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Les débats franco français autour de l’Ukraine prenant un tour inattendu, avec en vedette américaine une ex-ambassadrice des pôles qui a perdu le Nord, secondée par Le Monde diplo qui patauge dans le campisme, je bouscule donc un peu l’ordre de mes questionnements.

Qu’est-ce donc que cet engouement soudain pour “la paix maintenant” ?

On se croirait dans un mauvais Don Camillo. D’autant que voir les “communistes” manifester avec l’extrême droite à Prague, tout comme les fascistes italiens, pour dénoncer les “sanctions” et “la guerre” renforce le sentiment.

Le moment, c’est vrai, est bien choisi. Alors qu’en Europe, chacun.e tremble d’avance pour une possible absence de chauffage cet hiver, s’inquiète d’une inflation mise sur le compte de “la guerre en Ukraine”, confondant pêle-mêle pénurie de moutarde et huile de tournesol, une insidieuse propagande pour “la paix maintenant”, qui mettrait fin aux “sacrifices”, se loge dans les interstices médiatiques et diffuse à gauche. Et même si, au plus haut niveau, le leitmotiv “il ne faut pas humilier la Russie” se trouve aujourd’hui décliné autrement, tout est fait pour laisser croire qu’il y aurait seulement un camp des faucons face à un camp des colombes qui se renverraient la réplique, et que la guerre que Poutine n’a jamais déclarée serait menée par ceux qui se défendent.

Les souverainistes, de ceux qui firent la guerre pour l’Alsace et la Lorraine, nous parlent de “concessions nécessaires de l’Ukraine”, de “dangers pour la paix en Europe”, utilisent en permanence le terme de “co-belligérants” et de “guerre de propagande des deux côtés”, pour nous vendre une Nième mouture d’un anti-américanisme de guerre froide. Et si, en passant, ils peuvent dénoncer les “médias de propagande”, mais en regrettant Russia To Day, ils enfoncent le clou.

Les mêmes par exemple, qui prêtent régulièrement leurs colonnes à une pseudo historienne qui définit la grande famine imposée par Staline en Ukraine (Holodomor – des millions de morts) comme une “erreur économique” (à ce compte là, le Goulag l’était aussi), se proposent de nous “ouvrir les yeux” sur la “propagande ukrainienne”.

Cette invasion russe et la guerre qu’elle répand porte effectivement atteinte à l’économie capitaliste européenne et met à jour des choix économiques et d’approvisionnement énergétiques issus de “la mondialisation heureuse”.

Les différents paquets de sanction contre le régime russe, examinés dans les détails, soulignent chaque fois les contradictions capitalistes dans lesquelles se débat l’UE et sa protection des “règles du marché et de la concurrence”, en matière de fixation des prix de l’énergie par exemple.

Les pro-Poutine ont alors beau jeu d’expliquer à juste titre que l’UE se tire une balle dans le pied, tandis que l’on cache soigneusement la source des supers profits générés par ce même marché, dont bénéficie aussi le régime en Russie, soit dit en passant. Mais de là à ressortir l’argument d’un grand complot de l’Oncle Sam… Et, bien sûr, tout cela est mené “contre le Peuple”.

Peut-on, pour dénoncer le capitalisme, reprendre religieusement la réthorique d’un Poutine dénonçant l’Occident et les Etats Unis ?

Quelle connerie la guerre ! Oui, bien sûr. Mais au hasard, la Géorgie, l’annexion de la Crimée, le Donbass, c’était déjà des “opérations spéciales” ?

Le fameux étau de l’OTAN et la souveraineté de la Russie attaquée, tout comme la duplicité de l’Occident qui n’aurait pas honoré ses accords dans les années 1990 suffiraient donc aux yeux de certain.es pour justifier l’invasion du territoire ukrainien, les exactions et massacres qui s’y commettent ? Et non, en fait, ils n’existent pas, c’est pure propagande, pour pousser les feux d’une guerre occidentale.

