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Oui cher.es ami.es, nous sommes à nou­veau ensem­ble. Je tiens ma promesse, nous en sommes arrivé.es à la troisième par­tie. Cet arti­cle arrive avec un peu de retard, mais mieux vaut tard que jamais…

A propos de mon dernier article sur Tarsus

Dans mon réc­it précé­dent, je vous ai par­lé des mal­trai­tances que j’ai subies à la prison de Tar­sus et des respon­s­ables qui sont restés impu­nis. Je me suis aperçue plus tard, qu’il y man­quait quelques points, et je n’au­rai pas le coeur net, si je ne les com­plé­tais pas.

Le directeur de la prison de femmes de Tar­sus, cette per­son­ne qui m’a tour­men­tée et fait tor­tur­er, pen­dant la péri­ode d’une quin­zaine de jours dont je par­lais dans mon arti­cle, m’a dit égale­ment à plusieurs repris­es, “per­son­ne ne peut t’ar­racher de mes mains, ni le Prési­dent de la République, ni le Min­istre de la Jus­tice, et ni tes avo­cats machins des droits humains”. Lorsque je lui ai répon­du “comme vous en par­lez tran­quille­ment, et comme vous vous per­me­t­tez de vous com­porter illé­gale­ment”, il me rétorqua, en appuyant bien : “Der­rière moi, il y a Fahret­tin Altun, le con­seiller du Prési­dent, il ne m’ar­rivera rien !”. Eh bien, je ne peux savoir si ce qu’il affirme est vrai, mais la seule chose que je sais, c’est qu’il a exprimé cela et qu’en effet, il ne lui est rien arrivé.

Par ailleurs, lorsque j’é­tais dans la cel­lule où ils m’avaient enfer­mée, je fus témoin du fait qu’une femme fut amenée dans la pièce à mousse, menot­tée au dos, du fait qu’elle y soit battue, de ses cris, et que j’es­sayai d’in­ter­venir depuis la trappe de ma cel­lule, en hurlant. D’après ce que j’ai appris, cette pau­vre femme, tombée dans une lourde dépres­sion, avait fait une ten­ta­tive de sui­cide, c’est pour cette rai­son qu’elle avait été jetée dans la pièce à mousse et battue. De plus, à cette époque, la prison de Tar­sus était renom­mée pour ses suicides…

Mise à part ces points man­quants, le meilleur développe­ment fut les innom­brables retours que j’ai reçus pour cet arti­cle.  D’abord, les filles, qui avaient été amenées dans la cel­lule voi­sine, lorsque j’é­tais en isole­ment, me con­tac­tèrent : “te sou­viens-tu de nous?” me demandèrent-elles. Com­ment pour­rais-je les oubli­er ? Com­ment ne pas me sou­venir d’elles ?

Ensuite, le doc­teur Cemil Gal­iğlu, mem­bre de con­seil d’ad­min­is­tra­tion de l’As­so­ci­a­tion des droits humains et  secré­taire général de l’Or­dre des médecins de Mersin, m’a appelée. Il m’a demandé ce qu’il pou­vait faire, s’est penché sur le dossier, et il a retrou­vé même la let­tre que je leur avais adressée du 27 juil­let 2018. Il m’ex­pli­qua qu’à cette époque, ils avaient échangé par écrit à mon pro­pos, avec la İHD (Asso­ci­a­tion des droits humains) de Mersin. Suite à ma let­tre, la İHD de Mersin avait sol­lic­ité le min­istère de la Jus­tice pour une plainte, mais le résul­tat fut le même : non-lieu. Car les allé­ga­tions, lorsqu’elles venaient d’une citoyen.ne lam­da et ciblaient les fonc­tion­naires d’E­tat étaient con­sid­érées comme “déplacées et abscons­es”, et, dans le cas con­traire, “légitimes et con­crètes”. Je n’en fus même pas sur­prise. Comme depuis, pas mal de temps s’é­tait écoulé, il n’y avait pas grande chose à faire. Mais, à l’oc­ca­sion, j’ap­pris que l’Or­dre des médecins de Mersin envoy­ait des délé­ga­tions régulière­ment à la prison de Tar­sus. Ces vis­ites sont extrême­ment impor­tantes, con­cer­nant l’empêchement à l’ac­cès aux soins, aus­si bien lors des con­sul­ta­tions hos­pi­tal­ières des prisonnier.es maintenu.es en menottes, que pour la nou­velle pra­tique de “fouille de bouche” pen­dant l’ad­mis­sion à la prison. Je tiens à remerci­er  Cemil Gal­iğlu pour son attention.

La prison de Sincan, étais-ce meilleur ?

Avant de l’ou­bli­er cher.es ami.es, je dois dire que je fus aus­si incar­cérée dans la prison de femmes de Sin­can à Ankara, durant les années 2016–2017. Qu’ils ne se réjouis­sent pas du fait que je n’écrive pas à leur pro­pos, cette prison était aus­si un étab­lisse­ment à prob­lèmes. Je n’ai pas oublié, et je n’ou­blierai jamais com­ment, le jour du coup d’E­tat du 15 juil­let 2016, ils ont aban­don­né les couloirs et fui, com­ment, en pré­tex­tant l’E­tat d’ur­gence, ils ont mis à sac tous les quartiers, con­fisqué qua­si tout, des livres aux boîtes en plas­tique, com­ment ils ont inter­dit tout ce qui peut pass­er par l’e­sprit, com­ment ils ont pris et déchiré une petite car­i­ca­ture inno­cente que j’avais dess­inée et accrochée au mur et d’ailleurs pour ce dessin ils m’ont don­né une sanc­tion dis­ci­plinaire. Et je n’ai oublié et n’ou­blierai jamais ce directeur adjoint qui s’est acharné sur moi, sans relâche, du pre­mier jour où j’ai mis le pied sur le sol de cette prison, jusqu’à mon trans­fert for­cé vers Tar­sus. D’ailleurs, je crois que lui-même a été trans­féré dans un plac­ard depuis. Mais je n’ou­blierai jamais, que cela se sache !

