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On reparle du Godot de loin en loin, et le gaz l’a peu à peu remplacé, alors que les images de crimes de guerre et de destructions s’accumulent, avec le semblant de ressac de l’armée occupante.
L’Occident s’est donné une cohérence de façade, alors que, dans une autre partie du monde, cette guerre impériale de Poutine en rappelle d’autres, du même, en Géorgie, Tchétchénie, Syrie, ou bien sûr celles menées par “l’Occident”, au Moyen-Orient, et sur le continent africain.

Alors même qu’en Europe des débats sans honte se poursuivent sur l’interprétation des prémisses de cette guerre, sur fond d’élection là, de craintes d’approvisionnements énergétiques ailleurs, et que l’agression russe dans son reflux militaire tactique découvre les morts et les crimes, le Godot ne sert plus qu’à justifier l’attente.

La très forte résistance des populations ukrainiennes, la capacité d’organisation et de solidarité, a momentanément suscité en retour une unité dans la condamnation de l’agression russe, et dans la volonté d’isoler l’agresseur, tout en aidant l’Ukraine, y compris en armement. C’est là une riposte unie, en apparence, des Etats européens et de l’OTAN.

Il y a pourtant encore des voix pour dénoncer l’envoi d’armes à la résistance militaire de l’Ukraine, ou pour le limiter, quand bien même on voit tout un peuple s’organiser dans une guerre de résistance. Les populations ukrainiennes refusent ce qui, ailleurs dans l’histoire, s’appela armistice et collaboration. Ces voix leur suggèrent un “nécessaire compromis” à l’issue de “négociations” en urgence.
Ces mêmes voix qui se questionnent encore, se questionnent-elles aussi sur les “lignes rouges” de “non intervention” que se sont pourtant fixées les “Occidentaux” ?

Car c’est là le vocabulaire qui refait surface, avec son cortège de “valeurs” que fort justement de nombreux pays dans le monde interrogent, avant de s’aligner ou non sur les sanctions décidées.
Sur quelles bombes sont souvent inscrites ces “valeurs” ?
Et sans chercher loin, pourquoi varient-elles quand il s’agit des réfugiés ?

Comment peuvent-elles s’exprimer dans le réel, dans la solidarité humaine, chaque jour qui passe dans cette guerre, et avoir en même temps ce goût de mensonge dans la bouche de dirigeants politiques à l’international ?

Considérons la destruction de villes, l’anéantissement des potentiels de vie sociale et économique, l’assassinat délibéré de civils, terreur perpétrée à leur encontre par tous moyens, viols, enlèvements, bombardements, obligation de fuir. Le mot “crimes de guerre” surgit alors, et avec lui l’idée d’une justice internationale pour les juger.
Mais une bonne partie des membres mêmes du Conseil de Sécurité de l’ONU n’a ratifié aucune des conventions reconnaissant le pouvoir du tribunal pour eux-mêmes. Exit les crimes commis en Irak, par exemple. Rien sur ceux de Tchétchénie ou de Syrie, de Libye, d’Érythrée…
On honora quasi tous les contrats d’armement avec la Russie ces dernières années, un partenaire blanc comme neige.

Alors, se contentera-t-on de déblatérer sur la “guerre sale” “comme elles le sont toutes“, voire parfois de parler du “stress de soldats russes mal accueillis par les populations” (sic) ?
Pour ne pas ajouter “la guerre à la guerre“, les Etats européens vont-ils pousser ces populations violentées et déplacées à un “compromis territorial” ? Ce serait bien dans la tradition européenne.

Outre le fait qu’il n’y aura plus qu’à attendre la prochaine, cela enterrerait sous la terre d’Ukraine d’autres rancoeurs légitimes, prêtes à éclater à nouveau, et ne serait que la paix des assassins.
Et même le Tribunal pour l’Ex-Yougoslavie, puisqu’il s’est accompagné d’une partition ethnique déguisée, n’a pas protégé de suites possibles qui s’annoncent, dans ce contexte de l’agression russe, 26 ans après. Cette question de justice internationale devient seulement du coup une façon d’atténuer la force des images de scènes de crimes. Qu’avait retenu l’UE de Srebrenica ?

Il est difficile pour les Etats européens capitalistes, de remettre en cause le modèle appliqué de mondialisation, où les énergies fossiles russes tenaient le haut du pavé, et de réaliser que cette mondialisation heureuse de façade s’est pourtant construite sur une absence de pacte de sécurité réciproque, autre que l’appel à la protection de l’OTAN, pacte lui, militaire. Ces mêmes Etats ont pu constater, lorsqu’un populiste d’extrême droite était au pouvoir aux USA, que leur “protection” dépendait de son bon vouloir, et, en même temps, ont fermé les yeux depuis 20 ans sur la nature du régime russe, aujourd’hui clairement révélée. Ces vingt dernières années, dominées par le néo-libéralisme européen, avec ses alliances politiques entre sociales démocraties et droites libérales, ont été celles de l’Euro et de la libre concurrence, pas celles de l’union des Peuples en Europe et au-delà et des “compromis”, là indispensables, pour une vie commune sur le Continent.

La paix du fric a pourtant vécu.

Cependant, il ne manque pas de littérature, de congrès et rencontres, de programmes et d’études, de séminaires, de discours, de livres et de films, pour penser que les Peuples en Europe ont quelques idées sur leur avenir.

Et cet avenir ne passe pas par la concurrence libre et non faussée, pas davantage par la guerre, militaire ou économique. Pas par cette voie là, qui est celle du capitalisme dérégulé et régulé par ses crises, les guerres ou les visées impérialistes.

La guerre en Ukraine révèle ainsi cette faillite pour la paix qu’est cette pseudo mondialisation capitaliste heureuse. Non seulement ce capitalisme financiarisé là mène une guerre de classes au sein des Peuples, mais il peut les dresser entre eux. Et si l’UE l’avait fait oublier, la réalité est là. Ce capitalisme ne protège pas des guerres, il s’en nourrit aussi.

Cette guerre intervient également alors que le souverainisme politique envahit l’Europe et ses élites politiques. Ce terme d’élites est d’ailleurs mal choisi sans doute, quand on voit la faiblesse et la débilité des dirigeants populistes identitaires qui surnagent dans ce bouillon souverainiste. Mais les faits sont là, cette guerre, et l’apparente unité de l’UE, ne peut cacher les proximités idéologiques qui persistent. Celles et ceux qui tournent aujourd’hui le dos à Poutine du fait de la guerre, continuent à porter les mêmes visions du pouvoir que lui.

Cette guerre nous rend plus que jamais spectateur/trice. Et même la solidarité devient spectacle. L’élan de solidarité et de générosité qu’elle suscite pour les populations ukrainiennes nous est parfois présenté davantage dans les médias ici, que celui existant en leur sein, alors que devant une telle agression, les populations n’auraient pas pu résister sans des chaînes de solidarité et d’entraides intérieures très fortes. Là aussi, procéder ainsi soulage les mauvaises consciences, et repousse le questionnement sur comment faire plier l’agresseur, comment ne pas laisser cette guerre devenir un chancre puant sur le continent européen, en s’habituant à l’odeur.

VLADIMIR – Est-ce que j’ai dormi pendant que les autres souffraient ? Est-ce que je dors en ce moment ? Demain, quand je croirai me réveiller, que dirai-je de cette journée ?

En attendant Godot de Samuel Beckett

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Daniel Fleury
REDACTION | Auteur
Lettres modernes à l’Université de Tours. Gros mots politiques… Coups d’oeil politiques…