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S’interrogeant sur les nouvelles formes d’écriture du réel, Serdar Ay, éditeur de la revue kurde Wêje û Rexne (littérature et critique) et Fanch Ar Kazetenner ont réalisé un entretien avec l’écrivain Joseph Andras. En voici la version française :

Wêje û Rexne : Twitter @wejeurexneFacebook.


 

Votre dernier livre vient de sortir. Vous vous penchez sur une figure de la Révolution française peu connue du grand public, Camille Desmoulins. Pour vous combattre : presque un titre de programme politique dans le contexte actuel ?

Je me penche sur la création d’un journal, Le Vieux Cordelier. Donc son auteur, ses lecteurs, ses partisans et ses adversaires. Desmoulins n’est que l’un des nombreux personnages présents dans ce que j’envisage d’abord comme une fresque, une composition collective. Mais vous visez juste : le titre entend dire quelque chose à notre époque. C’est un vers tronqué de La Marseillaise. Il y a les faits précis que ce livre donne à voir, bien sûr – avérés, datés, documentés, parfois amplement commentés depuis trois siècles. Mais il y a surtout l’amitié, le dissensus, le compromis, la cohérence, la pureté, la violence, le droit, la foi, la morale, le réalisme, la stratégie, l’efficacité et le cynisme. Il y a l’avant-garde, les masses, le peuple, les classes, l’État, les intellectuels et le pouvoir. Ce qui anime, affecte et mobilise ces révolutionnaires ne s’épuise pas dans le seul récit historique des évènements. Et puis il y a ces deux notions qui structurent l’ensemble du livre : celle de Révolution et celle de République. Si mon intérêt pour cette période remonte à loin, sa mise en écriture doit très largement à notre air du temps “républicain”. À cet air irrespirable. On peut même dire de Pour vous combattre qu’il est un dialogue de chaque ligne avec notre contexte, comme vous dites. Combattre l’ordre “républicain” du jour, donc, tout en combattant en notre sein ce qui œuvra à notre échec. C’est ce double mouvement qui travaille tout le texte.

Vous aviez refusé en 2016 le prix du premier roman attribué à De nos frères blessés par l’Académie Goncourt, un des plus prestigieux en France. “La compétition, la concurrence et la rivalité sont à mes yeux des notions étrangères à l’écriture et à la création”, aviez-vous indiqué. Du point de vue de la situation des littératures des pays dominés et des langues minorisées, ceci suscite quelques réflexions intéressantes. Par exemple, du fait de l’humiliation et de la stigmatisation, qui occasionnent une sorte de complexe d’infériorité, l’écrivain se met en recherche de reconnaissance – si bien qu’il se trouve très souvent à fétichiser l’être écrivain et la littérature. Dans le cas contraire, pour “décoloniser l’esprit”, certains se sentent obligés de sortir des mots derrière lesquels ils se cachaient dans le but d’aller faire du “bruit” pour frapper le mutisme et la surdité qu’il subissent, pour “inventer un peuple” (au sens deleuzien), lequel doit “sortir de la grande nuit”. Car la plupart des gens de ce peuple de la grande nuit ne connaissent pas leur langue maternelle en écriture. Qu’en pensez-vous ?