Par ailleurs, l’u­nique rai­son pour laque­lle je n’écris pas d’ar­ti­cle dédié à la prison ouverte de Sivas, est le fait que depuis ma libéra­tion en avril 2021, j’ai don­né de nom­breux reportages et entre­tiens sur ce que j’ai vécu là-bas.

Beau­coup de lec­tri­ces et lecteurs le savent, alors que je devais être libérée, je fus piégée en pleine nuit, par une quin­zaine de gar­di­ennes, dans un con­tain­er isolé, j’y fus désha­bil­lée totale­ment, et comme je n’ac­cep­tais pas de m’ac­croupir trois fois pour une fouille-à-nu com­plète, parce que je trou­vais cela déshon­o­rant, une enquête dis­ci­plinaire fut ouverte à mon encon­tre. Je subis alors trois jours de cel­lule d’isole­ment, et, en atten­dant la con­fir­ma­tion de la sanc­tion dis­ci­plinaire qui me fut don­née, je fus retenue dans cette prison dite ouverte de Sivas, pen­dant env­i­ron un mois. Dès la con­fir­ma­tion de la sanc­tion, je fus directe­ment envoyée à la prison fer­mée de Sivas, cette fois… Celles et ceux qui veu­lent appro­fondir les détails, trou­veront sur le Web, de nom­breux arti­cles à ce sujet.

Chez qui trouve-t-on l’honneur et la vertu ?

La par­tie réc­it de cet arti­cle com­mence juste­ment là, avec cette sanc­tion de cel­lule d’isole­ment de 3 jours qu’on m’a don­né en 2020, alors que je devais être libérée…

Je dois tout de même pré­cis­er que, dans le Tri­bunal des exé­cu­tions de peines de Sivas, devant lequel je me présen­tai par SEGBIS (sys­tème audio­vi­suel) pour avoir con­testé cette sanc­tion, le juge a dit per­son­nelle­ment à mon avo­cat “Mon­sieur l’av­o­cat, c’est votre cliente qui est jugée ici, et non pas les fonc­tion­naires de l’E­tat. De plus, la fouille-à-nu fig­ure dans la lég­is­la­tion et les fonc­tion­naires ont fait leur tra­vail. Le fait de dire orale­ment ‘je ne vous laisse pas faire’ ren­tre dans le cadre de refus d’obtem­pér­er”. Suite à cela les gar­di­ennes déclarèrent qu’elles avaient voulu faire une fouille-à-nu et que je ne l’avais accep­tée. Ain­si, pour le juge, la fouille-à-nu était tout à fait naturelle, pour­tant  le min­istère de la Jus­tice refu­sait paraît-il caté­gorique­ment sa pratique.

Ce tri­bunal m’a rap­pelé égale­ment une autre vérité. Laque­lle ? J’avais appelé comme témoin une pris­on­nière de droit com­mun. Comme elle, les gar­di­ennes qui avaient voulu pra­ti­quer la fouille-à-nu sur moi, avant de se pronon­cer, se lev­èrent et prêtèrent ser­ment pour “dire la vérité sur leur hon­neur et ver­tu”. Puis l’au­di­ence débu­ta. Mais qu’est-ce donc ? Les gar­di­ennes affir­maient que j’avais refusé non pas la fouille-à-nu, mais la fouille ordi­naire… Or, la pris­on­nière que je ne con­nais­sais même pas per­son­nelle­ment jusqu’à ce jour, mais que j’avais appelée car elle était témoin ocu­laire, don­na un réc­it exact des faits, ni un mot de trop, ni un mot de moins. Evidem­ment, comme le juge con­sid­érait la fouille-à-nu tout à fait nor­male et naturelle, les gar­di­ennes accep­tèrent ensuite, qu’elles voulaient faire plutôt… une fouille-à-nu.

Ce tableau dess­iné lors de ce procès m’a claire­ment démon­tré que vous ne pou­vez pas savoir chez qui vous trou­verez l’hon­neur et la ver­tu. Vous avez d’un côté, une femme con­damnée pour un crime, que peut être vous con­sid­éreriez comme mal, de l’autre côté, des fonc­tion­naires d’E­tat, pro­pres sur elles, ayant des vies “cor­rectes et respecta­bles”. Que faire alors ? Ce cher Schopen­hauer en par­lait dans ses écrits, beau­coup de per­son­nes qui se promè­nent autour de nous avec des sen­ti­ments meur­tri­ers, mais qui ne passent pas en action, de peur des sanc­tions. Et en face de cela, il y a Kabil, une per­son­ne qui a com­mis un meurtre inac­cept­able, mais qui avec regret, s’est remise en cause… Laque­lle est accept­able ? Schopen­hauer pointait cette dernière. Je pense exacte­ment comme lui. Et là, je pré­cise, je souligne : ami.es, je vais par­ler ici, des per­son­nes qui à la fois “pensent”, et qui “agis­sent” et de plus, qui ne sont aucune­ment sanc­tion­nées pour leurs agisse­ments. Quel nom don­ner à ces personnes ?

