Défense d’Ahmet Altan • La justice de la stupidité

Ahmet Altan

La défense d’Ahmet Altan lors du procès qui s’est déroulé du 12 à 16 février 2018 à Silivri.

Votre honneur,

Je ne suis pas venu ici aujourd’hui pour être jugé, mais pour juger.
Je jugerai ceux qui, de sang-froid, ont tué le pouvoir judiciaire pour incarcérer des milliers de personnes innocentes.
J’appuierai mon jugement sur l’acte d’accusation contre nous, un texte qui restera dans l’histoire du droit comme un “document de meurtre”.
Je n’ai pas le pouvoir de punir les gens ou de les incarcérer. Je ne voudrais en aucun cas posséder un tel pouvoir.
Mais j’ai le pouvoir de mettre à jour le meurtre, de déterminer l’identité des meurtriers, d’afficher les armes sanguinaires utilisées dans ce meurtre et de garder trace des crimes qui ont été commis.
Porter un jugement ne signifie pas avoir l’autorité pour emprisonner.
Porter un jugement, c’est dire la vérité sur la base de la preuve.
Chaque personne honnête a ce droit et cette autorité.
J’ai le droit de parler au nom des milliers d’innocents qui, non seulement ne préparent pas un putsch mais n’ont même pas les moyens de protester contre leur propre persécution. J’ai le droit de parler en leur nom, parce j’ai vu l’injustice à laquelle ils sont soumis et j’ai partagé leur sort derrière ces murs de pierre.
Avant que je ne vous parle du meurtre, permettez-moi de vous parler encore une fois de la Loi, du judiciaire et de la justice afin de pouvoir vous présenter la scène du meurtre.
La Loi est un corps de valeurs. Ce corps a été façonné par la massue d’airain des souffrances infligées à des humains par d’autres humains, depuis la Genèse.
C’est le dieu terrestre que l’humanité s’est créé pour se protéger en prenant refuge dans son ombre contre les blessures causées par les guerres, les génocides, les meurtres, les trahisons, les persécutions et les injustices.
Chaque acte injuste ajoute à la force et à la gloire de ce dieu.
Avec chaque acte injustice, l’importance et la nécessité de la Loi sont davantage appréciées.
Avec chacun de ses coups, le marteau de l’injustice façonne la Loi selon des lignes plus nettes, plus définies, mais ce marteau ne peut ni fendre ni déformer la Loi, il ne peut même pas en écailler des morceaux.
La Loi est semblable à Zeus résidant sur l’Olympe – intouchable et inatteignable.
Chaque despote, chaque oppresseur, chaque dictateur veut tuer la Loi mais aucun d’eux n’en est capable.
La Loi est immortelle.
Elle garde ses distances, attend patiemment ceux qui ressentent le besoin de venir y chercher refuge.
C’est le judiciaire qui amène la Loi à descendre vers la société depuis les hauteurs où elle réside.

Revêtu d’une solide armure, le judiciaire porte le Dieu de la Loi sur ses fortes ailes resplendissantes et l’amène aux gens.
Dame Justice apparaît là ou la Loi et la société se rencontrent.
Les sociétés nourries par Dame Justice trouvent la paix, la confiance et la plénitude; l’injustice est empêchée, le vol et la cruauté cessent.
Dans le triangle et la chaîne sacrée de la Loi, du judiciaire et de la justice, le seul maillon faible qu’on peut frapper, blesser et tuer, c’est le judiciaire.
C’est pourquoi le judiciaire constitue la première cible de chaque despote, de chaque dictateur.
Tout comme le judiciaire lorsqu’il plane dans les hauteurs sur les ailes de la Loi est si lumineux, fort, majestueux, admirable et rassurant, un judiciaire qui a été frappé, blessé et qui se meurt est d’autant laid, dégoûtant et révoltant.
Du moment que le judiciaire est frappé et tombe, il commence à pourrir, devient infesté de vers et se putréfie. Au lieu de sang, du pus coule de ses veines.
