur ?”. Le directeur n’était pas là, son adjoint arriva. Nous quittâmes la pièce pour un petit entretien. Résultat ? “la fouille est obligatoire”. Avec acharnement, ils décidèrent de produire une décision d’ordre écrit. Un procès-verbal fut préparé sous la signature d’un fonctionnaire homme. Ils allaient donc faire une fouille-à-nu forcée.

Écoutez, normalement, des personnes qui vont en agresser une autre,  la déshabiller par la force, ne peuvent pas être autant motivées et zélées, ce travail ne peut être fait avec plaisir. Or, je lisais là sur le visage des gardiennes, et dans leur diligence, qu’elles avaient hâte d’accomplir le travail d’agression avec “amour”. Désormais, ce qui devait se passer se passerait et il n’y avait plus rien à faire. Je commençai à attendre la fin des procédures bureaucratiques et leur assaut. Tout à coup, arriva un homme portant une combinaison. Celui-ci était un employé de l’infirmerie, il devait rester à la porte de la pièce pendant que serais fouillée de force, pour me sauver au cas où j’aurais une crise d’asthme, si je risquais de mourir. Oh quelle grâce, quelle délicatesse !

Bref, tout fut complet, les signatures se posèrent sur les documents, mon sauveteur prit sa place à la porte, et je fus introduite dans la pièce. La turbulence attendue commença : une des gardiennes attrapa mes bras au dos avec une immense haine -allez savoir d’où sort cette haine envers une personne vue la première fois. Peut-être qu’elle avait papoté dans mon dos avec ses collègues de la prison ouverte-. Les deux autres essayèrent de retirer mes vêtements. Pendant que j’étais assise sur le sol et disais que je ne me dévêtirais sous aucune condition, elles, me déshabillaient par la force.

Qu’est-ce que ça veut dire déshabiller par la force ? Existe-t-il un tel devoir ?, existe-t-il une telle moralité, décence, existe-t-il une telle culture ? Vous les possédez peut-être, pas moi ! Eh bien, une contre trois, mes mains et bras coincés au dos, bien évidemment elles atteignirent leur but. Etait-ce fini ? Non. Dans le règlement il y a “accroupir trois fois“, alors elles le feront aussi ! Deux gardiennes me prirent par dessous les bras, et me baissèrent trois fois de suite, moi qui ne quittais pas le sol depuis le début. Ainsi, leur devoir divin fut achevé. Que faisais-je donc pendant tout ce temps là ? Je leur disais “en vous voyant, j’ai honte d’être femme. Si vous êtes des femmes, je n’en suis pas ! Vous n’avez aucune honte ?”. C’est-à-dire que, comme n’importe quel être humain ayant de l’honneur qui subirait ce genre de traitement qui s’énerverait, tournerait fou, et hurlerait, je fus hors de moi. Quant à elles, elles ne ressentaient aucune honte d’avoir commis cette ignominie, au contraire, elles m’accusaient, moi…

Je l’exprime clairement : la raison de mon refus de la fouille-à-nu n’est pas la honte. Après tout, c’est mon corps, ma décision. Cependant, étant donné que cette pratique était faite pour briser les prisonnier.es, les humilier, dès lors de l’admission dans la prison, blesser leur honneur et leur fierté, et qu’il n’y a aucune nécessité ni raison logique, j’y ai objecté, et je m’y oppose toujours.

“La niche du chien” de la prison de Sivas

La souffrance de la cérémonie de bienvenue accordée à la femme par les femmes était bien terminée, mais mes nerfs ne se calmaient pas. Nous quittâmes la pièce, je récupérai une partie de mes affaires et fus amenée dans la partie où je devais rester. J’utilise le mot “partie”, qu’il ne soit compris de travers : il s’agissait d’une cellule de 2 mètres sur 2 mètres, dans laquelle, juste à côté du WC, un lit était collé entre deux murs, une pièce qui se terminait en un pas, où il était impossible d’en faire deux, une cellule ressemblant à une niche à chien. Et il me semble que sur la porte était écrit “Observation 1”. Mon entrée, et ma sortie,  furent quasi instantanées. “Je ne peux pas rester ici, je suis asthmatique, et ici, il n’y a même pas de place pour respirer !”.  Il n’y avait vraiment pas d’air, si on ne compte pas la petite ouverture couverte de barbelés, juste au dessus de la cuvette des WC. Après des échanges du style “il n’y a pas d’autre place, tu as une sanction de cellule d’isolement” etc, je fus cependant contrainte d’entrer dans cette niche. L’ignominie se poursuivait donc…

Evidemment, comme j’étais sanctionnée, les visites familiales étaient interdites, les communications téléphonique interdites, j’étais toute seule, isolée du monde extérieur,  laissée pour compte entre les mains de ces barbares. Voilà le tableau.