Je ne saurais pas vous répondre depuis les langues et les territoires dominés, puisque ma langue maternelle est le français et que j’ignore, en moi-même, ce que signifie être minoritaire. À part politiquement, mais c’est d’un tout autre registre. Je saisis les ressorts psychologiques, sociaux et politiques du désir de reconnaissance, de la quête de validation et de légitimité, de la recherche de ratification par des instances déjà consacrées. Je sais ce qu’on peut objecter à la position que je défends : refuser, c’est avoir le luxe du refus. Ma position marche en fait sur deux jambes. L’une tient de la politique et l’autre de la tambouille interne. Le XXe siècle nous a légué une idée que j’essaie de faire mienne – disons, plus encore que ce siècle, le syndicalisme révolutionnaire en son sein : le “refus de parvenir”. On trouve derrière des gens comme Albert Thierry et Marcel Martinet. “Tant que notre triomphe ne sera pas en même temps celui de tous, ayons la chance de ne jamais réussir !”, disait avant eux Élisée Reclus. Le communard. Je le paraphrase d’ailleurs, sans le nommer, en ouverture d’Au loin le ciel du Sud. C’est un refus à la fois individuel et collectif des règles du monde d’en haut. Vos décorations, votre approbation, les coordonnées de votre ordre social, ça n’est pas notre affaire. Il y a donc ceci. Et quelque chose de bien plus sommaire, sommaire au point que je ne sais pas bien comment le formuler sans gêne : j’ai spontanément un rapport anarchiste aux institutions, à l’honorabilité, aux estrades. Mais dire “anarchiste” suppose déjà une mise en ordre a posteriori. Ça politise un sentiment, une intuition, une manière d’être sur laquelle je n’ai pas prise – le caractère, on dit. Mais j’aimerais qu’on ne me parle plus de ce refus. C’est-à-dire qu’il soit perçu comme une norme. Qu’on ne demande plus pourquoi on décline les podiums mais pourquoi on accepte d’y monter. Qu’on acte collectivement que le geste artistique n’entre pas dans les catégories de la concurrence. Nous en sommes encore loin. Il suffit de faire le compte des gens qui, à l’époque, avaient tenu la lettre que vous évoquez pour une marque de distinction, pour je ne sais quelle manœuvre calculée. Bon : comme toujours, les pourris projettent sur autrui la pourriture qui les constitue comme personne.

Vous qui ne montrez jamais votre visage, vous avez utilisé l’image de vos personnages principaux pour les couvertures de deux de vos livres. Peut-on l’expliquer par le sens que vous donnez au commun ou par la volonté de mettre en scène ces vaincus oubliés, pour “susciter la colère à l’encontre des coupables”, comme vous l’avez dit ?

C’est tout à fait anecdotique, pour ne pas dire ridicule, mais mon “visage” est visible par qui aurait la drôle d’idée de s’en montrer curieux – sur Internet ou dans la presse. Je m’en tiens à une chose un peu rustique : j’écris, donc l’important est ce que j’écris. Je me demande pourquoi on attend d’un écrivain qu’il expose autre chose que ce que pour quoi il est fait : empiler des syllabes sur du papier. Ceci posé, on peut effectivement voir, en couverture de De nos frères blessés et de Kanaky, les portraits de Fernand Iveton et d’Alphonse Dianou. Cette personnalisation, je l’appréhende de manière dialectique – excusez le grand mot. Un, elle répond à la perspective biographique de ces deux textes ; deux, elle dialogue avec le titre. Deux titres résolument collectifs : “nos frères” et le nom – volontiers innomé – d’un pays. Cet agencement me permettait de répondre à cette tension, ce nœud, sinon ce dilemme très classique dès lors qu’on s’avance sur le terrain politique : comment articuler l’individu et le collectif ? À quel moment bascule-t-on dans l’héroïsation ? dans le mythe du “grand homme” ? dans une lecture de l’Histoire qui écraserait le nombre et les lames de fond ? À quel moment, au contraire, broie-t-on toute perspective individuelle et subjective au nom du seul groupe et des masses ? Mettre une figure – unique, par définition – et titrer au pluriel, c’est la manière que j’ai trouvée pour ne rien sacrifier.

Dans De nos frères blessés, il est écrit : “La mort c’est une chose, mais l’humiliation ça rentre en dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières.” Comment faire pour déshumilier l’esprit ?

