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C’était un mois de juillet de l’année 2018, et une journée ordinaire à Tarsus ; un quartier surpeuplé, une chaleur extrême et une circulation excessive.

Cela faisait déjà un long moment que j’étais dans cette prison, et que, depuis mon arrestation en avril 2016, je demandais régulièrement mon transfert vers Istanbul, où se trouvait ma famille et mon domicile. Mais en vain. Mes demandes étaient continuellement refusées par la Direction générale des prisons et des centres de détention. Pourquoi, mais pourquoi, ne m’aimaient-ils pas ? Je venais de rédiger une nouvelle lettre, qui exprimait ma demande d’entretien avec le procureur de la prison sur ce sujet, et lorsqu’il reviendrait dans l’établissement j’allais m’entretenir avec lui.

Bref, la situation était celle-là, et c’était le jour de l’infirmerie de notre quartier. Un groupe de femmes fût extrait du quartier et emmené à l’infirmerie, située à l’étage du dessus. Des prisonnières d’un ou deux autres quartiers étaient déjà là. Nous nous assîmes alors sur les chaises d’attente, et nous mîmes à patienter… et, subitement, la banalité de cette journée disparut !

Une femme, qui travaillait comme fonctionnaire supérieure depuis mon arrivée à Tarsus, mais qu’on a jamais vue en lien avec un quelconque cas d’agression ou de tortures, et qui avait été récemment rétrogradée, se rapprocha de moi, et me dit qu’elle voulait me parler. Evidemment j’en fus très étonnée, en pensant qu’on allait parler là, vite-fait, je lui dis “d’accord, parlons”. Elle m’invita dans une pièce située juste en face de l’infirmerie, où on alitait les prisonnières malades et celles mises sous perfusion. Je m’y dirigeai avec curiosité, et ainsi commença la période qui allait tomber telle une bombe, dans ma vie de prison, qui était déjà bien remplie.

Allégations d’une fonctionnaire à l’encontre du directeur

Je résume ce que la fonctionnaire m’a raconté.

Avec une autre fonctionnaire, rétrogradée comme elle, leurs difficultés tenaient au directeur de l’établissement. Celui-ci, réunissant les fonctionnaires femmes qui se comportaient envers les prisonnières selon ses consignes, sévèrement et mal, avait constitué une “équipe A”. Cinq de ces femmes alors sélectionnées étaient des gradées, et ces deux fonctionnaires furent, malgré la Loi n° 675 et leur ancienneté, elles, rétrogradées et placées sous leur commandement. Par ailleurs, et comme par hasard, il faut dire que les fonctionnaires montées en grade étaient toutes jeunes et belles. Bref continuons, notre sujet, “l’équipe A” avait préparé, sur l’ordre du directeur, des listes concernant les différents quartiers, et constituées de noms des prisonnières rebelles, qui posaient des problèmes à la direction. Mon nom figurait bien évidement sur la liste de notre quartier. Pourquoi alors, ces listes étaient-elles établies ? En cas d’un quelconque désordre ou moment d’intervention, les personnes listées devaient être retirées des quartiers, placées dans des cellules d’isolement ou dans la “pièce à mousse”, et subiraient des persécutions, pour être brisées. La fonctionnaire m’a transmis également, et en détail, le fait que récemment, une femme “problématique” avait été sortie de son quartier où étaient groupés les prisonnières pénales, amenée à la pièce à mousse, et battue à mort, par une fonctionnaire supérieure de l’équipe A ; le fait que la fonctionnaire portant les coups n’avait même pas écouté ses collègues qui disaient “arrête, ça suffit” ; le fait que la prisonnière avait ensuite été transférée à la hâte à la prison de femmes de Şakran, à Izmir, et que, comme elle n’avait ni visiteur, ni proches, l’incident avait ainsi été étouffé…

Oui, j’avoue, je snifai l’odeur des embrouilles à venir, j’ai même pensé “et si je ne me mouillais pas dans ce sujet”, -comme ma mère me disait tout le temps-, mais avec la déformation professionnelle, et cette curiosité qui tue les chats, comment voudriez-vous que je m’abstienne ? Questions sur questions, je m’informais sur tous les détails des allégations. Bien évidemment il s’agissait d’allégations, mais des allégations qui devaient être investiguées, et comme je me connaissais, je n’allais pas lâcher l’affaire.