Un judiciaire qui est mort ou mourant dégage une puanteur infecte; même l’Enfer ne sent pas aussi mauvais.
L’odeur de corps décomposés qui a envahit la Turquie aujourd’hui, c’est l’odeur du judiciaire sur son lit de mort. C’est une puanteur qui atteint toutes les parties de la société et qui horrifie tout le monde.
Aujourd’hui, nous allons étendre ce misérable corps pourrissant du judiciaire sur la table de dissection.
Pendant le judiciaire tente de se rétablir et de se prouver à nouveau comme le porteur ailé et sacré du Dieu de la Loi, grâce aux efforts de quelques juges honorables, nous allons voir aujourd’hui l’état horrible de l’autre face du judiciaire – la face qui a accepté de son plein gré de pourrir et de mourir.
Dans un discours intitulé “Sur la stupidité” prononcé le 11 mars 1937 – un an avant qu’Hitler n’envahisse l’Autriche – Robert Musil a dit ceci :
“Il y a un certain temps, un texte de psychiatrie bien connu citait “la punition de l’autre” en réponse à la question ‘qu’est-ce que la justice’ comme l’exemple de la stupidité. Hélas, de nos jours, cette question et cette réponse forment la base d’une compréhension fort contestée de la Loi.”
Il est difficile de trouver un autre exemple qui décrive aussi bien l’histoire du temps présent.
En Turquie aujourd’hui, le judiciaire et les médias perçoivent la justice comme étant “la punition de l’autre”.
Et nous – les opposants à l’AKP – sommes “l’autre”.
Nous sommes jugés dans un pays où ce qui fut un jour perçu comme “stupidité” est accepté comme étant “justice.”
Tous les principaux journaux au monde depuis l’Inde jusqu’à la Norvège, de l’Allemagne à la Grande Bretagne, de l’Italie aux Etats-Unis consacrent des colonnes à ce procès… Plusieurs organisations internationales allant des Nations unies aux Conseil de l’Europe, depuis le parlement européen jusqu’à l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe le suivent de près. Le motif de leur intérêt c’est la manifestation téméraire dévoilée dans ce procès d’une pourriture qui est une insulte à l’ensemble de ce que l’humanité a pu atteindre.
Le monde observe ce procès avec horreur comme s’il s’agissait de l’autopsie du judiciaire assassiné.
Je vais vous parler de chacune des étapes de ce meurtre, mais avant cela, nous devons comprendre un fait tout simple.
Le judiciaire, ce glorieux chevalier de l’humanité dans sa brillante armure, ne peut jamais être frappé à moins d’être trahi par quelqu’un qui, de l’intérieur, lui retire son armure en secret afin que les oppresseurs, qui ont perdu leur âme et leur esprit, puissent frapper.
Si un système judiciaire est atteint, il doit absolument avoir été frappé.
Nul procureur véritable, nul véritable juge, nul véritable avocat ne prendra part à cette trahison.
Nos avocats honorables qui résistent à cette trahison et continuent de dire la vérité de la Loi sans peur ou sans relâche montrent à tous comment le judiciaire doit se comporter.
Pour que le judiciaire soit frappé, il faut qu’il soit infiltré par des fonctionnaires déguisés en procureurs et en juges.
Comment pouvons-nous reconnaître les robes des collaborateurs à cette trahison ?
Ils sont plus faciles à reconnaître que vous ne le croyez.
Dans notre jeunesse, l’appareil d’état dans ce pays considérait les gauchistes comme ses ennemis et infiltrait les groupes gauchistes avec des fonctionnaires, à titres divers.
C’est à cette époque que mon père m’a appris comment reconnaître les hommes masquant ainsi leur véritable identité.
“Ces hommes,” a dit mon père, “n’ont aucune honte. Ils avaleront n’importe quelle humiliation, insulte et indifférence. Ils ont une mission et pour la remplir, ils effacent toute trace de honte de leur âme.”
Est-ce que vous voulez reconnaître ces membres du judiciaire qui trahissent leur profession ?