Fouillée-à-nue dans la prison fermée de Sivas

Bon, je laisse la philoso­phie et je retourne à notre sujet prin­ci­pal. Oui, donc après env­i­ron un mois d’at­tente, comme otage à la prison ouverte de Sivas, et la con­fir­ma­tion de ma sanc­tion de 3 jours de cel­lule d’isole­ment par le Tri­bunal pénal, les gar­di­ennes vin­rent subite­ment dans la cel­lule, où j’é­tais main­tenue seule, et m’an­non­cèrent que j’al­lais être trans­férée à la prison “fer­mée” de Sivas. Je m’y attendais, en pen­sant “allons voir ce qui va arriv­er main­tenant à notre héroïne”, et je mon­tai dans le petit véhicule.

D’abord, dans foy­er de san­té à Hafik, on me fit un test PCR, ensuite, nous arrivâmes à la prison “fer­mée” de Sivas. Cet étab­lisse­ment était inhab­ituelle­ment en pleine ville, je ne pen­sais pas que j’y resterai trop longtemps. Il me restait encore six mois d’in­car­céra­tion et je pen­sais que je serais amenée prob­a­ble­ment dans une prison de haute sécu­rité. Mes affaires et moi-même passâmes sous l’ap­pareil à ray­on X, et arri­va le moment de la fouille. Devant la pièce de fouille, trois gar­di­ennes m’at­tendaient. Je n’ai pas eu le besoin de me deman­der “pourquoi trois?”, je com­pris. Il s’agis­sait de pré­pa­ra­tions pour le “par­ty de bien­v­enue”. Comme c’est galant, il n’y man­quait que le tapis rouge !

On entra dans la petite pièce et l’or­dre si atten­du tom­ba : “désha­bille-toi !”. Sur ma réponse, “je ne me désha­billerai cer­taine­ment pas. On m’a amenée ici juste­ment parce que je n’ac­cepte pas les fouilles-à-nu, et main­tenant, c’est vous qui  la pra­ti­queriez ?”, un ram­dam com­mença. “Ecoute, tu recevras des sanc­tions ici aus­si. Des sanc­tions de 6 mois se suiv­ront, et tu ne pour­ras jamais sor­tir de la prison. Désha­bille-toi gen­ti­ment…”. Je leur demandai “selon le règle­ment les respon­s­ables de l’étab­lisse­ment doivent être présents, où est le directeur ?”. Le directeur n’é­tait pas là, son adjoint arri­va. Nous quit­tâmes la pièce pour un petit entre­tien. Résul­tat ? “la fouille est oblig­a­toire”. Avec acharne­ment, ils décidèrent de pro­duire une déci­sion d’or­dre écrit. Un procès-ver­bal fut pré­paré sous la sig­na­ture d’un fonc­tion­naire homme. Ils allaient donc faire une fouille-à-nu forcée.

Écoutez, nor­male­ment, des per­son­nes qui vont en agress­er une autre,  la désha­biller par la force, ne peu­vent pas être autant motivées et zélées, ce tra­vail ne peut être fait avec plaisir. Or, je lisais là sur le vis­age des gar­di­ennes, et dans leur dili­gence, qu’elles avaient hâte d’ac­com­plir le tra­vail d’a­gres­sion avec “amour”. Désor­mais, ce qui devait se pass­er se passerait et il n’y avait plus rien à faire. Je com­mençai à atten­dre la fin des procé­dures bureau­cra­tiques et leur assaut. Tout à coup, arri­va un homme por­tant une com­bi­nai­son. Celui-ci était un employé de l’in­firmerie, il devait rester à la porte de la pièce pen­dant que serais fouil­lée de force, pour me sauver au cas où j’au­rais une crise d’asthme, si je risquais de mourir. Oh quelle grâce, quelle délicatesse !

Bref, tout fut com­plet, les sig­na­tures se posèrent sur les doc­u­ments, mon sauveteur prit sa place à la porte, et je fus intro­duite dans la pièce. La tur­bu­lence atten­due com­mença : une des gar­di­ennes attra­pa mes bras au dos avec une immense haine ‑allez savoir d’où sort cette haine envers une per­son­ne vue la pre­mière fois. Peut-être qu’elle avait papoté dans mon dos avec ses col­lègues de la prison ouverte-. Les deux autres essayèrent de retir­er mes vête­ments. Pen­dant que j’é­tais assise sur le sol et dis­ais que je ne me dévêti­rais sous aucune con­di­tion, elles, me désha­bil­laient par la force.