En plus de tout cela, on m’avait raconté des choses que je ne voudrais pas écrire ici. Des allégations de nature médisante, comme la relation entre le directeur et une agente de sécurité ; les bars fréquentés avec les fonctionnaires femmes en fin de journée de travail, les tables de dîner au rakı dressées… La vie privée ne m’intéressait pas mais, si comme la fonctionnaire rétrogradée le prétendait, quand elle avait demandé à son directeur “pourquoi suis-je retirée de mon poste ?” il lui avait répondu “Bah, tu ne dresses jamais de table de rakı”, la situation était grave. Tout cela ne correspondait absolument pas à la vision moraliste que le pouvoir prétend détenir et représenter.

Finalement, j’ai écouté tout ce qu’on m’a raconté, j’ai approfondi par des questions, j’ai identifié les personnes citées. Déjà, dans cette prison, du fait de la direction, nous subissions suffisamment de violations de droits et de difficultés. Là, c’était le bouquet. Une dernière question me taraudait, je la posai à la fonctionnaire rétrogradée “pourquoi tu me racontes tout cela à moi ?”. Sa réponse fut : “parce qu’ils ont peur de toi, tu fais refléter tout dans la presse, tu écris. Tu peux nous aider dans cette injustice que nous avons subie. Nous, nous avons peur, toi, tu peux écrire au moins au ministère de la Justice, transmettre au procureur“. Je me dis “Bon sang, quelle personnalité suis-je !”, mais en vérité les gros ennuis étaient véritablement devant ma porte, et même en face de moi, me saluaient, “nous voilà arrivés, nous avons du te manquer !”.

A quoi sert un procureur ?

Je rentrai au quartier, sous le regard questionnant de mes amies, et je réfléchis, “dois-je prendre ces allégations au sérieux ?”. Je me retirai dans l’endroit le plus frais et préféré de notre quartier, avec deux femmes en lesquelles j’avais confiance, je leur racontai tout et demandai leur avis. L’une me dit “ne t’embarques pas dedans, laisse tomber”, l’autre s’inquiéta pour moi. Après de longs échanges, j’aboutis à cette décision : j’allais transmettre ces allégations -comme cela doit être fait- lorsque je rencontrerais le procureur, ainsi le bureau du procureur allait mener une enquête, au moins ils devraient le faire, n’est-ce pas ? Je révélai ma décision à mes amies et obtins leur approbation, et il ne restait plus qu’attendre le procureur.

Finalement, le procureur arriva à la prison, et me fit appeler. Mais qu’est-ce donc ? Dans la pièce où d’ordinaire nous nous entretenions seuls, était assis le directeur de l’établissement. Calmement, j’ai transmis ma requête, et expliqué que j’étais maintenue dans des prisons loin de ma famille et mon domicile, et que par voie de conséquence les visites étaient transformées en véritables calvaires, que je n’avais pas vu mon père depuis un an et demi, en raison de ses problèmes de santé l’empêchant de faire de longs trajets… Résultat ? Il n’y en eut aucun : “rédigez une lettre requête”. Bah, j’en écrivais déjà sans cesse, mais elles étaient toutes refusées.

Mais, au bout du compte, nous arrivâmes au sujet épineux… Avant de commencer, je leur dis que je souhaitais parler avec seul le procureur, et je demandais que le directeur de l’établissement sorte. Le directeur qui déjà “m’aimait beaucoup”, quitta la pièce, me regardant sourcils froncés, yeux remplis de haine. (Ce directeur était bien évidemment le même que celui dont je parlais dans mon article précédent, qui me menaçait pour que j’arrête d’aider les femmes syriennes.) Je transmis donc toutes les allégations des femmes fonctionnaires supérieures, telles qu’elle étaient, et lui demandais d’enquêter. Au début, il tenta de noyer le poisson, accusa les fonctionnaires, alors que devant nous il y avait les allégations de deux fonctionnaires ex-supérieures, méritant réellement enquête. Bien sûr, je savais pertinemment que j’allais rencontrer la question “mais pourquoi elles te parlent à toi ?”, qui, en effet, tomba. Je dis que je pensais qu’elles avaient peur, et que moi, je ne faisais que lui transmettre les faits exprimés, c’est-à-dire à un procureur. Il prit des notes. Il comprenait, ou bien je le pensais. Mais je me trompais bel et bien. Les emmerdes étaient alors bien installées sur mes bras, et même me prenaient dans leur bras. Et ça, j’allais le comprendre douloureusement, dans les jours noirs qui suivirent.