Observez ceux qui n’ont pas de honte.
Quiconque a banni le sentiment de la honte de son âme, celui-là est un traître au sein du système judiciaire.
Je vais vous en fournir deux exemples.
Les deux procureurs dans ce procès.
Ils n’ont aucune honte. Ils mentent ouvertement.
Il ne leur importe pas du tout que leurs collègues à travers le monde éprouvent du dédain devant les déformations légales de leurs mises en accusation. Il ne leur importe pas de savoir à quel point ils seront humiliés en raison des inepties juridiques qu’ils rédigent.
Ils ont abandonné leurs réputations et leur honneur professionnel.
Ils ont infiltré le judiciaire afin de se faire partenaires en crime avec des meurtriers.
Parce que telle est leur mission.
Ils ont ordre de tuer le judiciaire avec des procès comme celui-ci afin que les opposants au gouvernement puissent être jetés en prison et muselés.
Bien sûr, ils ne sont pas seuls dans cette mission déshonorante.
Ceux qui ont jeté en prison les milliers d’innocents qui remplissent les prisons aujourd’hui sont leurs partenaires dans cette même sale mission.
Et bien alors, pourquoi ces gens qui appartiennent à l’une des vocations les plus honorables et les plus appréciées de la civilisation ont-ils renoncé à pareil sentiment élevé de leur propre valeur afin de trahir leur profession ?
Quelques-uns parmi eux préfèrent la méchanceté à l’honneur et se portent volontaires pour s’impliquer dans cette trahison. Ils veulent goûter aux plaisirs diaboliques que procurent le fait de commettre l’injustice, tout en frôlant le bord de la robe du pouvoir.
Mais la plupart d’entre eux se sont vus mêlés à cette boue malveillante afin d’accéder à leurs positions et à leurs statuts actuels, buts qu’ils n’auraient jamais pu atteindre autrement qu’en trahissant leur profession, vu leur incompétence et leur manque de préparation.
En effet, là se trouve l’impasse la plus difficile pour des gouvernements despotiques comme celui-ci : afin de pouvoir travailler avec le type de traitres disposés à trahir leurs professions, ils doivent choisir leur personnel parmi les moins valables.
Ces types de gouvernements perdent jusqu’à la moindre lueur d’intérêt et deviennent de plus en plus ternes à mesure qu’ils comblent leurs rangs avec ceux à qui manquent lumière cérébrale, la créativité et l’honnêteté.
Pareils gouvernements se condamnent à une pourriture qui pue la mort parce qu’ils continuent d’embaucher des gens de moins en moins méritants.
Nous ne constatons pas cette érosion du mérite – cette mort pitoyable – seulement dans le judiciaire.
Les medias qui ont assumé le rôle de vigies dans le meurtre du judiciaire, se composent aussi de personnes sans talent qui ne pouvaient accéder à leur position actuelle que par la trahison.
Ils mentent, calomnient, déforment les faits et tuent leur profession afin de museler les opposants au gouvernement.
Nous croisons ces types quotidiennement dans les pages pourries des journaux pro-gouvernementaux qui puent la boue; ce sont les prostituées éléphantesques du bordel des idées qui deviennent de plus en plus obèses devant nos yeux, avec leurs encolures qui disparaissent et leurs panses qui enflent, avec des billets de banque enfoncés dans leurs narines et dans leurs bouches en paiement de leur trahison.
Evidemment, leur sale engeance ne parvient pas à voiler d’un drap mortuaire le lustre encourageant et stimulant de ces journalistes braves et honnêtes qui, telle une étoile directrice, indique la voie juste pour tout le pays.
Comme tous les gouvernements avides d’un pouvoir non mérité et de l’asservissement de leurs sociétés au moyen de la peur, le gouvernement actuel s’emploie à ronger jusqu’à la dissolution chacune des institutions dans un bain de vitriol.
Il n’y a pas une seule institution qui fonctionne correctement dans la Turquie actuelle, sauf pour l’administration des cimetières.