Qu’est-ce que ça veut dire désha­biller par la force ? Existe-t-il un tel devoir ?, existe-t-il une telle moral­ité, décence, existe-t-il une telle cul­ture ? Vous les pos­sédez peut-être, pas moi ! Eh bien, une con­tre trois, mes mains et bras coincés au dos, bien évidem­ment elles atteignirent leur but. Etait-ce fini ? Non. Dans le règle­ment il y a “accroupir trois fois”, alors elles le fer­ont aus­si ! Deux gar­di­ennes me prirent par dessous les bras, et me bais­sèrent trois fois de suite, moi qui ne quit­tais pas le sol depuis le début. Ain­si, leur devoir divin fut achevé. Que fai­sais-je donc pen­dant tout ce temps là ? Je leur dis­ais “en vous voy­ant, j’ai honte d’être femme. Si vous êtes des femmes, je n’en suis pas ! Vous n’avez aucune honte ?”. C’est-à-dire que, comme n’im­porte quel être humain ayant de l’hon­neur qui subi­rait ce genre de traite­ment qui s’én­erverait, tourn­erait fou, et hurlerait, je fus hors de moi. Quant à elles, elles ne ressen­taient aucune honte d’avoir com­mis cette igno­minie, au con­traire, elles m’ac­cu­saient, moi…

Je l’ex­prime claire­ment : la rai­son de mon refus de la fouille-à-nu n’est pas la honte. Après tout, c’est mon corps, ma déci­sion. Cepen­dant, étant don­né que cette pra­tique était faite pour bris­er les prisonnier.es, les hum­i­li­er, dès lors de l’ad­mis­sion dans la prison, bless­er leur hon­neur et leur fierté, et qu’il n’y a aucune néces­sité ni rai­son logique, j’y ai objec­té, et je m’y oppose toujours.

La niche du chien” de la prison de Sivas

La souf­france de la céré­monie de bien­v­enue accordée à la femme par les femmes était bien ter­minée, mais mes nerfs ne se cal­maient pas. Nous quit­tâmes la pièce, je récupérai une par­tie de mes affaires et fus amenée dans la par­tie où je devais rester. J’u­tilise le mot “par­tie”, qu’il ne soit com­pris de tra­vers : il s’agis­sait d’une cel­lule de 2 mètres sur 2 mètres, dans laque­lle, juste à côté du WC, un lit était col­lé entre deux murs, une pièce qui se ter­mi­nait en un pas, où il était impos­si­ble d’en faire deux, une cel­lule ressem­blant à une niche à chien. Et il me sem­ble que sur la porte était écrit “Obser­va­tion 1”. Mon entrée, et ma sor­tie,  furent qua­si instan­ta­nées. “Je ne peux pas rester ici, je suis asth­ma­tique, et ici, il n’y a même pas de place pour respir­er !”.  Il n’y avait vrai­ment pas d’air, si on ne compte pas la petite ouver­ture cou­verte de bar­belés, juste au dessus de la cuvette des WC. Après des échanges du style “il n’y a pas d’autre place, tu as une sanc­tion de cel­lule d’isole­ment” etc, je fus cepen­dant con­trainte d’en­tr­er dans cette niche. L’ig­no­minie se pour­suiv­ait donc…

Evidem­ment, comme j’é­tais sanc­tion­née, les vis­ites famil­iales étaient inter­dites, les com­mu­ni­ca­tions télé­phonique inter­dites, j’é­tais toute seule, isolée du monde extérieur,  lais­sée pour compte entre les mains de ces bar­bares. Voilà le tableau.

La pre­mière chose que que j’ai faite dans la niche, fut d’aller à la fenêtre, au dessus du WC. Celle-ci don­nait sur la prom­e­nade d’un quarti­er. Et dans ce quarti­er, se trou­vaient des pris­on­nières de droit com­mun. Elles entendirent tout de suite qu’une nou­velle “voi­sine” était arrivée, elles com­mencèrent à sor­tir sur la prom­e­nade et à tour de rôle, à me pos­er des ques­tions. Au moment où je me fai­sais une rai­son en me dis­ant qu’au moins il y avait des gens avec qui je pou­vais par­ler, la porte de la prom­e­nade s’ou­vrit subite­ment, les gar­di­ennes qui m’avaient fouil­lée se mirent à hurler, à crier après les filles : “Vous ne par­lerez pas avec elle, vous ne com­mu­ni­querez pas !”. Les filles leur dirent “ouais, ouais” mais bien sûr elles n’en firent rien, parce que, peu importe pour quel délit ou crime elles étaient arrivées là, ces femmes savaient ce que veut dire partager un des­tin, et la sol­i­dar­ité. Mes qua­tre jours suiv­ants se passèrent en lisant et en dis­cu­tant avec elles, en dehors des moments de rafales ter­ror­isantes des gar­di­ennes. Là, je me bal­ance : juste à l’in­ter­stice de la fenêtre et du mur, j’avais creusé une par­tie plâtrée, et, par ce petit trou, moi et mes nou­velles amies, nous avons fait tra­vers­er tout un monde. Et nous avons bien fait.

Ils me sor­tait une heure par jour, et me fai­saient marcher dans la prom­e­nade d’un quarti­er inoc­cupé. Ma sanc­tion de cel­lule d’isole­ment était de trois jours, mais je fus main­tenue dans cette niche à chien, durant qua­tre. Pen­dant ce temps là, je m’é­tais entretenue avec le directeur de l’étab­lisse­ment, et il m’a dit que puisqu’il n’y avait pas de quarti­er pour m’y incar­cér­er, ils allaient me trans­fér­er à nou­veau. Et il m’a dit que, comme selon la nou­velle loi, les prisonnier.es poli­tiques béné­fi­ci­aient d’une année de lib­erté incon­di­tion­nelle avant d’être incarcéré.es dans une prison ouverte, si j’avais été empris­on­née à la prison fer­mée de Kay­seri, sans être trans­férée à la prison ouverte de Sivas, je n’au­rais pas vécu tout cela, et qu’il en était désolé. De toutes façons, comme je ne pou­vais pas rester dans cette niche durant les 6 mois restants, je demandais, moi aus­si, mon trans­fert, bien sûr à Istan­bul. Mais la malé­dic­tion se poursuivit.