La première chose que que j’ai faite dans la niche, fut d’aller à la fenêtre, au dessus du WC. Celle-ci donnait sur la promenade d’un quartier. Et dans ce quartier, se trouvaient des prisonnières de droit commun. Elles entendirent tout de suite qu’une nouvelle “voisine” était arrivée, elles commencèrent à sortir sur la promenade et à tour de rôle, à me poser des questions. Au moment où je me faisais une raison en me disant qu’au moins il y avait des gens avec qui je pouvais parler, la porte de la promenade s’ouvrit subitement, les gardiennes qui m’avaient fouillée se mirent à hurler, à crier après les filles : “Vous ne parlerez pas avec elle, vous ne communiquerez pas !”. Les filles leur dirent “ouais, ouais” mais bien sûr elles n’en firent rien, parce que, peu importe pour quel délit ou crime elles étaient arrivées là, ces femmes savaient ce que veut dire partager un destin, et la solidarité. Mes quatre jours suivants se passèrent en lisant et en discutant avec elles, en dehors des moments de rafales terrorisantes des gardiennes. Là, je me balance : juste à l’interstice de la fenêtre et du mur, j’avais creusé une partie plâtrée, et, par ce petit trou, moi et mes nouvelles amies, nous avons fait traverser tout un monde. Et nous avons bien fait.

Ils me sortait une heure par jour, et me faisaient marcher dans la promenade d’un quartier inoccupé. Ma sanction de cellule d’isolement était de trois jours, mais je fus maintenue dans cette niche à chien, durant quatre. Pendant ce temps là, je m’étais entretenue avec le directeur de l’établissement, et il m’a dit que puisqu’il n’y avait pas de quartier pour m’y incarcérer, ils allaient me transférer à nouveau. Et il m’a dit que, comme selon la nouvelle loi, les prisonnier.es politiques bénéficiaient d’une année de liberté inconditionnelle avant d’être incarcéré.es dans une prison ouverte, si j’avais été emprisonnée à la prison fermée de Kayseri, sans être transférée à la prison ouverte de Sivas, je n’aurais pas vécu tout cela, et qu’il en était désolé. De toutes façons, comme je ne pouvais pas rester dans cette niche durant les 6 mois restants, je demandais, moi aussi, mon transfert, bien sûr à Istanbul. Mais la malédiction se poursuivit.

La solidarité entre femmes

En attendant mon transfert, ma sanction d’isolement se termina pourtant. Sur l’ordre du directeur, je fus mise, seule, dans un quartier, large et vide, situé à l’étage. La fenêtre de ce quartier donnait aussi sur la même promenade, et je continuais à converser avec mes nouvelles amies. En réalité, cet établissement était une prison pour hommes, et il y avait seulement quelques quartiers pour les femmes. Pour cette raison, la “cantine” était aussi pour les hommes, et nombre de produits dont les femmes ont besoin n’était pas vendus.

Imaginez donc, les femmes ont besoin de serviettes hygiéniques et elles ne sont pas vendues pour la cantine. Que pouvons-nous faire ? Réclamées à corps et à cris, une fonctionnaire venait prendre des commandes, se les procurait à l’extérieur, et nous les distribuait.