C’est une question difficile. Et je ne suis pas certain d’être le mieux placé pour y répondre. Ce que je comprends politiquement de ce sujet, je le dois à d’autres – c’est-à-dire à ceux, à celles qui, personnellement, familialement, ont fait l’expérience puis le récit de l’humiliation sociale, politique, mémorielle. La phrase que vous citez renvoie au traumatisme colonial. En un sens quasi clinique, psychanalytique. On connaît les multiples réponses formulées par les héritiers de cette histoire : réhabilitation d’un passé occulté ou détruit, réappropriation des signifiants déshonorés, demande de réparations symboliques ou financières, annulation des dettes, lutte ici et maintenant contre les répercussions concrètes de ce passé. Il m’apparaît, en France, que les personnes héritières de l’histoire coloniale et de l’immigration exigent en tout et pour tout “justice, vérité et dignité”. Qu’elles réclament l’égalité et que cette égalité seule permettra de briser la chaîne de l’humiliation ou du déficit de considération. En clair, seuls les impérialistes parlent de “repentance”. Ce que je peux faire en la matière, c’est d’appuyer ces luttes, du si peu qu’il m’est possible, et, en tant qu’écrivain, donc pourvoyeur de récits, “écrire en écoutant”. Je reprends ici la formule du journaliste et écrivain John Gibler. C’est-à-dire ne pas phagocyter – je songe spécialement à la question kanak – le discours des témoins et des acteurs. D’insister sur les pratiques populaires de résistance. D’orienter le regard critique en direction du pouvoir, de ses structures comme de ses agents. Il ne faut pas chercher à éveiller la compassion du lecteur mais à souffler sur ses braises. Il y a des victimes, c’est évident, mais laisser le lecteur seul avec elles, en face-à-face sous la lumière crue, ça me semble inopérant. Ça paralyse, ça leste, ça inhibe, ça afflige, ça replie, bref, ça ôte en puissance. Exposer les refus et désigner les partisans organisés de l’inégalité, c’est mettre à disposition d’autres affects. C’est esquisser une riposte possible. Ou, à tout le moins, et c’est déjà pas mal, maintenir à flot l’idée même de riposte.

Dans vos écrits, la violence prend une place importante, aussi bien entre humains à travers la violence coloniale qu’envers les animaux. Comment envisagez-vous cette question de la violence ?

“La violence”, c’est toujours la violence physique visible qui vient d’en bas. Des syndicalistes qui arrachent la chemise d’un cadre d’Air France, des Gilets jaunes qui élèvent des barricades devant des vitrines brisées de boutiques de luxe, des combattants du PKK qui frappent une caserne, des activistes qui malmènent des installations de chasse. Mais c’est un choix, de parler de “violence” pour parler de ça – pour ne parler que de ça. Un choix éditorial, médiatique, politique et idéologique. La plupart de mes livres proposent donc un déplacement. Un décalage temporel. Ils remontent un cran en amont. Ils vont voir du côté des fondations, à la manière d’un archéologue fouillant le sol. Pour m’en tenir aux sujets que j’ai traités : Fernand Iveton a voulu saboter du matériel, Alphonse Dianou et ses camarades ont pris des gendarmes en otage, Hô Chi Minh est devenu chef de guerre et le Front de libération des animaux a bousillé un laboratoire de recherche scientifique. Tous ont été décrits, par les puissants et leurs hommes de main journalistiques, comme des “violents” et des “terroristes”. On ne parle presque jamais, pourtant, de la violence qui éveille “la violence”. De la terreur d’État, de la terreur légale, de la terreur parlementaire, de la terreur par temps de “paix”. On tronque le récit au point d’en produire un tout autre : on tient le dernier chapitre pour le début de l’histoire. Il y a donc “la violence” qu’on formule, qu’on dit telle : les dépourvus qui se tournent soudain vers les bien pourvus ; les exploités qui, un jour, disent “stop, ça suffit”. Et il y a la violence qu’on ne dit pas du tout. Les salariés de l’usine Knorr, à Duppigheim, ont été licenciés en 2021 pour cause de délocalisation de la production en Roumanie et en Pologne. Mais ça, ce n’est pas violent. C’est “une réorganisation des centres d’expertise”. Un Français avec de faibles revenus vit moins longtemps qu’un cadre supérieur du même pays et une étude du ministère du Travail a assez récemment indiqué qu’à “qualité comparable”, il y a, pour les candidats arabes à l’emploi, 31,5 % de chance de moins d’être contactés par les recruteurs : ça, ce n’est pas violent. Léa Salamé et Nicolas Demorand n’exhortent personne à “condamner” ces violences-là. Car c’est le monde comme il va. On conviendra, sur Europe 1, que les accidents du travail c’est quand même “triste”, mais la tristesse n’engage à rien. Je pourrais multiplier les exemples. Remonter le fleuve, donc, et mettre au jour la violence dont on dit qu’elle n’en est pas une : voilà ce que j’ai voulu faire.

