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(À toutes les femmes dont le corps a été envahi, et qui furent coupées de la vie)

“Une flèche ne peut être lancée qu’en la tirant vers l’arrière. Quand la vie n’est plus que pesanteur et difficultés, cela signifie qu’elle va bientôt vous propulser dans quelque chose de grand. Continuez à viser !”

Paulo Coelho

Mes mains, mais mes pieds ne remuent pas. Ce goût de plastique dans ma bouche, me donne la nausée. Comme si des grattes-ciels avaient été bâtis sur mes paupières, je ne peux pas ouvrir les yeux. Des ombres vertes, évanescentes, se promènent autour de moi. Mes yeux s’ouvrent enfin, et ce que je vois est terrifiant. Je suis couverte de sang ! Je m’agite…

“Laissez-moi ! Au secours ! Personne ? Sauvez-moi ! Ne me touchez pas, levez vos mains sales de moi, ne me touchez pas !”

Pourquoi personne ne m’entend ? Des sons insaisissables sourdent à mes oreilles, des sons diffus. Mes yeux se referment à nouveau.

“Ce n’est pas possible, docteur, la patiente s’est réveillée !”

“Où suis-je ? A moi !”

“Elle entre en état de choc, son coeur va s’arrêter ! Une nouvelle dose d’anesthésie, immédiatement.”

“Docteur, il y a aussi une intoxication, docteur, une interaction médicamenteuse, elle s’empoisonne !” 

“Au secours ! Pourquoi personne ne m’entend ? Où est tout le monde ? Que me faites-vous ?”

“J’ai dit une nouvelle dose d’anesthésie ! “

“Nous commençons docteur.”

“D’accord, passons au lavage de l’estomac. Faites attention, l’abdomen est ouvert.”

Mes yeux sont clos, ils ne s’ouvrent pas, mes yeux. Le goût de plastique dans ma bouche se transforme en une lourde odeur, dans mes narines. Qu’est-ce que cette douleur qui descend de mon nez à ma gorge ? Maman, où es tu ? Sauve moi, j’ai très mal ! Ah, mes poumons déchirent ma cage thoracique ! Si ça se trouve, c’est mon dernier souffle…

Une voix douce filtre à mes oreilles

“Réveille-toi maintenant, s’il te plait !”

J’ai soif. Comme si une seule goutte d’eau n’avait touché mes lèvres depuis un million d’années.

“Où suis-je ? S’il vous plait, une gorgée d’eau !” 

Autour de moi, des rais de lumière se baladent. Il fait très froid. J’ai froid. Mes dents claquent, comme l’épicentre d’un séisme. Je dois me lever. Mon dieu, en dessous de mon cou, mon corps est hors de mon contrôle. Pourquoi suis-je nue? Non, non, pas encore une fois. S’il vous plait, pas encore ! Je n’ai plus de forces, pas encore une fois !

“Où suis-je ? Laissez-moi partir, j’ai des enfants, je suis mère. Pas encore une fois, pas cette fois !”

J’ai des enfants, moi. Quels étaient leur prénoms ? quand suis-je devenue mère ? J’ai froid. Cette sensation glacée m’est très familière. Non, ce n’est pas possible. J’étais sortie de cette cellule ? Oui j’en étais sortie. Non, ce n’est pas possible, où suis-je ?

“Docteur, la patiente ne se réveille pas”.

“Choquez-là ! Quelque chose ne va pas, elle devrait être réveillée depuis longtemps.”

Mon dieu ! Quelle est cette douleur sur mon visage ?

Comme si j’étais lacérée de partout. L’envie d’ouvrir les yeux est la plus forte. Je ressens une main dans ma main gauche. Ma main gauche serait-elle encore menottée ? Mes yeux ne s’ouvrent pas, un souffle se rapproche de mon visage.

“N’aie pas peur, tu es à l’hôpital, je suis docteur. N’aie surtout pas peur, c’est fini. Personne ne t’a fait de mal. Tu viens de sortir d’une opération. Allons, calme-toi s’il te plait”.