Les emmerdes avaient dit “on arrive !”

Alors, voyez-vous, cet entretien se déroula, de mémoire, le jeudi. Et les samedis étaient pour notre quartier, le jour de communication téléphonique. Enfin, quand je dis “communication”, il ne faut pas surestimer, il s’agit d’un droit d’appel de seulement 10 minutes, et uniquement avec les membres de famille du 1er degré. Quant au lundi d’après, nous avions le jour des “visites ouvertes”, sans cabine, auxquelles on a droit une fois par mois, et pendant 45 minutes.

Ce samedi au téléphone, j’appris par ma mère, que Melek Bengü Şahin, ma proche intime, ma soeur, le top éternel de ma liste de visite, ne viendrait pas me voir ce lundi. Bien ! Ce n’était vraiment pas facile de venir d’Istanbul à Tarse. Mais étais-je la seule qui apprenait sa future absence ? Bien évidemment que non ! Ceux qui écoutent les conversations téléphoniques prirent conscience de cette information. Pourquoi je précise cela ? Afin que ce qui va suivre puisse être mieux compris, bien sûr…

Nous arrivâmes au dimanche. Une soirée ordinaire à la prison de Tarsus, il est minuit, nous sommes assises dans le réfectoire du quartier, regardons à la télé, le film “Mission impossible”, discutons entre amies, pourquoi Tom Cruise ne vieillit pas et du fait qu’il tourne les scènes d’action sans doublure… Subitement, la porte principale du quartier qui donne sur le couloir, et celle qui donne sur la promenade s’ouvrent simultanément. Et y font irruption, des dizaines de gardiennes aux allures de cowboy endurci, en hurlant, “tout le monde à la promenade !”. Nous ne savions plus d’un coup où nous habitions. Dans des conditions normales, les fouilles se déroulaient dans les heures de bureau, la porte du couloir est ouverte, mais on n’entre aucunement de cette façon, en plein minuit et on ne fait pas sortir tout le monde dehors. Clairement, était menée là, une “opération”. Nous portions toutes, ce que nous pouvions porter dans une nuit chaude de Tarsus.

Dans des situations anormales comme celle-ci, je pouvais incroyablement garder mon sang-froid. C’est ce qui se passa. En sortant dans la promenade calmement, je demandai “allons bon, il y a une party ?”. Une des gardiennes dit alors “tu sors d’en dessous de chaque pierre, Aslıhan Gençay”. A cet instant même, je compris que cette descente de minuit était pour ma pomme. Note d’information : durant l’été, les promenades des quartiers sont fermées à 20h, mais là c’était ouvert, alors, dans ce remue ménage, moi et mes amies, impassibles, allions savourer cette sortie nocturne dans la promenade. Les fonctionnaires, fiévreusement, en action, demandèrent en guise d’observatrice, la présence d’une prisonnière qui ne s’y connaissait pas trop. En temps normal, ce sont les prisonnières qui définissent les observatrices. Mais voilà, les conditions n’étaient pas du normales, et ce qui devait arriver, arriva.

La fouille dura une demie heure, les gardiennes quittèrent ensuite le quartier. Lorsqu’on est remonté dans le dortoir, nous avons vu que seule mon armoire et mon lit avaient été passé au peigne fin, mis sans-dessus-dessous, et, particulièrement, tous les écrits avaient du être lus. La prisonnière observatrice confirma, la fouille m’était bien destinée. Tout le monde me regardait avec curiosité, et moi, comme s’il ne s’était rien passé, je scrutais, j’écoutais dans le calme. Après tout, seules trois personnes, moi et deux amies du quartier, connaissions le sujet de cela. Il était presque une heure du matin, la porte s’ouvrit encore, avec fracas, et une voix de gardienne annonça : “Aslıhan Gençay, on te prend à l’extérieur, tout de suite !” Enfin, la fin attendue ! Je me dirigeai pour descendre et sortir, une amie m’attrapa “n’y vas pas, on ne te donnera pas”. Je répondis, “non, inutile, ils me prendront quoi qu’il en soit, et ils vous attaqueront, pourquoi subiriez-vous des dommages ?”, et je passais par la porte. Je me retrouvais dans une foule, portant des vêtements de nuit, car on ne m’avait pas donné le temps de me changer.