Vous vous méfiez de l’esthétique de la défaite aussi bien que de la griserie révolutionnaire. Vous mettez en relief ceux qui furent balayés, broyés, biffés par l’Histoire (des dominants). Par leur “mémoire”, quelle “réalité” (comme manière de se projeter dans l’avenir) cherchez-vous à montrer ou à construire ?

Mon entreprise répond à un double élan. Premièrement, prendre ma petite part à la reformulation de l’Histoire et, par là même, affûter notre mémoire. Je suis très loin d’être le seul dans cette affaire. Qui se souvenait d’Iveton en dehors des cercles historiens et militants ? Qui avait eu vent de Lizzy Lind af Hageby et de sa complice ? Qui connaissait la vie d’Alphonse Dianou ? Puisque la Nouvelle-Calédonie est encore française, Dianou était de jure un citoyen français : il a été à la tête d’une action qui a bouleversé la donne politique, là-bas – donc, d’une manière ou d’une autre, ici. Il a, au sens strict du terme, coupé l’Histoire en deux. Ce que je vais dire est moins accessoire qu’il n’y paraît : Dianou n’a pas d’existence sur Wikipédia – une encyclopédie dont chacun connaît le poids en matière de diffusion quotidienne des savoirs. L’Histoire – c’est-à-dire la saga des puissants – distribue les places et délivre les bons points. Macron s’est fendu l’an dernier d’une “commémoration éclairée” en faveur de Napoléon : essayez donc avec Robespierre ! C’est une figure pourtant autrement moins barbare. Même Napoléon admettait qu’on avait chargé la barque à son propos. Deuxièmement, j’ai à cœur de faire mienne l’invitation de Victor Serge à suivre “la règle du double devoir”. Lutter contre l’ennemi tout en luttant dans nos rangs. Ou, du moins, selon l’époque et les circonstances, tout en gardant l’œil grand ouvert. C’est ainsi que j’aimerais, sans contradiction, contribuer à attirer l’attention sur les refus des oubliés et des incomptés ; saluer les perdants au regard de ce que les maîtres appellent la réussite ; honorer les perdants parmi les perdants, j’entends par là ceux que les nôtres ont sacrifiés dès lors qu’ils sont parvenus à prendre le pouvoir. Je ne me définis pas comme trotskyste mais le geste trotskyste m’est familier. Je connais bien cette tradition de répression, d’exil et de fronts au pluriel. On en revient à Serge et son opposition révolutionnaire au “conformisme révolutionnaire”. On pourrait également parler des anarchistes : les battus de toujours. Les grands flingués. C’était la question centrale de mon bouquin sur Hô Chi Minh. C’est celle, nodale, de Pour vous combattre. Je sais, notamment chez les esprits les plus libertaires, le respect qu’on porte aux vaincus, aux défaits, aux martyrs, aux perdants magnifiques. Je le sais d’autant plus nettement que j’ai, quelque part en moi, cette inclination. Mais je me débats avec. Il est plus facile d’aimer Jésus que Saint-Just, Rosa Luxemburg que Lénine, Makhno que Castro, Vallès que Chávez. La “mélancolie de gauche” dont parle l’historien Enzo Traverso, je pourrais en signer chaque mot. Gare, seulement, à la complaisance. Au dandysme. À la figure de style. Car je souhaite assister à la défaite de l’ennemi, à sa débâcle en rase campagne. J’aimerais que nous parvenions à briser une à une toutes les structures de la sujétion. D’accord, on marche parmi les ruines : les crimes des staliniens et des sociaux-démocrates, mais les cadavres d’hier ne doivent pas boucher tout l’horizon. Je tâche donc de me loger dans cette tension : tentons. Sans doute raterons-nous. Certainement, même. Alors il faudra retenter. Ce sera toujours ça d’arraché à la classe de l’argent, aux forces de l’injuste. Les révolutionnaires de 1789 ont tenu deux ans à la tête de la République, puis ils se sont entre-tués dans des conditions qui continuent de m’affecter. Il n’empêche. Nous vivons, depuis plus de 230 ans, sur ce que cette poignée d’années a rendu possible en fracturant portes et fenêtres. À commencer par la possibilité démocratique. Une broutille…