Le judiciaire s’est effondré, les médias se sont effondrés, l’armée s’est effondrée, le système d’éducation s’est effondré, le système de santé s’est effondré, l’économie s’est effondré, la politique étrangère s’est effondré, l’ordre public s’est effondré, le parlement s’est effondré, les politiciens se sont effondrés, la moralité s’est effondrée.
Il n’y a rien qui ne se soit effondré.
Ceci est inévitable lorsqu’un seul homme désire s’emparer d’une autorité imméritée et détenir le pouvoir absolu.
Pour ce faire, il doit rendre la société malade, détruire toutes les institutions qui aident cette société à fonctionner de façon ordonnée et combler les postes avec des traîtres indignes.
Chaque société dans laquelle un homme seul possède “le pouvoir absolu” finit par s’effondrer. Quand vous aspirez le pouvoir, constitué par l’action de millions de personnes travaillant de concert, pour le concentrer en un point unique, vous provoquez la corrosion du socle commun et drainez le tout dans un vortex.
Ce pouvoir absolu se transforme en trou noir dans lequel la société est aspirée et perdue.
Aujourd’hui, chaque mesure qui est prise afin d’atteindre un pouvoir absolu concentré sur un seul point élargit ce trou noir et augmente son attraction funeste.

La seule chance de survie de ce pays avant qu’il ne soit complètement aspiré dans ce trou est d’en finir aux urnes avec ce gouvernement qui a créé ce trou noir.
Et je crois que cela va se produire.
Malgré tout, je demeure confiant que la Turquie n’a pas perdu la volonté de vivre.
Ceci est un pays de miracles. Son peuple a traversé bien des épreuves et des difficultés et il est parvenu à revenir du bord de bien des trous noirs, grâce à un ultime réflexe de survie. Ce peuple causera la réalisation de miracles.
Afin de pouvoir manifester ce réflexe de survie, les gens doivent connaître ces hommes qui brûlent de l’ambition du “pouvoir absolu”.
Ces hommes sont le reflet dans le règne humain de la malice présente dans la nature.
Ils sont sauvages et impitoyables.
Ils ne connaissent pas la compassion.
Et ces hommes ont toujours porté la mort sur les sociétés qu’ils ont dirigées.
La paix, la confiance et l’aisance sont leurs ennemis. Ils ont besoin du chaos et de la guerre.
Aucune des sociétés qui ont été dirigées par de tels hommes n’a pu éviter le chaos, la guerre, la guerre civile, la rébellion et la mort.
S’emparer du pouvoir ne suffit jamais à ces hommes.
Ils veulent que les gens les craignent parce que la peur est la seule émotion humaine qu’ils connaissent. Ils répandent toujours la peur.
La peur qu’ils répandent constitue leur principale force et leur plus grande faiblesse. La peur qu’ils répandent est l’aliment et le poison de leur pouvoir.
La peur jette un sort temporaire sur les gens et les rassemble pour un temps; les masses ressentent une admiration pitoyable pour ceux qui leur font peur, ils se rapprochent de l’homme qui les effraie afin de prendre part à son pouvoir effrayant.
Pourtant, en même temps, cette peur écrase leur âme, affaiblit leur existence, et ronge leur personnalité. Caché derrière leur admiration il y a un profond sentiment d’humiliation distillée, goutte à goutte, en furie et en hostilité.
Tôt ou tard, cette furie se manifeste.
La peur qui maintient le régime actuel debout sera aussi la fin de ce gouvernement.
Parce que la société ne peut pas supporter autant de peur.
Aucun gouvernement répandant la peur et la violence ne peut se maintenir au pouvoir très longtemps.
Pour reprendre les mots de Talleyrand, le ministre des affaires étrangères de Napoléon Bonaparte, “On peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus”.
Le gouvernement actuel tente de s’asseoir sur des baïonnettes. C’est pourquoi il perdra éventuellement ses élections et verra son pouvoir renversé.