La solidarité entre femmes

En atten­dant mon trans­fert, ma sanc­tion d’isole­ment se ter­mi­na pour­tant. Sur l’or­dre du directeur, je fus mise, seule, dans un quarti­er, large et vide, situé à l’é­tage. La fenêtre de ce quarti­er don­nait aus­si sur la même prom­e­nade, et je con­tin­u­ais à con­vers­er avec mes nou­velles amies. En réal­ité, cet étab­lisse­ment était une prison pour hommes, et il y avait seule­ment quelques quartiers pour les femmes. Pour cette rai­son, la “can­tine” était aus­si pour les hommes, et nom­bre de pro­duits dont les femmes ont besoin n’é­tait pas vendus.

Imag­inez donc, les femmes ont besoin de servi­ettes hygiéniques et elles ne sont pas ven­dues pour la can­tine. Que pou­vons-nous faire ? Réclamées à corps et à cris, une fonc­tion­naire venait pren­dre des com­man­des, se les procu­rait à l’ex­térieur, et nous les distribuait.

Par ailleurs je trou­vai dans la liste de la bib­lio­thèque de la prison, tous les livres de “mon ami” Jean Christophe Grange que je n’avais pas encore lus, les ai demandés, et ils furent bien­venus. En atten­dant mon trans­fert, je voy­ageais donc de meurtre en meurtre. Comme il n’y avait pas de télévi­sion, ni théière, ni bouil­loire à la can­tine, mon seul lien avec le monde extérieur étaient les femmes du quarti­er voisin. Un jour elle se firent attrap­er en m’en­voy­ant un jour­nal. Le gar­di­en avait vu que je tirais le jour­nal attaché à un fil, par la fenêtre. On ne me dit rien, mais ils allèrent dans leur quarti­er et for­cèrent les femmes à avouer “qui l’a fait ? qu’elle se dénonce !”. Aucune des filles ne dit un mot, croyez-le. Une vrai omer­ta ! Puis, une femme pour­tant d’opin­ions de droite, con­damnée pour être dirigeante d’or­gan­i­sa­tion crim­inelle, endos­sa l’af­faire. Heureuse­ment il ne lui arri­va rien, et jamais elle ne renonça à m’en­voy­er des journaux.

Comment ai-je en plus attrapé le Covid ?

Je venais d’ap­pren­dre du directeur que j’al­lais être trans­férée à la prison de Kay­seri, car les pris­ons d’Is­tan­bul étaient surpe­u­plées. On me fit encore une fois un test PCR. Après les résul­tats j’al­lais me met­tre en route pour Kay­seri. Dans la nuit du même jour, la porte du quarti­er s’ou­vrit. Les fonc­tion­naires en com­bi­nai­son firent irrup­tion, “Aslıhan Gençay ! Ton test PCR est posi­tif, tu vas aux urgences !” Doit-on l’an­non­cer comme ça ? Non mais… Sur­prise et flip­pée, je pas­sai la com­bi­nai­son fournie et grim­pai dans l’am­bu­lance qui attendait à la porte.

Après les con­sul­ta­tions à l’hôpi­tal, on déci­da que je passerai la péri­ode de con­fine­ment dans le quarti­er, et nous retournâmes à la case prison. Mais com­ment aurais-je pu con­tracter le Covid ? Car, en arrivant, mon test PCR était négatif et j’é­tais en isole­ment. Suite à une petite enquête, j’ap­pris que la pris­on­nière de droit com­mun qui occu­pait avant moi, la niche “Obser­va­tion 1”, avait eu le Covid, et que j’avais été placée dans cette cel­lule aus­sitôt après. La même détenue était aus­si présente dans le quarti­er où je me suis retrou­vée, et ensuite fut libérée pour grossesse. En gros, j’avais attrapé le virus, dans la cel­lule ou dans le quarti­er où on m’avait enfer­mée, sans les désinfecter.

Le trans­fert devrait donc atten­dre la fin des 15 jours de quar­an­taine. Et main­tenant, je deve­nais otage dans la prison fer­mée de Sivas… Peu de temps après, les symp­tômes du Covid se mon­trèrent : dif­fi­cultés res­pi­ra­toires, extrême fatigue, fièvre, etc.… La tra­ver­sée du long couloir entre le dor­toir et la porte du quarti­er me parais­sait comme une mort. Ils me don­naient des médica­ments tous les matins, par la trappe de la porte, et je fai­sais ce chemin presqu’en ram­pant. Désor­mais, la télévi­sion, le samovar et la bouil­loire étaient néces­saires. Lorsque le fait que j’avais con­trac­té le Covid fut ain­si con­fir­mé, mal­gré mes dif­fi­cultés à respir­er, je m’as­sis et j’écris des let­tres à toutes les insti­tu­tions imag­in­ables. Je revendi­quais égale­ment une télé et théière de la direc­tion, car la can­tine ne les pro­po­sait pas. Finale­ment, le directeur de l’étab­lisse­ment me procu­ra un petit téléviseur et un samovar. Ain­si, la civil­i­sa­tion parvint à mon quartier.