Me yeux s’entrouvrent. Un visage brun, familier, me fait face. D’où le connaitrais-je ?

“J’ai froid”.

“Ça va passer bientôt. Allez, ne te rendors surtout pas. Regarde, je vais te couvrir, tu n’auras plus froid”.

“Mais j’ai du sang partout ! L’odeur du sang, les cellules, j’ai la nausée, j’ai envie de vomir”

Cette nausée, cette envie de vomir… Ah, j’ai si mal !

“Non, s’il te plait, ouvres les yeux. Tu n’es pas dans une cellule. Regarde je te tiens la main.”

Mes yeux s’ouvrent à nouveau, les yeux du visage brun sont mouillés. Ses yeux sont comme ceux de Dicle

“Qui es-tu ? Sors-moi d’ici. Où sont mon frère et ma soeur ? Nous étions venus ici, tous les trois. S’il vous plait, couvrez-moi, je suis nue !”

“Regarde mon visage, je suis médecin. Regarde mon visage, te souviens-tu ? Allez, regarde mon visage de natif d’Amed ! Là, je te couvre, mais ne t’agites pas. Tu vas rester calme, d’accord  ?”

“S’il vous plait, couvrez-moi”

J’entends un bruissement indistinct. Une ombre verte enveloppe mon corps.

“Allons les amis, nous allons monter la patiente à l’étage. Ne la secouez pas, qu’elle ne s’agite pas”. 

Lorsque la civière bouge, j’ai encore plus la nausée. J’ai beaucoup sommeil. Ne découvrez pas mon corps. En le voyant, mon frère a mal. Ne faites pas de mal à mon frère; Je voudrais dormir…

Il nous restait une bouchée d’espoir
Les oiseaux en quête de miettes l’ont mangée
‘Regarde, mes mains sont vides maintenant’ 1
Ca devrait être chanté pour nous. 
Alors, il est temps de se préparer pour ces voyages
qui s’étendent tout le long des falaises…

Certains jours devraient être arrachés des calendriers, ou se supprimer d’eux-mêmes. Surtout ces jours que nous tentons d’oublier, avec la honte de les avoir vécus, alors que nous n’étions pas mûres pour les vivre, devraient s’effacer…

*

La douleur provoquée par les coups de pieds qui tombaient sur mon corps, a commencé à se faire sentir, lorsqu’ils ont emmené ma grande soeur. Au diable la douleur ! Que vont-ils faire à ma soeur ? Ils nous ont arrêtés tous les trois en même temps. Notre mère a dû perdre la tête ! Ici, tout est sombre. Des cris parviennent à mes oreilles. Ce sont toutes des voix très jeunes. Quel âge ont-illes les propriétaires de ces voix ? De combien de millions d’années, les cris humains peuvent-ils faire vieillir mes treize ans ? Les bruits de bottes se rapprochent, ramènent-ils ma soeur ?

“Marche, fils de pute. On va voir si tu seras encore un homme, quand on va baiser ta soeur devant toi !” 

“Salopards ! “

Cette voix ? Mon grand frère ?

Mon dieu, arrête le temps ! On dit que tu peux tout ? Fais disparaitre tout ce mal. Ta puissance nous ferait-elle souffrir ? Allez, arrête le temps !

La porte de la cellule s’ouvrit, mon frère, entre les mains de barbares, se débattait. A l’instant où la faible lumière de l’extérieur a salement éclairci la pièce, nos yeux se sont croisés, avec mon frère. Dans ses yeux, la colère, dans ses yeux, détresse et impuissance … Mon frère hurle, je ne peux pas comprendre ce qu’il dit. Deux personnes se rapprochent de moi, une main dégoutante se promène sur mon cou, je veux vomir. Je baisse ma tête devant, autant que je peux. Plus je baisse ma tête, plus l’autre main la tire par mes cheveux, vers l’arrière. Leur but est de faire en sorte que je sois yeux dans les yeux avec mon frère. Je crispe mes yeux jusqu’à les faire imploser. Ils les ouvrent. Leur éclats de rire écoeurants tintent dans mes oreilles. J’ai la nausée, j’ai treize ans, j’ai peur !