D’ailleurs, le gouvernement actuel est conscient de cette possibilité et c’est pourquoi il tente d’utiliser la tentative de coup d’état du 15 juillet comme motif au muselage de l’opposition, en accusant tout le monde de putschisme et de terrorisme.
Nous aussi, nous sommes en prison aujourd’hui et face à des condamnations à perpétuité dans le cadre de cette répression.
L’État turc nous accuse d’avoir effectué la tentative de coup du 15 juillet.
C’est un mensonge éhonté.
Les services de sécurité qui nous ont surveillés pendant des années savent qu’il s’agit d’un mensonge et que nous n’avons rien à voir avec ce coup. La police et les procureurs qui ont rédigé ces actes d’accusation le savent aussi.
En réalité, c’est pour cela qu’ils sont incapables de produire la moindre pièce à conviction. C’est pour cela que ce qu’ils appellent la preuve de notre putschisme se résume à trois chroniques dans un journal et une conversation à la télévision.
C’est aussi pourquoi la Cour constitutionnelle a déclaré que des arrestations sur la base de quelques billets d’opinion et d’un discours constituaient une violation évidente de la constitution.
Comme le gouvernement maintient ses accusations de putschisme sur la base de ces mensonges, mes doutes concernant les événements du 15 juillet augmentent.
Pourquoi une force qui utilise l’incident du 15 juillet comme prétexte pour mentir sans relâche à mon sujet se priverait-elle de mentir sur d’autres sujets ?
Dans la cellule de prison où je réside aujourd’hui, j’ai autant le droit que quiconque de douter des événements du 15 juillet.
Et mes doutes sont très prononcés.
De quoi s’agit-il vraiment, ce coup d’état, le plus stupide jamais vu au monde ? Quel est ce coup qui a tué des centaines de personnes et en a blessé des milliers, ce coup qu’Erdoğan a interprété comme étant “une bénédiction de Dieu” et qui, ultimement, lui a apporté le pouvoir absolu ?
Existe-t-il une seule autre tentative de coup dans l’histoire qui soit l’égale de celle-ci en terme de stupidité et de bassesse ?
Oui, il en existe une autre.
En effet, nous avons connu un autre événement de mauvaise augure très semblable à l’incident du 15 juillet.
La rébellion du 31 mars d’il y a un siècle.
Je vais vous relater les similitudes entre les deux événements et vous serez très étonnés.
Tout comme la tentative de coup du 15 juillet, la rébellion du 31 mars 1909 fut l’œuvre de militaires qui se prétendaient religieux.
Environ trois mille soldats prirent part à la rébellion du 31 mars.
Selon les chiffres officiels, environ cinq mille soldats prirent part à la tentative de coup du 15 juillet.
Dans les deux cas, les rebelles étaient fort peu nombreux.
Dans les deux cas, les rebelles n’avaient pas la force nécessaire pour résister à la force principale de l’armée.
Avant le 31 mars, des hommes en habits religieux avaient pour coutume de se rendre dans les casernes et de provoquer les militaires. L’appareil de sécurité du Parti de l’union et du progrès en était bien conscient, mais n’en a rien dit.
Avant le 15 juillet, l’appareil d’état du gouvernement savait qu’il y aurait un coup. En effet, un journal pro-gouvernemental écrivait dès avril qu’il y aurait un coup, il mentionna même qui le réaliserait. Le 15 juillet, plusieurs heures avant que le coup ne démarre, un officier s’est rendu à l’organisation nationale du renseignement turc pour dire qu’une opération militaire était sur le point d’être déclenchée
Lorsque débuta la rébellion du 31 mars, la Première Armée d’Istanbul aurait pu la réprimer facilement. Mais elle avait des ordres de ne pas intervenir.
Selon le général qui est présentement le chef adjoint de l’Etat major, si l’on avait ordonné aux troupes de rester en caserne le 15 juillet, la tentative de coup aurait été empêchée. Cet ordre ne fut jamais donné.
Aujourd’hui, on ignore toujours qui était le commandant militaire de la rébellion du 31 mars.
On ne sait pas qui était le commandant du coup du 15 juillet.