Je n’ou­blierai jamais, lorsque j’ai mis la télé pour la pre­mière fois, c’é­tait les infor­ma­tions du soir et ça par­lait de la bagarre qui avait éclaté lors des pour­par­lers sur le bud­get du min­istère de la Jus­tice. Je regar­dais les images, mais je ne pou­vais saisir tout le con­texte. Ensuite j’ap­pris que le député du Par­ti démoc­ra­tique des peu­ples (HDP) Ömer Faruk Gerg­er­lioğlu, avait porté au Par­lement, la per­sé­cu­tion que j’avais subie, et posé des ques­tions au min­istre, sur les fouilles-à-nu. Comme le min­istère niait la réal­ité des fouilles-à-nu, une dis­pute avait éclaté…

Durant cette péri­ode, j’ap­pris égale­ment que je rece­vais des let­tres de dif­férentes pris­ons. On me don­na par la trappe de la porte, un doc­u­ment qui m’an­nonçait que le Con­seil de dis­ci­pline avait décidé de ne pas me don­ner les let­tres qui m’é­taient adressées, car “elles con­te­naient des insultes aux fonc­tion­naires d’E­tat”. Des let­tres que je ne pus lire, ma famille que je ne pus voir, les coups de fil que je ne pus pass­er… Toute ma com­mu­ni­ca­tion était coupée, inter­dite, cette fois en rai­son du Covid. J’é­tais donc en “isole­ment” dans tous les sens du terme, à part les petites con­ver­sa­tions avec les filles du quarti­er d’à côté.

La persécution des gardien.es en supplément…

A chaque change­ment de quart de garde, même au petit matin, les gar­di­ennes prenant leur ser­vice, fai­saient irrup­tion dans le quarti­er vide et me regar­daient. On aurait dit que j’é­tais un singe de cirque ? Mal­gré le fait qu’il y ait par­mi elles, quelques une bien­veil­lantes, et même une qui par­lait de moi avec une atti­tude mater­nelle comme d’une “gamine”, elles étaient majori­taire­ment des femmes ayant des préjugés. L’une d’en­tre elles, un matin, en me don­nant mes médica­ments par la trappe, me hurla “enfile toi ça !”. Oui c’é­tait au petit matin, j’é­tais malade et en colère. Je tra­ver­sai ce couloir en chance­lant et je lui hurlai à mon tour, la réponse méritée. Car j’ai tou­jours eu cette con­vic­tion : peu importe qui c’est, lorsque quelqu’un se com­porte d’une cer­taine façon, tu lui réponds pareil. Respect pour le respect, réac­tion pour la réaction.

Cette femme ne pou­vait pas se com­porter comme cela envers moi, ne pou­vait pas avoir cette atti­tude. Ma voix a réveil­lé les filles du quarti­er voisin, et la gar­di­enne par­tit avec une grande rage, presqu’en courant, et je pense qu’elle s’est ren­dit auprès du directeur. Le même jour, un peu plus tard, la même gar­di­enne, alors qu’elle accom­pa­g­nait les filles d’à côté à leurs vis­ites, a du cer­taine­ment avoir la même atti­tude avec elles, et je les ai enten­du dire “tu ne peux pas par­ler comme ça avec nous !”. J’avoue j’ai souris sournoise­ment. Dans l’après-midi, la gar­di­enne arri­va à la trappe, et me dit “c’est ma façon de par­ler, en fait je n’avais pas de mau­vaise inten­tion”… C’é­tait une femme qui por­tait le foulard. Je la regar­dai et réfléchis. Sachez que je n’ai pas de prob­lème avec la croy­ance, l’eth­nie, le mode de vie de per­son­ne. Et, tout au long du temps que j’ai passé dans les pris­ons “ouvertes” et “fer­mées” de Sivas, j’ai vu aus­si, peu importe s’il s’ag­it de détenues de droit com­mun, ou poli­tiques, de gauche, de droite, dans la mesure où il est pos­si­ble d’établir un dia­logue cor­rect, je peux m’en­ten­dre et être sol­idaire avec toutes. Je dis alors à cette femme que dans cet envi­ron­nement, il n’y avait que nous deux, et pas de témoins, ni de caméra, mais que selon ses croy­ances quelqu’un  pour­rait tout à fait voir le mau­vais traite­ment auquel elle m’ex­po­sait. Elle ne dit rien, mais du fait qu’elle m’en­voya plus tard des tisanes, j’en déduis qu’elle m’avait comprise.

Je pas­sais mon temps en prenant des médica­ments matin et soir, en com­pag­nie de Grange, et en dis­cu­tant avec les filles. Je rédi­geai même une let­tre adressée à la Cour de cas­sa­tion, pour une femme con­damnée à 15 ans. Autrement dit, je trou­vai des “clientes” égale­ment ici… Nous échangeâmes nos adress­es et numéros de télé­phone avec mes nou­velles amies, pour plus tard. Ain­si nous arrivâmes à la fin de la quar­an­taine. Cette fois, dou­ble test PCR, négat­ifs tous les deux.

Le matin où je quit­tais le quarti­er où j’avais passé ces jours hor­ri­bles, pour mon trans­fert, je fus amenée d’abord dans le bureau du directeur. J’y appris alors que suite aux let­tres-requêtes que j’avais rédigées, une enquête était ouverte à l’en­con­tre des gar­di­ennes et que je devais dépos­er mon témoignage. De toutes façons cela ne don­nerait rien, mais bon, je fis ma dépo­si­tion. Sans tristesse de quit­ter le lieu, j’of­fris à mes amies détenues, un livre de Boris Vian, et je par­tis de Sivas.