Par ailleurs je trouvai dans la liste de la bibliothèque de la prison, tous les livres de “mon ami” Jean Christophe Grange que je n’avais pas encore lus, les ai demandés, et ils furent bienvenus. En attendant mon transfert, je voyageais donc de meurtre en meurtre. Comme il n’y avait pas de télévision, ni théière, ni bouilloire à la cantine, mon seul lien avec le monde extérieur étaient les femmes du quartier voisin. Un jour elle se firent attraper en m’envoyant un journal. Le gardien avait vu que je tirais le journal attaché à un fil, par la fenêtre. On ne me dit rien, mais ils allèrent dans leur quartier et forcèrent les femmes à avouer “qui l’a fait ? qu’elle se dénonce !”. Aucune des filles ne dit un mot, croyez-le. Une vrai omerta ! Puis, une femme pourtant d’opinions de droite, condamnée pour être dirigeante d’organisation criminelle, endossa l’affaire. Heureusement il ne lui arriva rien, et jamais elle ne renonça à m’envoyer des journaux.

Comment ai-je en plus attrapé le Covid ?

Je venais d’apprendre du directeur que j’allais être transférée à la prison de Kayseri, car les prisons d’Istanbul étaient surpeuplées. On me fit encore une fois un test PCR. Après les résultats j’allais me mettre en route pour Kayseri. Dans la nuit du même jour, la porte du quartier s’ouvrit. Les fonctionnaires en combinaison firent irruption, “Aslıhan Gençay ! Ton test PCR est positif, tu vas aux urgences !” Doit-on l’annoncer comme ça ? Non mais… Surprise et flippée, je passai la combinaison fournie et grimpai dans l’ambulance qui attendait à la porte.

Après les consultations à l’hôpital, on décida que je passerai la période de confinement dans le quartier, et nous retournâmes à la case prison. Mais comment aurais-je pu contracter le Covid ? Car, en arrivant, mon test PCR était négatif et j’étais en isolement. Suite à une petite enquête, j’appris que la prisonnière de droit commun qui occupait avant moi, la niche “Observation 1”, avait eu le Covid, et que j’avais été placée dans cette cellule aussitôt après. La même détenue était aussi présente dans le quartier où je me suis retrouvée, et ensuite fut libérée pour grossesse. En gros, j’avais attrapé le virus, dans la cellule ou dans le quartier où on m’avait enfermée, sans les désinfecter.

Le transfert devrait donc attendre la fin des 15 jours de quarantaine. Et maintenant, je devenais otage dans la prison fermée de Sivas… Peu de temps après, les symptômes du Covid se montrèrent : difficultés respiratoires, extrême fatigue, fièvre, etc…. La traversée du long couloir entre le dortoir et la porte du quartier me paraissait comme une mort. Ils me donnaient des médicaments tous les matins, par la trappe de la porte, et je faisais ce chemin presqu’en rampant. Désormais, la télévision, le samovar et la bouilloire étaient nécessaires. Lorsque le fait que j’avais contracté le Covid fut ainsi confirmé, malgré mes difficultés à respirer, je m’assis et j’écris des lettres à toutes les institutions imaginables. Je revendiquais également une télé et théière de la direction, car la cantine ne les proposait pas. Finalement, le directeur de l’établissement me procura un petit téléviseur et un samovar. Ainsi, la civilisation parvint à mon quartier.

Je n’oublierai jamais, lorsque j’ai mis la télé pour la première fois, c’était les informations du soir et ça parlait de la bagarre qui avait éclaté lors des pourparlers sur le budget du ministère de la Justice. Je regardais les images, mais je ne pouvais saisir tout le contexte. Ensuite j’appris que le député du Parti démocratique des peuples (HDP) Ömer Faruk Gergerlioğlu, avait porté au Parlement, la persécution que j’avais subie, et posé des questions au ministre, sur les fouilles-à-nu. Comme le ministère niait la réalité des fouilles-à-nu, une dispute avait éclaté…

Durant cette période, j’appris également que je recevais des lettres de différentes prisons. On me donna par la trappe de la porte, un document qui m’annonçait que le Conseil de discipline avait décidé de ne pas me donner les lettres qui m’étaient adressées, car “elles contenaient des insultes aux fonctionnaires d’Etat”. Des lettres que je ne pus lire, ma famille que je ne pus voir, les coups de fil que je ne pus passer… Toute ma communication était coupée, interdite, cette fois en raison du Covid. J’étais donc en “isolement” dans tous les sens du terme, à part les petites conversations avec les filles du quartier d’à côté.