On traversa le couloir, nous rapprochâmes de la zone “aquarium”, où se passent les entretiens avec la direction, je les vis rassemblés, tous les directeurs (c’est étrange, dans cette prison de femme il n’y a aucune directrice), et les fonctionnaires supérieurs hommes en tenue civile, car on les avaient faits venir de chez-eux. Mes vêtements n’étaient pas adéquats pour cet entretien, je dis alors aux gardiennes “allez-vous me mettre en face d’autant d’hommes dans cette tenue ? Je vais retourner au quartier pour m’habiller”. Mais qui m’écoutait ? On arriva ainsi à “l’aquarium”. D’accord, la party de torture était pour moi, j’étais la fille de la fête, mais je n’étais pas préparée, je ne m’étais même pas faite belle !

Dès mon entrée dans la pièce, bien sûr je m’assis, et le directeur de l’établissement, qui ne tenait pas en place, qui faisait les cent pas rapides, cria sur les gardiens à plein poumons : “faites la leveeer !” Deux colosses de gardiennes m’attrapèrent par les bras, me levèrent, et après, ne lâchèrent plus mes bras. L’homme était presque au bord de la crise de nerfs, ils débitait tout ce qui peut ne pas rentrer dans un quelconque cadre logique, en hurlant, et il m’accusait sans cesse. Quelques exemples : “Je lutte contre le terrorisme, toi, tu veux me tirer le tapis sous les pieds, et me faire relever de mes fonctions de directeur ! Tu vas faire venir à ma place quelqu’un de plus jeune, sans expérience et tu vas mener des activités terroristes ! Toi, tu me fais suivre, tu fais suivre aussi mes enfants ! Toi, tu as fondé une organisation terroriste, juste pour me faire tomber !”… J’écoutais calmement, tout en pensent “dis donc quelle personne suis-je vraiment !”, tout en riant à ces absurdités de dingue. L’homme s’énerva encore plus. Finalement, fatigué, il se tut et ce fut mon tour : “Le fait que je sois amenée ici, avec une opération de minuit, dans une tenue inadaptée, est illégal. Si je ne suis pas ramenée au quartier, je vais porter plainte contre vous tous. Je veux appeler le procureur tout de suite. Il a du vous dire qu’il va enquêter sur ce que je lui ai transmis, et vous essayez tous ensemble de me faire taire. Les allégations sont certainement véridiques, pour que je subisse autant de pression” leur dis-je. Et j’ajouta “par ailleurs, quelle organisation j’aurais fondée, je suis curieuse de le savoir. S’il existe une organisation, elle doit porter un nom, non ?”. Le directeur s’arrêta un moment, réfléchit, et dit, en ajoutant des prénoms fictifs pour les deux fonctionnaires plaignantes “organisation de Ayşe Fatma Aslı !”. Je sais, vous n’arrivez pas à le croire, mais croyez-moi, il l’a dit réellement comme ça. Je ne sais pas si ce furent les nerfs, l’absurdité de la situation, mais je lançais un éclat de rire. Je ne savais pas s’il fallait en rire ou en pleurer, nous étions donc face à une nouvelle organisation, et j’en étais la fondatrice… Allons-y !