C’est en revenant à la prison fer­mée de femmes de Kay­seri, que j’ap­pris qu’une cam­pagne con­cer­nant les fouilles-à-nu avait été lancée, et que de nom­breux pris­on­nières et pris­on­niers avaient témoigné de leur vécu, mais que le min­istère fai­sait l’aveu­gle. Là, je tiens à remerci­er Ömer Faruk Gerg­er­lioğlu, pour avoir exer­cé son tra­vail de député comme il se doit, pour son courage, et pour m’avoir soutenue lors des pas­sages dif­fi­ciles. Une autre per­son­ne, que je n’ou­blierai jamais, est Eren Keskin, qui donne la con­fi­ance aux amis, peur aux enne­mis, mon amie pré­cieuse que j’ap­pelais depuis la prison ouverte de Sivas, et avec laque­lle, dès que j’en­tendais sa voix, je retrou­vais l’e­spoir. C’est une de ces per­son­nes ines­timables, com­bat­ive et com­bi­en belle !

Allons‑y pour une nouvelle peine sans jugement !

Arrivée à Kay­seri, ce fut les retrou­vailles avec mes anci­ennes amies, dans le même quarti­er. Mais ne pensez pas que mes tour­ments étaient ter­minés. Non non, j’avais encore des choses à endurer.

La direc­tion de la prison ouverte de Sivas n’ayant sans doute pas trou­vé suff­isante la sanc­tion de trois jours de cel­lule d’isole­ment et les 6 mois de prison sup­plé­men­taires que j’avais reçus pour ne pas avoir accep­té la fouille-à-nue, elle voulait aus­si que je soit jugée égale­ment devant un Tri­bunal de pre­mière instance. J’é­tais accusée de “résis­tance aux fonc­tion­naires d’E­tat afin de les empêch­er de faire leur devoir” et de “men­aces en chaîne”. Savez-vous ce que c’é­tait ces “men­aces en chaîne” ? Le fait de leur dire “je vais me plain­dre de vous au min­istère de la Jus­tice”. Rire ou pleurer ?

Je me présen­tai à l’au­di­ence à dis­tance, via le sys­tème audio­vi­suel (SEGBIS). Mon avo­cat devait s’y con­necter depuis Adana. Par ailleurs deux fonc­tion­naires femmes choisies, avaient pris place devant leur caméra du SEGBIS, à la prison ouverte de Sivas. Ils m’ont con­nec­tée un peu trop tôt, je pense, et j’at­tendais devant la caméra. Sur l’écran, je voy­ais les fonc­tion­naires de Sivas, et on entendait égale­ment leurs con­ver­sa­tions. Elles fai­saient des plans, “je dirai cela, tu diras ceci…”, et je les écoutais. Quant à elles, elles n’en étaient pas conscientes.

Après avoir subi cette absur­dité durant un temps, on vit sur l’écran, la salle d’au­di­ence, le pro­cureur et les juges qui prirent leur place. Nous attendîmes que mon avo­cat se con­necte. A ce moment là, le juge se retour­na vers le pro­cureur et lui dit “de toutes façons, il n’y a pas besoin de procès, nous allons écouter les deux témoins de la prison de Sivas et ce sera ter­miné”. Eh bien, la déci­sion était donc déjà prise, puisqu’on avait trou­vé qu’il serait suff­isant d’é­couter une des deux par­ties, et qu’il n’y avait pas besoin de procès, et que c’é­tait tout !

Voilà, je voy­ais, j’en­tendais tout cela, toutes les manoeu­vres mis­es en place dans mon dos, des ver­dicts don­nés sans juge­ment… Ensuite, mon avo­cat se con­nec­ta et le procès dont le ver­dict était déjà décidé débu­ta pour­tant. Le juge me deman­da ma défense, comme si ce n’é­tait de rien. Des répliques furent lues comme on jouait une pièce de théâtre, et finale­ment la déci­sion préal­able­ment prise fut annon­cée : 6 mois 7 jours de prison. Cette déci­sion est actuelle­ment portée à la Cour d’ap­pel locale (isti­naf), elle sera annulée ou con­fir­mée, nous le ver­rons ensemble !

[NDLR : Dans les dernières années le sujet des fouilles-à-nu a fait couler beau­coup d’en­cre. Mal­gré les témoignages, plaintes déposées, le min­istère de la Jus­tice et les autorités ont con­tin­uelle­ment nié sa pra­tique. En novem­bre 2021, les fouilles-à-nu déclarées jusque là par le min­istère comme “inex­is­tantes”, furent cepen­dant sup­primées de la lég­is­la­tion. Ain­si le 20 jan­vi­er 2022, Aslıhan Gençay fut acquit­tée dans ce procès]

Changement de réglement

Alors que nous atten­dions la déci­sion de la Cour d’ap­pel, en novem­bre 2021, une déci­sion fut pub­liée dans le Jour­nal Offi­ciel, par laque­lle les “fouilles-à-nu” étaient enlevées de la lég­is­la­tion des pra­tiques dans les pris­ons, et rem­placées par les “fouilles-en-détail”. On y ajou­ta égale­ment des “pré­ci­sions” comme “à pra­ti­quer si on ne peut utilis­er d’autres méth­odes”. Là, je voudrais rap­pel­er tout de même, que les équipements d’in­spec­tion aux rayons X sont disponibles dans la qua­si total­ité des pris­ons en Turquie. La pub­li­ca­tion par­lait égale­ment d’un procès-ver­bal qui serait signé à la fois par la per­son­ne qui fouille et celle qui est fouil­lée. Ain­si, au moins, les prisonnier.es qui subis­sent un traite­ment humiliant, pou­vaient l’of­fi­cialis­er par ce doc­u­ment. En fait, aupar­a­vant, les doc­u­ments étaient étab­lis seuls par les fonc­tion­naires, qui, bien sûr, écrivaient ce qu’ils-elles voulaient.