L’anti-impérialisme des imbéciles” écrivait quelqu’un récemment, en paraphrasant une phrase célèbre. Rappelons que le mot “imbécile” est là décliné dans son acceptation première, c’est à dire des “faibles”. Le campisme, auquel j’ai consacré un article de cette série, va amener à surenchère politique chez les populistes, et gangrener à gauche, maintenant qu’il est facile d’expliquer que ce seront les plus pauvres qui manqueront d’énergie, et subissent de plein fouet l’inflation. C’est la faute à l’Ukraine. C’est le discours de toutes les extrêmes droites européennes qui soutiennent l’idéologie poutinienne et sa critique de “l’Occident dégénéré”. Que s’y joignent, en compétition, des fractions de la gauche, réunies par une volonté de “paix”, parce qu’il y aurait là une mobilisation qui monte, est une catastrophe annoncée.

“Paix en Ukraine” n’a de sens que si on précède le slogan par un “Non à l’impérialisme russe, troupes de Poutine hors d’Ukraine” et qu’on lui adjoint “Garanties pour l’auto-détermination politique des populations ukrainiennes” que l’on ne pourrait d’ailleurs guère soupçonner encore aujourd’hui de sympathies cachées vis à vis de l’occupant. La solidarité concrète, tant aux personnes déplacées qu’à celles qui subissent sur place, va de soi. Mais pour permettre ces conditions, compter sur le pacifisme, face à un saigneur de guerre, qui manipule la menace nucléaire, est tout bonnement impensable. Le “Vos guerres, nos morts”, fruit d’un contexte précis, ne fait sens aujourd’hui qu’en Russie.

Face à la force bestiale, au militarisme assassin, opposer à la fois le droit et la force pour le faire appliquer est de fait la seule voie qui reste. Cette paix ne viendra que par la guerre contre l’envahisseur occupant, à la faveur d’un rapport de forces qui s’inverserait. Oui, je sais, les principes en prennent un coup.

Ces trois slogans, si juste qu’ils soient, se heurtent à l’impuissance, face à la machine de guerre. Mais vouloir chevaucher les replis nationalistes en Europe, pour se défaire de cette impuissance, et ainsi renouer avec des mobilisations “populaires”, de fait aujourd’hui induites par les forces souverainistes identitaires, est la pire des démarches politiques. La Hongrie est l’exemple du résultat politique qui serait obtenu. Peut être bientôt les Tchèques, l’Italie ?

Alors, faute de pouvoir “mobiliser” pour une solution, sommes nous pourtant condamnés à un rôle de spectateur critique, voire de va-t-en guerre ?

Cette guerre, justement, met à jour des fonctionnements capitalistes sources de crise, autour des “sanctions”, du système financier, de l'”énergie”, des choix alimentaires de mondialisation… Elle intervient en pleine prise de conscience enfin des effets du changement climatique et questionne directement l’organisation capitaliste, en particulier européenne. Cela, les populations européennes le voient.

N’est-ce donc pas le bon moment pour dénoncer cet alibi de “la guerre en Ukraine”, bien réelle pourtant sur le continent européen, mis en avant pour dissimuler la gabegie capitaliste et ses conséquences, et de porter le fer, à la fois sur ce qu’il est possible de faire pour aider le Peuple ukrainien à survivre, se défendre, changer le rapport de forces, et dénoncer les profits de guerre, remettre en cause le marché et les prix de l’énergie, promouvoir des choix de bifurcation et de rupture écologique et politique ?

Le repli pacifiste souverainiste pour la défense du pouvoir d’achat devrait faire place à la solidarité élémentaire avec un Peuple agressé, y compris par l’armement, en même temps que des propositions de “sanctions” contre tous les profiteurs, sanctions financières nécessaires pour la bifurcation écologique et sociale.

Et cela ne s’exprime pas aux côtés des fascistes, ni en compétition avec eux dans le populisme.

Au fait, si on demandait à Erdoğan ?

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Daniel Fleury
REDACTION | Auteur
Lettres modernes à l’Université de Tours. Gros mots politiques… Coups d’oeil politiques…