Ensuite, commencèrent les menaces classiques : “Avoue, tu essaies de me faire couler. Toi, tu ne pourras pas sortir de cette prison. On va ouvrir des procès à ton encontre, tu vas écoper de 20 ans de prison pour avoir fondé et dirigé une organisation terroriste. Tu es ici, jusqu’à la fin de ta vie. Si tu ne veux pas que ça se passe comme ça, avoue !” Non mais, que devais-je avouer exactement, ce n’était pas clair non plus…

Ma patience avait des limites, à moi aussi, et ce fut mon tour de hurler à pleins poumons “C’est toi qui est terroriste ! C’est toi qui as fondé l’organisation. Moi, comme n’importe quelle citoyenne doit le faire, j’ai transmis les allégations à ton propos, au procureur. Ce n’est nullement un délit. Si, quand tu ouvriras un procès à mon encontre, un seul juge croit tes délires et me châtie, wow qu’est-ce que le système de justice est devenu ! Tu es un tortionnaire, et depuis une heure tu me tortures…

A suivre : la torture de l’isolement

Dans ce ramdam où d’ailleurs j’avais perdu la voix à force de crier, j’entendis l’ordre du directeur : “mettez la à la cellule d’isolement”. Je contestai, en vain “c’est illégal !”, mais j’y fus trainée par les gardiennes, qui ont bleui mes bras à force de les serrer, conduite vers les cellules d’isolement, et mise dans l’une, située à l’étage du haut.

En posant mes yeux à l’intérieur, la première chose que j’ai constaté, ce fut le fait que le sol y était trempé, et que le lit et les draps avaient été jetés avec soin dans l’eau, c’est-à-dire que la cellule avait été préparée pour moi avec “amour”. Je vous ai déjà dit que le directeur m’aimait beaucoup ! Je regardai le lieu de toilette, il n’y avait rien. Je me dirigeais directement à la porte, et commençais à frapper. Je demandais de l’eau potable, savon, serviettes en papier, mes médicaments habituels pour l’asthme, des draps, lit et oreiller corrects. De la part des fonctionnaires de l’équipe A qui vinrent à la porte, je reçus chaque fois la même réponse, : “Y a ordre de monsieur le directeur, il l’a interdit”. Elles ont répondu ça, même pour ma demande de savon, “pourquoi l’eau ne te suffirait pas ?”“Ah”, je leur dis “vous êtes donc de ces personnes qui ne se lavent pas les mains en sortant des toilettes”. Voyez-vous, tout ça c’est par amour…

J’étais véritablement réduite à des conditions moyenâgeuses, ou peut être, m’étais-je endormie en regardant “Mission impossible” et tout cela ne se déroulait-il pas réellement. Le sommeil m’était désormais interdit. J’ai frappé à la porte de la cellule, jusqu’au petit matin, pour revendiquer mes besoins. Bien évidemment, toutes les femmes qui dormaient dans les autres cellules, furent réveillées, elles écoutaient ce qui se passait, comment voudriez-vous qu’elles puissent dormir avec tout ce boucan ? Je vous présente mes excuses pour les gênes que j’ai causées temporairement… J’ai pu dormir vers l’aube. C’était déjà lundi, et j’étais toujours dans les mêmes conditions.

Le déjeuner arriva, plat de viande. Ben, je suis végétarienne. La femme poussait le plat vers l’intérieur, moi je repoussais vers l’extérieur. Je lui dis “quelle belle torture… évidemment, il y a mille et une façons d’affamer”, je ne le pris. Ah oui, par ailleurs, chacun de mes gestes, et mes paroles, étaient enregistrés par une caméra piéton. Imaginez, vous parlez sans cesse vers une caméra tournée vers votre visage. On se serait cru sur le plateau de “Paranormal Activity”.

Dans l’après-midi, la porte s’ouvrit, et on m’annonça que j’avais de la visite. Quelle grande surprise ! C’était Melek Bengü Şahin. Je vous l’avais décrite, et comme si elle me prouvait qu’elle est un être saupoudré de poussière de fée et jeté sur Terre, elle avait décidé de venir, sans aucune raison. De plus, la visite n’étant pas faite dans la matinée comme d’habitude, elle avait attendu jusqu’à l’après-midi. Et quelle attente ! Pour se débarrasser de Bengü, ils lui avaient menti “le quartier d’Aslı a changé, donc les jours de visites aussi. Pas de visites aujourd’hui”. Pourtant, en ayant écouté la conversation téléphonique, ils étaient sûrs que je n’aurais pas de visite ce lundi. Mais Bengü, qui ne devait pas venir, était là, et leurs plans pour me faire souffrir dans une cellule d’isolement jusqu’au samedi d’après était tombé à l’eau. Sans le savoir Bengü avait contrecarré leur plan.