Vous piochez “volontiers dans la sacoche des poètes”, leur empruntez leurs outils. Quelle place prend l’oralité dans votre écriture ?

Une place qui pourrait sembler paradoxale. J’entends par là que mes textes sont très “écrits”. Virgule après virgule. Ce qui doit au hasard s’appelle seulement l’inconscient. Tout est tricoté, bordé, pesé. En ce sens, mon écriture se situe à l’opposé d’une certaine tradition écrite “orale”, d’une langue coulante, improvisée, automatique ou dialoguée. C’est, dans la prose, sa part de chant, ses potentialités rythmiques et ses réserves de poésie qui m’interpellent. Ce sont elles qui me permettent de passer tant de temps cloué à une table. Mais l’oralité m’est essentielle, musicalement. Comme beaucoup d’auteurs, je compose très souvent à voix haute. La ligne mélodique dirige. Mon rapport à la poésie, probablement le retrouve-t-on aussi dans un certain goût pour la brièveté et la condensation. Dans le fait de tailler le crayon en pointe.

Vous avez du mal à écrire en longueur ?

Oui. Je peine. J’ai naturellement des difficultés à délayer un propos – comme j’ai, dans la vie courante, du mal à suivre les discussions diffuses, volubiles. Je ne me dis jamais que mes livres doivent être concis : je prends acte, une fois achevés, qu’ils le sont. J’y vois, sans vœu ni calcul, comme un appel de la poésie. Et de la chanson – que je ne distingue pas, en fait. Je ne sais pas s’il y aurait eu S’il ne restait qu’un chien sans “Amsterdam” de Brel, par exemple. Ce rapport à la poésie, c’est également une affaire de compagnonnage. Je n’ai rien d’un érudit en la matière : mes connaissances sont décousues, lacunaires, fragmentées. Mais enfin, oui, les poètes me ravitaillent autant que les prosateurs. Ça peut être une présence, une image, une sorte de couleur. Avant d’écrire une page, il peut m’arriver d’ouvrir, par exemple, un recueil de Khaïr-Eddine pour m’accrocher à un ton, une note. Quand Loránd Gáspár écrit “le soleil s’est découpé peu à peu comme / ma mère découpait le pain”, je ne vois pas comment la prose peut ignorer ça. Ou le vois-je que, presque toujours, l’ennui me gagne. Une langue “littéraire” sans cahots, sans tressauts et sans musique m’est compliquée à suivre. Dans S’il ne restait qu’un chien, on croise Cendrars et j’avais Ulysse, de Fondane, dans un coin de la tête – on le retrouve d’ailleurs dans Au loin le ciel du Sud. Je pique à Rimbaud quelques mots, sans guillemets, dans Ainsi nous leur faisons la guerre. Il y a Maïakovski et Pasolini dans Au loin – je crois bien qu’il y avait Nâzım Hikmet, mais il a filé hors des pages. Il reviendra, ailleurs, un jour ou l’autre !

Vous écrivez en partant d’un matériel d’investigation que vous amassez vous-même, dans une démarche proche de celle de l’enquêteur, du journaliste, de l’historien. Quel lien faites-vous entre écriture et pratique journalistique et littéraire ? Comment ces écritures peuvent-elles se nourrir l’une de l’autre ?

Tout s’imbrique sans difficulté. Je ne suis pas historien mais je passe mon temps à lire des historiens. Je ne suis pas journaliste mais j’observe de près l’actualité et m’intéresse aux conditions de production de la presse. Je n’ai jamais mis un pied à l’université mais je lis autant de sciences humaines et sociales que de littérature. Au moment d’écrire, ces différents outils et modes d’expression se présentent ou confluent sans heurts. C’est une palette avec plusieurs couleurs à disposition.