“Qu’est-ce qu’on t’a dit, hein ? Vous êtes des hommes hein, ducon ? Ils fonderaient un pays ! Regardes donc comment on passe sur vos soeurs, imaginez comment on passe sur votre pays !”

Une paire de mains qui se tient derrière mon frère, a cloué son cou vers moi, mon frère ne peut bouger.

“Va ma belle, déshabille-toi, qu’on voit ton allure.” 

La peur se lit dans mes yeux, je n’y peux rien. Et comment pourrais-je me déshabiller en face de mon frère ? Il n’a jamais vu même mes jambes. Nous ne déshabillons pas comme ça, devant nos frères. Ils ne nous voient jamais quand nous nous déshabillons, nous habillons.

“Non, non, je ne peux pas me déshabiller ! S’il vous plait, ne faites pas ça, mon frère, s’il vous plait !”

“Espèce de salope, je t’ai dit déshabille-toi ! T’inquiète, ce n’est pas un étranger qui te verra.”

Mon frère qui se débat, ses cris… Que quelqu’un arrête le temps, que quelqu’un annihile le temps…

J’ai honte, mon frère est en face de moi. Mon frère n’a même jamais vu mes jambes. Je tremble. Mes larmes enveloppent mes seins qui ne sont même pas devenus perceptibles. Mon dieu, pourquoi des habits tissés de larmes n’existent-ils pas ?

Une main est tendue sur ma peau.

“Ne touche pas salaud, ne touche pas !”

“Frère, aide-moi”

Ma voix est si faible, mes larmes étouffent ma voix.

“Allez le frère, vas-y aide la !”

“N’aie pas peur soeurette, s’il te plait n’aie pas peur ! Regarde, je ne te vois pas. N’aie pas honte, lève ta tête !”

Je ne peux lever ma tête. La souffrance dans les yeux de mon frère est insoutenable.

“Lève ta tête !”

“Frère !” 

Le barbare qui se tient derrière moi, mes mains tenues jointes, me pousse au sol pour me mettre sur les genoux. Comment puis-je supporter cette douleur ? La main dégoutante arrête de se promener sur ma peau qui est touchée par la froideur d’une matraque. Les secousses dans mon corps, dans quels coins de l’univers créent-elle des séismes en ce moment même ? Que quelqu’un nous aide, mon dieu !

La froideur de la matraque sur l’aine, une main couvre ma bouche, mon cri peut exploser mes propres tympans. Ma bouche est serrée si fort, je peux mourir. Les cris de mon frère dans mes oreilles.

“Mec, ne te débats pas, regarde, ça plait à ta soeur ! Elle ne dit rien la garce.”

La mort peut-elle survenir par la volonté ? Allez, je veux mourir, maintenant, tout de suite. J’ai la tête qui tourne, je me fiche de la douleur de mon corps. Mon frère !

Peut-on s’évanouir de honte ? Je perds connaissance.

Il n’a pas du se passer longtemps. Lorsque j’ouvris mes yeux, tout était tel qu’il était, manquait juste mon frère.

“Relève-toi meuf, habilles-toi. Si vous n’avez pas de couilles, vous allez devenir des hommes. Si vous ne devenez pas des hommes, nous saurons vous dresser.”

“Où est mon frère ?”

“C’est son tour de manger la matraque. Et elle ne le touchera pas juste un peu comme on a fait pour toi”.

Je n’arrive pas à me lever. Quelqu’un pousse mes vêtements vers moi, avec ses pieds. Mes mains ne tiennent plus, comment me rhabillerais-je ?

“Allez, dépêche ! On a assez vu ton cul et tout. Comme tu es avérée molasse, toi ! Tu ne ressembles pas du tout à ta soeur, elle nous fait suer. Regarde-toi donc !”