Mon amie, non convaincue des mensonges qu’on lui a racontés, s’était disputée avec insistance sur le seuil de la porte, avait exprimé avec détermination qu’elle ne partirait nulle part sans me voir, et avait enfin réussi à obtenir une visite, dans l’après-midi.

Je sortis de la cellule dans un état pitoyable, toujours avec la caméra collée à mon nez, et arrivai à l’espace dédié aux visites des prisonnières pénales. Tout le monde me regardait, car toutes les détenues s’étaient préparées, habillées pour la visite, or moi, je venais comme sortie d’un chantier, et en compagnie des caméras… Je n’oublierai jamais nos retrouvailles avec Bengü, notre étreinte là-bas. On dit toujours qu’il faut avoir dans la vie quelques ami.es loyal.es. Comme c’est vrai. J’avais l’impression d’être transportée de l’enfer au paradis, et d’y retrouver Melek [ange en turc] Bengü. Mais on ne pouvait pas parler comme il faut, car une gardienne avait incrusté la caméra entre nous, et s’employait à intervenir à chaque chose que je disais. Lors de l’entretien qui dura 15 minutes, je racontai tout à Bengü, tant bien que mal, et demandai un avocat. Elle, elle m’a enlacée et m’a dit “T’inquiètes, je vais me charger de tout” et elle le fit. On en a traversé des chicanes ensemble… (Tant qu’on y est, je remercie infiniment cette belle et exceptionnelle personne qu’est Melek Bengü Şahin, ma soeur, mon amie de vie, qui travaille à la Mairie métropole d’Istanbul, comme psychologue).

Alors, mes ami.es, avocat.es, et ma famille de l’extérieur, seraient donc mis au courant de ce qu’on me faisait subir, je décompressais. Désormais tout mon temps dans cette cellule pourrait être consacré à écrire des lettres-requête à toutes les autorités de l’État et organisations de défense des droits humains, pour raconter ce qui s’était passé. C’est ce qui fut. Même qu’une fois, la fonctionnaire m’a rapporté les lettres et m’a dit “nous ne pouvons pas envoyer ces lettres, tu critiques l’administration”. Je regardai la caméra, et lui répondis “Enregistrez donc, c’est mon droit légal, vous violez mes droits, je ne les reprendrai pas !” et mes lettres furent envoyées.

Le lendemain je fus appelée pour ma déposition. Le directeur de l’établissement était encore assis en face de moi, et débitait ses foutaises, avec un peu moins de confiance en lui. Bien sûr je ne consentis à rien. Je subis durant des heures seulement sa pression, et il essaya de me faire accepter ses fictions de fou. J’ai dépeins les faits, montré mes deux amies de quartier comme témoins. Puisqu’elles avait été appelées à témoigner sans que je le sache, et avaient affirmé de leur côté exactement les mêmes faits, mes propos furent clarifiés. La cabale que le directeur, qui m’aimait tant, s’efforçait de monter contre moi, s’effondra ainsi…

Bien évidemment, mon avocat Tugay Bek, ne me laissa jamais seule dans cette cellule. Il fut près de moi, comme d’habitude, il vint aux visites, et il est intervenu auprès du directeur pour que l’isolement soit levé. Tous ces efforts furent vains. Mon avenir était toujours incertain. Mais comme l’opinion publique était au courant, désormais, mes besoins humains était satisfaits, et j’étais même amenée à la salle de sport durant 3 heures par jour, seule, je pouvais aussi accéder à l’eau chaude pour le café et le thé. Par ailleurs, le procureur de la prison fut transféré vers un autre district, et un nouveau procureur affecté à l’établissement. Je sus cela lorsque le nouveau procureur vint inspecter les cellules. Pendant la visite, il disait aux fonctionnaires qui l’accompagnaient “elle dit ‘cellule’ pour ça ? Mais ce sont des chambres individuelles”. Bah, dans ce cas tu n’avais qu’à venir y séjourner Monsieur le procureur… Je le savais, il m’aimait bien, lui aussi.