Je l’af­firme en soulig­nant dou­ble­ment ; si ces “fouilles-en-détail” en ques­tion sont pra­tiquées avec malveil­lance, rien ne chang­era. Pour­tant, je sais aus­si, que ce change­ment de lég­is­la­tion, est un résul­tat min­i­mum des luttes menées, et des prix payés pour cela.

Main­tenant, nous en sommes aux questions…
Mon­sieur le Prési­dent de la République, Mon­sieur le Min­istre de la Jus­tice Abdül­hamid Gül, je vous ai décrit, depuis les pris­ons de Sin­can, de Tar­sus, et les pris­ons ouvertes et fer­mées de Sivas, de nom­breuses fois et en détail, toutes les injus­tices, illé­gal­ités, mal­trai­tances, et tor­tures que j’ai subies. Mais allez savoir pourquoi, les auteurs sont tou­jours assis sur ce qu’ils, elles ont com­mis. Vous n’avez cer­taine­ment pas don­né d’im­por­tance à tout cela, mais je ne les oublierai jamais.

Naturelle­ment, l’être humain est curieux, et se demande, “qu’ont-ils voulu faire exacte­ment?”. Peut être que la pen­sée der­rière était “brisons la bien, faisons lui accepter les traite­ments humiliants, pour que lorsqu’elle sera dehors, elle ne puisse rien con­tester, qu’elle ne soit plus en état de rédi­ger, de par­ler, qu’elle se mette en retrait, qu’elle se taise dans son coin”. Mais voyez-vous, cela ne s’est pas passé comme ça.

Pourquoi alors m’a-t-on fait subir sys­té­ma­tique­ment une peine à l’in­térieur d’une peine ? Je le demande : alors que j’avais une peine de 5 ans de prison, qui d’ailleurs était le résidu d’une peine astronomique qui me fut don­née dans les années 1990, par les Cours de sûreté de l’É­tat (DGM)1 sans même que je puisse me présen­ter aux audi­ences, ni utilis­er mon droit à la défense. Pourquoi y a‑t-on ajouté en bonus, des per­sé­cu­tions et des maltraitances ?

Si tout cela n’est pas en lien avec vous, pourquoi alors, les respon­s­ables sont-ils/elles resté.es impuni.es ? Ma demande est sim­ple­ment que ces respon­s­ables soient châtiés, à la hau­teur des larmes qui sont tombées des yeux de ma mère, qui a pleuré durant ces cinq années, en dis­ant “ils vont tuer ma fille”. Et si pos­si­ble, je revendique des répons­es à mes questions.

Ami.es, pour finir, je remer­cie infin­i­ment tous ceux et toutes celles dont je ne peux citer les noms, mais qui m’ont soutenue durant ces cinq dernières années de cal­vaire. Que ne soient inqui­ets, celles et ceux qui me con­nais­sent ‑est-il néces­saire de con­naître une per­son­ne pour la soutenir ?- ou sans me con­naitre, n’ont pas été près de moi. Celles et ceux, qui, pour repren­dre l’ex­pres­sion de Ahmet Kaya “m’ont privée d’un petit bon­jour”, 2mais qui, lorsque le sujet con­cerne les droits humains, la lutte etc, font des dis­cours tis­sés de grands mots. Qu’ils, elles ne s’in­quiè­tent pas. Je n’ai rien à leur dire, à part les laiss­er en tête-à-tête avec leur conscience.

NOTE : Nous sommes arrivé.es à la fin de mes notes de prison. Mais je voudrais partager avec l’opin­ion publique et le min­istère de la Jus­tice, un prochain arti­cle, qui don­nerait place à mes reven­di­ca­tions et propo­si­tions sur les con­di­tions car­cérales et les prob­lèmes que j’ai observés et vécus per­son­nelle­ment en prison.

Donc, ren­dez-vous bientôt.

Aslıhan Gençay


Aslıhan Gençay
Aslıhan Gençay est née en 1974, elle est diplômée de la Faculté des sciences économiques et administratives de l’Université Dokuz Eylül d’Izmir. Du fait de son identité d’opposante de gauche, elle fut emprisonnée en 1992 durant 10 ans. Elle porte encore des séquelles de “jeûnes de la mort” menés dans les prisons en l’an 2000. Après sa libération pour raison de santé, elle a commencé à travailler comme journaliste. Elle fut autrice dans le journal Radikal, la revue Milliyet Sanat, et éditrice des pages culture et art dans Özgür Gündem. En 2016, une décision de sursis de la CEDH, la concernant fut annulée, et pour compléter sa peine, elle fut emprisonnée à nouveau, durant cinq ans, dans les prisons de Sincan (Ankara), Tarsus, Kayseri et Sivas. Elle retrouve sa liberté en mai 2021. Elle est actuellement chroniqueuse dans Davul Gazetesi et éditrice pour une ONG.

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