J’ai la nausée, je vomis. Mon dieu, de quel péché sommes-nous l’amende ?

“Hé, sinon, petite pute, si tu racontes ce qui s’est passé ici, à qui que ce soit, pense à ce qui peut arriver à ta soeur et ton frère. Ne parle jamais ! Un seul mot à quelqu’un, je ferai pire, compris ?”

Une douleur atroce s’étend de l’aine à mon anus, puis à mes hanches et mes reins. Mes genoux se lâchent. Mon ventre, comme si il se déchirait, je voudrais aller aux toilettes. J’ai le sentiment que mon corps entier va extirper mes intestins.

L’endroit où je suis emmenée après être sortie de la cellule, comme toilettes, est au delà du dégoutant. Je veux laver mes mains, ma figure, mais le liquide qu’ils ont laissé comme eau, sent la pisse. La porte est ouverte, je ne peux pas faire mes besoins. Un des barbares est juste en face de moi. J’attends comme ça.

“Pourquoi tu nous as amenés ici ? Tu n’as pas lavé ta figure, ni fait tes besoins. On seraient les serviteurs de ton père ?” dit-il, en me tirant par le bras.

“Tout ce que je t’ai dit tout à l’heure, mets le bien dans ta tête ! Si tu en parles à une seule personne, tu sais ce que je ferai !”

J’ai peur, j’acquiesce de la tête. Et comment en parlerais-je ? Je veux mourir…

Désormais
L’embouchure des rêves a séché
Sommes-nous arrivés à la fin
Où à l’infini
Qui sait, peut être
L’alluvion n’était assez que jusqu’à présent
Qui sait…

*

Où sommes-nous arrivés ? Que sont ces machines ? Pourquoi ne puis-je pas bouger ? Des câbles parcourent mon corps. De l’électricité ? Non, s’il vous plait, pas maintenant, j’ai mal au ventre. Qu’ont-ils badigeonné sur mes yeux ?  Ils sont tout collants. Cette odeur de sang, je veux me laver. Ah, je ne peux pas bouger !

Mes yeux s’entrouvrent enfin. Qu’est-ce donc, cette douleur ? Depuis combien de siècles suis-je ici ? L’odeur de sang s’est dissipée, c’est propre partout. Ici, ce n’est pas la cellule, où suis-je ? Je scrute autour, par mes yeux entrouverts. Ici, c’est un hôpital. Je me souviens, je devais me faire opérer. Je fus déjà opérée à plusieurs reprises. Pourquoi cette fois ai-je si mal  ? Mon dos est engourdi, je dois me retourner, mais ne ne peux bouger.

“Madame, ne bougez surtout pas !” dit une voix qui se rapproche.

Je me souviens de ce visage. C’est la jeune infirmière qui m’a mis le dernier sérum avant l’opération. Un peu timide, je pense qu’elle est nouvelle dans son métier. Oui, oui, c’est elle !

“J’ai très soif.”

“Pas d’eau, pas encore. Dans peu de temps votre médecin arrivera. S’il vous plait, ne bougez pas. Si vous bougez, je serai obligée de vous attacher les mains. Vous avez subi une opération difficile, et vos points de suture peuvent être défaits”

Ma langue est collé au palais, l’intérieur de ma bouche est comme un désert, ma voix étranglée me dérange. Une douleur atroce dans ma gorge, a chaque inspiration, l’odeur de sang m’emplit.

“Mes enfants, sont-ils ici ?”

Oui, mes enfants, mes sacro-saints qui m’ont fait vivre la maternité.

“Oui, ils sont dans la salle d’attente. Que d’abord vos docteurs viennent, je vais les faire entrer après.”