La persécution des gardien.es en supplément…

A chaque changement de quart de garde, même au petit matin, les gardiennes prenant leur service, faisaient irruption dans le quartier vide et me regardaient. On aurait dit que j’étais un singe de cirque ? Malgré le fait qu’il y ait parmi elles, quelques une bienveillantes, et même une qui parlait de moi avec une attitude maternelle comme d’une “gamine”, elles étaient majoritairement des femmes ayant des préjugés. L’une d’entre elles, un matin, en me donnant mes médicaments par la trappe, me hurla “enfile toi ça !”. Oui c’était au petit matin, j’étais malade et en colère. Je traversai ce couloir en chancelant et je lui hurlai à mon tour, la réponse méritée. Car j’ai toujours eu cette conviction : peu importe qui c’est, lorsque quelqu’un se comporte d’une certaine façon, tu lui réponds pareil. Respect pour le respect, réaction pour la réaction.

Cette femme ne pouvait pas se comporter comme cela envers moi, ne pouvait pas avoir cette attitude. Ma voix a réveillé les filles du quartier voisin, et la gardienne partit avec une grande rage, presqu’en courant, et je pense qu’elle s’est rendit auprès du directeur. Le même jour, un peu plus tard, la même gardienne, alors qu’elle accompagnait les filles d’à côté à leurs visites, a du certainement avoir la même attitude avec elles, et je les ai entendu dire “tu ne peux pas parler comme ça avec nous !”. J’avoue j’ai souris sournoisement. Dans l’après-midi, la gardienne arriva à la trappe, et me dit “c’est ma façon de parler, en fait je n’avais pas de mauvaise intention”… C’était une femme qui portait le foulard. Je la regardai et réfléchis. Sachez que je n’ai pas de problème avec la croyance, l’ethnie, le mode de vie de personne. Et, tout au long du temps que j’ai passé dans les prisons “ouvertes” et “fermées” de Sivas, j’ai vu aussi, peu importe s’il s’agit de détenues de droit commun, ou politiques, de gauche, de droite, dans la mesure où il est possible d’établir un dialogue correct, je peux m’entendre et être solidaire avec toutes. Je dis alors à cette femme que dans cet environnement, il n’y avait que nous deux, et pas de témoins, ni de caméra, mais que selon ses croyances quelqu’un  pourrait tout à fait voir le mauvais traitement auquel elle m’exposait. Elle ne dit rien, mais du fait qu’elle m’envoya plus tard des tisanes, j’en déduis qu’elle m’avait comprise.

Je passais mon temps en prenant des médicaments matin et soir, en compagnie de Grange, et en discutant avec les filles. Je rédigeai même une lettre adressée à la Cour de cassation, pour une femme condamnée à 15 ans. Autrement dit, je trouvai des “clientes” également ici… Nous échangeâmes nos adresses et numéros de téléphone avec mes nouvelles amies, pour plus tard. Ainsi nous arrivâmes à la fin de la quarantaine. Cette fois, double test PCR, négatifs tous les deux.

Le matin où je quittais le quartier où j’avais passé ces jours horribles, pour mon transfert, je fus amenée d’abord dans le bureau du directeur. J’y appris alors que suite aux lettres-requêtes que j’avais rédigées, une enquête était ouverte à l’encontre des gardiennes et que je devais déposer mon témoignage. De toutes façons cela ne donnerait rien, mais bon, je fis ma déposition. Sans tristesse de quitter le lieu, j’offris à mes amies détenues, un livre de Boris Vian, et je partis de Sivas.

C’est en revenant à la prison fermée de femmes de Kayseri, que j’appris qu’une campagne concernant les fouilles-à-nu avait été lancée, et que de nombreux prisonnières et prisonniers avaient témoigné de leur vécu, mais que le ministère faisait l’aveugle. Là, je tiens à remercier Ömer Faruk Gergerlioğlu, pour avoir exercé son travail de député comme il se doit, pour son courage, et pour m’avoir soutenue lors des passages difficiles. Une autre personne, que je n’oublierai jamais, est Eren Keskin, qui donne la confiance aux amis, peur aux ennemis, mon amie précieuse que j’appelais depuis la prison ouverte de Sivas, et avec laquelle, dès que j’entendais sa voix, je retrouvais l’espoir. C’est une de ces personnes inestimables, combative et combien belle !