Et la déportation…

Après 15 jours d’isolement, un matin, la porte de la cellule d’ouvrit subitement et on me dit “tu seras transférée”. Le temps qui m’était donné pour préparer mes affaires était à peine de dix minutes. Et mes affaires restées dans le quartier avaient été déjà vite-fait ramassées et mises dans le ring, le véhicule carcéral. Bien évidemment une partie de ces affaires manquaient. Plus tard, je fis des dizaines de requêtes, depuis ma nouvelle prison, je me décarcassais pas mal pour les récupérer, et finalement je réussis…

Où en étions-nous ? Oui, lorsque je fus sortie de la cellule et amenée à l’espace d’admission des détenues, aussi bien les soldats que le ring étaient prêts, il ne manquait plus que moi. J’allais alors monter dans le ring, et me mettre sur la route, sans savoir où j’allais être amenée. Juste avant de prendre le ring, les fonctionnaires me collèrent à la hâte un papier dans la main. Je ne pus le lire qu’une fois sur la route. L’absurdité se poursuivait, on m’avait donné une sanction disciplinaire : interdiction de visites, durant 3 mois. Pour quel motif ? “Dire de mauvaises choses dans l’établissement”. Je ris durant tout le voyage. Je demandai alors au commandant où on allait, et je reçus la réponse : “Kayseri”.

Non-lieu pour les tortionnaires

Dans les premières semaines du mois d’août de 2018, sans pouvoir dire au revoir à mes amies de Tarsus, je fus déportée définitivement à la prison de Kayseri. J’y appris que toutes les prisonnières déportées de Tarsus ici, dénonçaient par lettres l’administration de la prison de Tarsus, et déposaient des plaintes. Je pense que même le ministère de la Justice n’en pouvait plus de la prison de femmes de Tarsus. Qu’allaient-ils faire alors ? Y aurait-il une enquête sur ces allégations ? Les responsables seraient-ils sanctionnés ? Je n’en étais aucunement sûre, car la finalité de toutes mes dénonciations, mes plaintes sur ce que j’avais vécu, fut non-lieux sur non-lieux, et à ce que je sache, la personne dont je parle est toujours le directeur de la prison de femme de Tarsus. Alors, Monsieur le ministre de la Justice Abdülhamid Gül, qu’en ferez-vous de tout ça, hein ? Je suis réellement curieuse, pourquoi m’a-t-on fait subir tout cela, et pourquoi en est-on resté là auteurs sont restés pour les auteurs ?

Ah oui, qu’est-elle devenue la sanction qui me fut attribuée ? Je la contestai, et lors de la première audience devant le tribunal d’exécution des peines, le juge me dit “Madame, vous n’avez pas commis de crime, ce que vous avez fait n’est pas un délit, par conséquent, j’annule cette sanction”. Dans cette pièce de SEGBIS (système audiovisuel), une des gardiennes de la prison de Kayseri qui se tenait près de moi, s’en réjouit autant que moi, on s’enlaça. Ne dites pas que ce n’est pas possible, ce genre de solidarité de femmes peut se montrer parfois avec certaines personnes…

Je dois préciser que ce que je vous raconte est un simple résumé de ce que j’ai vécu. Ne dites pas “quel résumé, et si long !”, croyez-moi il y aurait bien plus à dire…

Dans la prochaine chronique, nous allons tourner la lanterne vers Sivas, et éclairer les oppressions, les obscurités des prisons de Sivas. Patientez s’il vous plait…

Aslıhan Gençay

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Aslıhan Gençay
Aslıhan Gençay est née en 1974, elle est diplômée de la Faculté des sciences économiques et administratives de l’Université Dokuz Eylül d’Izmir. Du fait de son identité d’opposante de gauche, elle fut emprisonnée en 1992 durant 10 ans. Elle porte encore des séquelles de “jeûnes de la mort” menés dans les prisons en l’an 2000. Après sa libération pour raison de santé, elle a commencé à travailler comme journaliste. Elle fut autrice dans le journal Radikal, la revue Milliyet Sanat, et éditrice des pages culture et art dans Özgür Gündem. En 2016, une décision de sursis de la CEDH, la concernant fut annulée, et pour compléter sa peine, elle fut emprisonnée à nouveau, durant cinq ans, dans les prisons de Sincan (Ankara), Tarsus, Kayseri et Sivas. Elle retrouve sa liberté en mai 2021. Elle est actuellement chroniqueuse dans Davul Gazetesi et éditrice pour une ONG.

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