Je promène mes yeux dans la chambre. Je suis sur le lit, près du mur. Celui près de la fenêtre est vide. Pourtant il était occupé lorsque j’allais à l’opération. La patiente qui l’occupait a du être prise au bloc après moi. La lumière intense me gène les yeux. Le son de mon pouls résonnant depuis les machines auxquelles je suis attachée m’éclatent les tympans. La fenêtre est juste en face de moi. Le soir est sur le point de tomber. Le soleil résiste pour ne pas se plier au règne de l’obscurité. Comme c’est beau, les reflets rouges du soleil. Aujourd’hui c’était le 1er décembre, dans quelques jours ce sera mon anniversaire. Combien de fois suis-je revenue de la mort. Ô la vie, regarde, je suis encore revenue, souris !

Mes docteurs entrent, échangeant des phrases que je ne comprends pas. J’essaie de me souvenir de leurs visages. Ce visage brun, oui, ce visage c’est celui là. C’est le médecin d’Amed.

Lorsque le professeur parle, les assistant.e.s l’écoutent avec attention. Le visage brun, cligne l’oeil et sourit. Son sourire révèle qu’il est content de me voir réveillée. Va savoir ce que je lui ai fait vivre. Il arrive vers moi, du côté droit.

“Bon rétablissement. Comment te sens-tu ?”

“J’ai beaucoup de douleurs.”

“Ce fut une opération difficile pour nous tout.e.s. Il est normal que tu aie des douleurs, ça s’estompera avec le temps, mais ne t’inquiètes surtout pas, tout c’est bien passé.”

“Docteur, me suis-je réveillée pendant l’opération ?”

Lorsque je demande cela, toute l’équipe se regarde avec étonnement.

“Oui, mais comment peux-tu t’en souvenir ? C’est une situation extrêmement rare. Crois-moi, je n’en ai pas tout à fait compris la nature.”

“Je me souviens, vous avez aussi fait un lavage d’estomac.”

“Oui, et nous avons dû faire une deuxième anesthésie. Certains médicaments qui t’ont été donnés avant l’opération ont provoqué un empoisonnement inattendu, et nous avons été obligés de faire un lavage d’estomac. Mais ne t’inquiètes pas, comme je l’ai dit, tout va bien, et tu es plus forte que je m’y attendais.”

Je sens le besoin de tousser, ma gorge est toute sèche. Le docteur prend un morceau de coton mouillé dans une petite boite posée sur la table, et estompe mes lèvres. De soif, je pourrais avaler ce coton. En l’appliquant sur mes lèvres, il me parle, je l’interromps :

“Docteur, par rapport aux opérations précédentes, mon ventre est plus gonflé. Il ne restera pas comme ça, non ?”

En un instant, tout le monde rigole dans la chambre.

“C’est ça ton problème ? Je te jure tu es un sacré numéro. Je te l’ai dit, pas de sport ! Ça va passer avec le temps.”

Tout le monde sourit, et moi aussi. Le fait que quelqu’un qui revient de la mort, pense à la taille de son ventre, ça fait sourire, bien sûr.

Le docteur donne des instructions à ses assistant.e.s.  Tout le monde sort, à part notre brun de visage. Il s’approche, et tient mes doigts :

“Tu es très forte fille d’Amed. Sois toujours comme ça, d’accord ? Jamais, ne renonce”, me dit-il.

Il sourit, je souris.

*

Dès leur sortie, j’eus sommeil. Je ne sais pas combien de temps je suis restée endormie. Mes yeux se sont ouverts, avec une douleur insoutenable. L’infirmière était à mon chevet.

“Madame l’infirmière, n’allez-vous pas faire venir mes enfants ?”

“Tout de suite, j’attendais votre réveil”

Ce temps, pourtant de quelques minutes s’étendait sans fin. Où ils sont donc ? Allez quoi ! Je dois les voir.

Et voilà, mes petits miracles sont devant moi. Quelle est cette peur restée accrochée à leur visage ? Ils en voient de toutes les couleurs venant de leur mère, combien de fois vont-ils revivre cette peur ? Leurs lèvres s’entrouvrent simultanément :

“Maman !”

Comment en un seul mot peut se ressentir autant sanctifiée ?