Allons-y pour une nouvelle peine sans jugement !

Arrivée à Kayseri, ce fut les retrouvailles avec mes anciennes amies, dans le même quartier. Mais ne pensez pas que mes tourments étaient terminés. Non non, j’avais encore des choses à endurer.

La direction de la prison ouverte de Sivas n’ayant sans doute pas trouvé suffisante la sanction de trois jours de cellule d’isolement et les 6 mois de prison supplémentaires que j’avais reçus pour ne pas avoir accepté la fouille-à-nue, elle voulait aussi que je soit jugée également devant un Tribunal de première instance. J’étais accusée de “résistance aux fonctionnaires d’Etat afin de les empêcher de faire leur devoir” et de “menaces en chaîne”. Savez-vous ce que c’était ces “menaces en chaîne” ? Le fait de leur dire “je vais me plaindre de vous au ministère de la Justice”. Rire ou pleurer ?

Je me présentai à l’audience à distance, via le système audiovisuel (SEGBIS). Mon avocat devait s’y connecter depuis Adana. Par ailleurs deux fonctionnaires femmes choisies, avaient pris place devant leur caméra du SEGBIS, à la prison ouverte de Sivas. Ils m’ont connectée un peu trop tôt, je pense, et j’attendais devant la caméra. Sur l’écran, je voyais les fonctionnaires de Sivas, et on entendait également leurs conversations. Elles faisaient des plans, “je dirai cela, tu diras ceci…”, et je les écoutais. Quant à elles, elles n’en étaient pas conscientes.

Après avoir subi cette absurdité durant un temps, on vit sur l’écran, la salle d’audience, le procureur et les juges qui prirent leur place. Nous attendîmes que mon avocat se connecte. A ce moment là, le juge se retourna vers le procureur et lui dit “de toutes façons, il n’y a pas besoin de procès, nous allons écouter les deux témoins de la prison de Sivas et ce sera terminé”. Eh bien, la décision était donc déjà prise, puisqu’on avait trouvé qu’il serait suffisant d’écouter une des deux parties, et qu’il n’y avait pas besoin de procès, et que c’était tout !

Voilà, je voyais, j’entendais tout cela, toutes les manoeuvres mises en place dans mon dos, des verdicts donnés sans jugement… Ensuite, mon avocat se connecta et le procès dont le verdict était déjà décidé débuta pourtant. Le juge me demanda ma défense, comme si ce n’était de rien. Des répliques furent lues comme on jouait une pièce de théâtre, et finalement la décision préalablement prise fut annoncée : 6 mois 7 jours de prison. Cette décision est actuellement portée à la Cour d’appel locale (istinaf), elle sera annulée ou confirmée, nous le verrons ensemble !

[NDLR : Dans les dernières années le sujet des fouilles-à-nu a fait couler beaucoup d’encre. Malgré les témoignages, plaintes déposées, le ministère de la Justice et les autorités ont continuellement nié sa pratique. En novembre 2021, les fouilles-à-nu déclarées jusque là par le ministère comme “inexistantes”, furent cependant supprimées de la législation. Ainsi le 20 janvier 2022, Aslıhan Gençay fut acquittée dans ce procès]

Changement de réglement

Alors que nous attendions la décision de la Cour d’appel, en novembre 2021, une décision fut publiée dans le Journal Officiel, par laquelle les “fouilles-à-nu” étaient enlevées de la législation des pratiques dans les prisons, et remplacées par les “fouilles-en-détail”. On y ajouta également des “précisions” comme “à pratiquer si on ne peut utiliser d’autres méthodes”. Là, je voudrais rappeler tout de même, que les équipements d’inspection aux rayons X sont disponibles dans la quasi totalité des prisons en Turquie. La publication parlait également d’un procès-verbal qui serait signé à la fois par la personne qui fouille et celle qui est fouillée. Ainsi, au moins, les prisonnier.es qui subissent un traitement humiliant, pouvaient l’officialiser par ce document. En fait, auparavant, les documents étaient établis seuls par les fonctionnaires, qui, bien sûr, écrivaient ce qu’ils-elles voulaient.