Dans Ainsi nous leur faisons la guerre, vous interrogez la “relation” de l’humain avec le vivant non-humain autour de la vivisection publique d’un chien à Londres au tout début du XXe siècle, l’enlèvement d’un bébé singe rendu aveugle dans un laboratoire de recherche californien en 1985 et l’escapade d’une vache et de son veau, échappés d’une bétaillère sur la rocade de Charleville-Mézières en 2014. Que faire pour aller “vers une écologie du récit”, c’est-à-dire pour problématiser l’humanité en “Cité”, dans la littérature moderne, et se diriger vers une littérature d’une humanité en “Planète” ?

Je ne mobilise pas la formule “écologie du récit” mais je crois savoir ce qu’elle recouvre. Au vrai, je ne fais que prolonger, en littérature – et plus particulièrement dans le livre que vous évoquez –, le rapport que j’entretiens avec le monde vivant. Les animaux comptent dans ma vie ; ils se retrouvent donc au cœur de mes textes. Je ne dénoue pas les animaux des humains. Ce serait d’ailleurs une aberration scientifique. Le rapport que nous entretenons avec les animaux est étroitement lié à celui que nous établissons entre nous, lequel “nous” est, comme on le sait, largement hétérogène et conflictuel. On ne pourra pas, dans la longue marche pour l’affranchissement, faire l’économie d’une réflexion sur le sort que nous réservons aux animaux. On ne peut pas œuvrer à la diminution de la violence des rapports sociaux en barbotant silencieusement dans le sang d’autrui. Mais je vous dis là des évidences : je ne fais que suivre les révolutionnaires, les féministes, les écologistes, les éthologues ou les anthropologues qui, de longue date, ont refusé de sacrer l’Homo sapiens grand souverain de la Terre. C’est qu’en politique il n’existe pas d’étanchéité. De “causes” éparses. Il n’y a, je crois, jamais que continuum et combinaison. Le régime de l’inégalité est une pelote de cent fils divers. Un écheveau. Ça ne signifie pas que telle ou telle mobilisation ne puisse pas revendiquer l’autonomie – mais, par la force des choses, celle-ci ne pourra qu’être relative.

L’écrivain kurde est parfois bloqué par l’intensité du réel pour écrire de la fiction, c’est-à dire sortir du “contexte” ou du “réel” qui l’affecte en permanence. “Les Kurdes vivent leur roman,  impossible d’avoir une écriture à la hauteur”, disent-ils.  Quelles sont vos idées sur la littérature des moments où l’on croit avoir saisi “le souffle de l’Histoire” et la “littérature des situations extrêmes” ? Comment sortir de l’”ambiance”, pour ne pas neutraliser la pensée critique ?

De nos frères blessés excepté, je n’ai pas écrit de fiction. Et encore, c’était une fiction bâtarde – très largement appuyée sur des faits et des documents. Aujourd’hui, c’est-à-dire six ou sept ans plus tard, je ne ferais pas ce livre ainsi. Je ne me retourne presque jamais sur mes textes, mais Pour vous combattre m’est autrement plus proche, organique – en termes de saisie de l’Histoire, de politique narrative, de structuration du récit. Sans doute ne l’avais-je pas perçu immédiatement mais je méfie de la littérature historique qu’on pourrait dire “entomologique”. Qu’on regarde les tranchées, la Commune de Paris ou, je ne sais pas, la guerre d’Espagne comme on regarderait un papillon cloué dans un cadre. Personne ne peut contester qu’il existe une aura littéraire du révolu. Une possibilité romanesque et lyrique décuplée. La rébellion ravit tout le monde quand elle ne coûte rien : elle peut même faire l’objet d’une visite de musée. On peut, certes, se raconter qu’on s’empare du passé pour permettre au lecteur d’en tirer des “leçons”. C’est commode. Humaniste. Je redoute, pour le dire autrement, une littérature historique dont la radicalité affichée n’aurait aucune prise sur notre temps. L’Histoire, je l’approche pour me frotter, d’un même mouvement, aux maîtres du moment. Je crois bien que je serais infichu d’écrire un livre sur le nazisme : j’ai besoin de prendre des coups. Quand Valeurs actuelles me dit que je glorifie un terroriste et Le Monde que je suis manichéen, j’ai ce sentiment particulièrement agréable du travail accompli. Il me revient d’ailleurs à l’instant une remarque à propos d’Au loin le ciel du Sud : une personne confiait aimer le récit initiatique de Nguyên Ai Quôc mais en rien celui des Gilets jaunes insurgés dans les rues du Paris que je raconte. Ça ne marche pas comme ça : c’est à prendre en bloc.