Je souris avec peine, retenant difficilement mes larmes. Ils se rapprochent avec crainte. C’était la peur de me faire mal, je connaissais cette peur. Ma mère eut maintes opérations, chaque fois je ressentis aussi cette même peur.

Comme à ma droite, je suis attachée aux machines ils arrivent par la gauche. Une main, de chacun des deux, dans ma paume. C’est un miracle de pouvoir toucher ces mains à nouveau. Les yeux de chacun sont humides. Mes fils, mes poulains, je vous demande pardon de vous avoir fait vivre ces moment, pardonnez votre mère.

“On embrasse pas la maman ?”

L’ainé murmure dans l’oreille du petit sans se rendre compte que je l’entends :

“Doucement, ne lui fais pas mal !”

“D’accord frère.”

Ah, ces joues, dans quel cocon à soie ont-elles été tissées ? Et sentent-elles l’ambre et le muscat ?

“Maman, tu vas bien, hein ?”

“Je vais bien mon bébé, n’aie pas peur. Prends soin de ton frère, d’accord ? Je reviendrai à la maison, dans quelques jours.”

“D’accord maman, ne t’inquiète pas pour nous. Rétablis toi vite et reviens à la maison”

La voix de l’infirmière arrive “allez les enfants, vous devez sortir maintenant, c’est l’heure des soins de votre mère”. Un voile de tristesse apparut sur leur visage. Lorsqu’ils m’embrassèrent et sortirent, j’ai fixé mon regard longuement sur eux.

Il est fort probable que personne ne comprenait tout à fait tout ce que je disais depuis des heures. Même moi, j’avais du mal à me comprendre. J’étais sur cette ligne fine entre le sommeil et le réveil, et mes douleurs s’intensifiaient. L’infirmière ajouta un médicament dans mon sérum, mon corps s’endormit. Ma langue pesait des tonnes, ma mâchoire en souffrait. Plus le temps passait, plus ma soif augmentait. J’avais sommeil, mes yeux se refermèrent.

Nous sommes des milliers dans la vie, qui sommes infusé.e.s dans la plus épaisse des souffrances… Beaucoup de choses nous furent enlevées, les arcanes de nos coeurs sont manquants. A ce pays pour lequel on se déchire, la nuit du printemps, qu’il apaise donc notre douleur…

Meral Şimşek

Meral Şimşek


Meral Şimşek
Autrice kurde, née en 1980 à Diyarbakır. Sa littérature est connue à travers ses poèmes, romans et nouvelles. Elle travaille comme éditrice pour des revues et maisons d’édition, écrit des paroles et compose des chansons.
Elle est membre de PEN kurde, de l’Association des littéraires kurdes (Kürt Edebiyatçılar Derneği), et de l’Association des Ecrivain.e.s kurdes de Mésopotamie (Mezopotamya Yazarlar Derneği).
Meral Şimşek fut poursuivie, et condamnée pour ses écrits, qui se focalisent sur la réalité sociale. Certains de ses procès se poursuivent encore.
Elle a publié trois recueils de poésie (Mülteci Düşler, Ateşe Bulut Yağdıran, İncir Karası) et un roman (Nar Lekesi). Ses écrits sont traduits en plusieurs langues et ont été récompensés plusieurs fois : En Irak, en 2016, le deuxième prix et en 2017 le premier prix de poésie Deniz Fırat. En 2017, le 3e prix de poésie Yaşar Kemal, en 2018, le prix de meilleur.e écrivain.e/poète.sse de Diyarbakır parmi les prix “Altın Toprak”, en 2020, pour ses nouvelles le premier prix de la Fédération des Unions alévies d’Allemagne (AABF). La sélection Comma Press en Angleterre, 2020. Et en 2021, le prix des lettres, Hacı Bektaş-i Veli, décerné par l’UNESCO – AABF/KSK. En Allemagne encore, le premier prix de nouvelles Dersim Gemeinde e V.Köln (Le massacre de Dersim).

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