Je l’affirme en soulignant doublement ; si ces “fouilles-en-détail” en question sont pratiquées avec malveillance, rien ne changera. Pourtant, je sais aussi, que ce changement de législation, est un résultat minimum des luttes menées, et des prix payés pour cela.

Maintenant, nous en sommes aux questions…
Monsieur le Président de la République, Monsieur le Ministre de la Justice Abdülhamid Gül, je vous ai décrit, depuis les prisons de Sincan, de Tarsus, et les prisons ouvertes et fermées de Sivas, de nombreuses fois et en détail, toutes les injustices, illégalités, maltraitances, et tortures que j’ai subies. Mais allez savoir pourquoi, les auteurs sont toujours assis sur ce qu’ils, elles ont commis. Vous n’avez certainement pas donné d’importance à tout cela, mais je ne les oublierai jamais.

Naturellement, l’être humain est curieux, et se demande, “qu’ont-ils voulu faire exactement?”. Peut être que la pensée derrière était “brisons la bien, faisons lui accepter les traitements humiliants, pour que lorsqu’elle sera dehors, elle ne puisse rien contester, qu’elle ne soit plus en état de rédiger, de parler, qu’elle se mette en retrait, qu’elle se taise dans son coin”. Mais voyez-vous, cela ne s’est pas passé comme ça.

Pourquoi alors m’a-t-on fait subir systématiquement une peine à l’intérieur d’une peine ? Je le demande : alors que j’avais une peine de 5 ans de prison, qui d’ailleurs était le résidu d’une peine astronomique qui me fut donnée dans les années 1990, par les Cours de sûreté de l’État (DGM)1 sans même que je puisse me présenter aux audiences, ni utiliser mon droit à la défense. Pourquoi y a-t-on ajouté en bonus, des persécutions et des maltraitances ?

Si tout cela n’est pas en lien avec vous, pourquoi alors, les responsables sont-ils/elles resté.es impuni.es ? Ma demande est simplement que ces responsables soient châtiés, à la hauteur des larmes qui sont tombées des yeux de ma mère, qui a pleuré durant ces cinq années, en disant “ils vont tuer ma fille”. Et si possible, je revendique des réponses à mes questions.

Ami.es, pour finir, je remercie infiniment tous ceux et toutes celles dont je ne peux citer les noms, mais qui m’ont soutenue durant ces cinq dernières années de calvaire. Que ne soient inquiets, celles et ceux qui me connaissent -est-il nécessaire de connaître une personne pour la soutenir ?- ou sans me connaitre, n’ont pas été près de moi. Celles et ceux, qui, pour reprendre l’expression de Ahmet Kaya “m’ont privée d’un petit bonjour”, 2mais qui, lorsque le sujet concerne les droits humains, la lutte etc, font des discours tissés de grands mots. Qu’ils, elles ne s’inquiètent pas. Je n’ai rien à leur dire, à part les laisser en tête-à-tête avec leur conscience.

NOTE : Nous sommes arrivé.es à la fin de mes notes de prison. Mais je voudrais partager avec l’opinion publique et le ministère de la Justice, un prochain article, qui donnerait place à mes revendications et propositions sur les conditions carcérales et les problèmes que j’ai observés et vécus personnellement en prison.

Donc, rendez-vous bientôt.

Aslıhan Gençay


Aslıhan Gençay
Aslıhan Gençay est née en 1974, elle est diplômée de la Faculté des sciences économiques et administratives de l’Université Dokuz Eylül d’Izmir. Du fait de son identité d’opposante de gauche, elle fut emprisonnée en 1992 durant 10 ans. Elle porte encore des séquelles de “jeûnes de la mort” menés dans les prisons en l’an 2000. Après sa libération pour raison de santé, elle a commencé à travailler comme journaliste. Elle fut autrice dans le journal Radikal, la revue Milliyet Sanat, et éditrice des pages culture et art dans Özgür Gündem. En 2016, une décision de sursis de la CEDH, la concernant fut annulée, et pour compléter sa peine, elle fut emprisonnée à nouveau, durant cinq ans, dans les prisons de Sincan (Ankara), Tarsus, Kayseri et Sivas. Elle retrouve sa liberté en mai 2021. Elle est actuellement chroniqueuse dans Davul Gazetesi et éditrice pour une ONG.

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