Plusieurs recherches montrent que la littérature connaît aujourd’hui une imposante extension : “De la littérature définie par son désintéressement, son autonomie, aux écritures contemporaines volontiers sociales et politiques, du sacre de l’auteur aux amateurs de fanfictions, du souci unique du style à la non-fiction, de l’apologie de l’originalité à l’exigence de l’enquête, de la solitude du créateur aux littératures de terrain, du roman romanesque aux écritures du monde non humain, du culte du texte aux écritures hors du livre, du tropisme occidental à la world littérature, d’une conception linguistique à une approche informée par l’anthropologie culturelle et les sciences de la nature.” De ce fait, comment voyez-vous les nouvelles dynamiques de la littérature en langue française ? Quelle place pensez-vous avoir dans ce nouveau paysage littéraire ? 

Je ne suis pas bien savant en matière d’étude et de théorie littéraires. Je me contente d’attraper les branches en vol. Quant à ma place, c’est aux autres de le dire : j’ai seulement deux ou trois idées sur le poste que je fabrique. Je ne vois absolument pas les livres comme des entités uniques, closes, susceptibles d’être reçues et comprises séparément : ils sont les éléments, diversement assemblés, d’un chantier dont j’ignore, évidemment, les formes qu’il prendra. Mais mon truc, c’est le point de jonction entre la littérature, donc l’art, et la politique. Comment les tenir sans succomber au réalisme socialiste ou à la marginalité décorative, à “la culture” ? Comment appréhender recherche formelle et lisibilité ? Comment faire discuter le chant et l’usage ? Comment se déplacer, composer entre ces pôles, au dehors et en soi-même ? C’est une réflexion permanente. “En moi, le poète combat le militant et le militant combat le poète”, a dit Kateb Yacine dans un livre d’entretien. Il parlait d’une guerre civile “inévitable”. J’ai, depuis le début, le sentiment de ne pas quitter des yeux ces deux combats.

Si, loin d’être une essence, la littérature est avant tout une idée, qu’est-ce que la littérature pour vous ?

Je me demande comment on peut répondre à cette question après cent définitions illustres déjà énoncées ! Après Sartre, évidemment. Alors, tout bien pesé, cette chose banale : je tiens la littérature pour la part affectante et esthétique du langage prosaïque.

Vous dédiez un de vos derniers ouvrages à la chanteuse kurde emprisonnée Nûdem Durak. Quel est votre lien avec cette chanteuse, et plus généralement avec les Kurdes ?

Les Kurdes en général, c’est une catégorie qui ne m’évoque pas grand-chose. Pas plus que les Palestiniens, les Algériens, les Vietnamiens, les Russes ou les Français. Mes liens internationalistes sont d’abord politiques, idéologiques. Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est que j’ai, comme nombre de personnes au sein de ma tradition politique, beaucoup d’estime pour le mouvement social, démocratique, socialiste, féministe ou révolutionnaire kurde. Il compte au nombre de mes amitiés et de mes inspirations. Quant à Nûdem Durak, je me suis rendu au Kurdistan pour rencontrer sa famille. Je vais y retourner. Elle a été condamnée à dix-neuf ans de prison pour son engagement. Mais un prisonnier politique n’est jamais un individu isolé : c’est, là encore, l’affaire d’un système constitué.


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