Dans les deux cas, il y eut une opération militaire, sans qu’il n’y ait un commandant militaire clairement identifié.
Le 31 mars, les rebelles commirent des meurtres sanguinaires.
Le 15 juillet, les putschistes commirent des meurtres sanguinaires. Comme ils possédaient des armes plus perfectionnées, le nombre de victimes fut plus élevé.
Le 31 mars, les rebelles se rendirent sans résistance une fois que la Première Armée pénétra dans la ville d’Istanbul.
Le 15 juillet, les putschistes se rendirent à l’intérieur de trois heures lorsque le peuple et l’armée commencèrent à se mobiliser contre eux.
Le 31 mars fut un acte contre le Parti de l’union et du progrès, mais il lui accorda le pouvoir décisif et absolu.
Le 15 juillet fut un acte contre l’AKP et Erdoğan, mais le résultat de ce coup fut qu’ Erdoğan obtint le pouvoir décisif et absolu.
Après le 31 mars, the Parti de l’union et du progrès procéda à l’arrestation de milliers de dissidents dont les noms étaient déjà inscrits sur la liste noire.
Après le 15 juillet, des milliers de dissidents furent arrêtés, dont les noms étaient déjà sur la liste noire de l’AKP.
Après le 31 mars, il y eut tellement d’arrestations de dissidents politiques qu’il n’y avait plus de place pour les loger dans les prisons, alors on relâcha des criminels de droit commun.
Après le 15 juillet, il y eut tellement de dissidents politiques arrêtés qu’on relâcha les criminels de droit commun des prisons.
Après le 31 mars, le Parti de l’union et du progrès construisit un régime d’oppression et de peur.
Après le 15 juillet, l’AKP construisit un grand régime d’oppression et de peur.
Maintenant, quelqu’un devrait m’expliquer les similitudes entre ces deux incidents maudits et de mauvaise augure.
Comment fut-il possible qu’une rébellion militaire contre le Parti de l’union et du progrès ouvre la voie à son pouvoir absolu et qu’une rébellion militaire contre Erdoğan ouvre la voie au sien ?
Pourquoi ne pouvait-on pas empêcher ces actes de rébellion bien qu’on ait été au courant, dans les deux cas ?
Il est facile de mentir, de dire “le 15 juillet est de votre fait” et de me jeter en prison, mais il n’est pas aussi facile de répondre à ces questions.
C’est exactement pour cette raison que l’AKP préfèrent recouvrir les secrets du 15 juillet plutôt que de les dévoiler.
Tout comme ceux qui posèrent la question “de quoi s’est-il agi au juste, le 31 mars” furent déclarés des “traîtres”, ceux qui demandent aujourd’hui de quoi il s’est agi au juste le 15 juillet sont aussi déclarés être des “traîtres”.
Le Parti de l’union et du progrès lui-même empêcha les enquêtes de révéler l’histoire interne au sujet du 31 mars.
Cette rébellion, qui n’eut jamais la moindre chance de réussir sur le plan militaire, est demeurée un mystère.
Mais elle fut utilisée comme un brandon pour maintenir le feu sous la notion que “l’état était en danger”, justifiant en conséquence les pressions extraordinaires exercées.
Le coup du 15 juillet n’avait aucune chance de réussir sur le plan militaire.
Nul besoin d’être un génie militaire pour comprendre qu’une force de cinq milles personnes ne peut pas venir à bout d’une armée de 500 mille hommes; il suffit de savoir compter.
Et la tentative du 15 juillet ne bénéficiait d’aucun appui de la base de la société.
La preuve en fut les braves foules qui envahirent les rues contre le coup. Tous les niveaux de la société s’opposèrent à la tentative sanglante et traîtresse. La société dans son ensemble condamna l’atrocité immorale.
Alors, comment cette tentative sanglante, dénuée de raison et de pitié a-t-elle pu se produire ?
Quatre mois avant l’incident, les journaux avaient rapporté qu’un coup se préparait and les informations pertinentes furent reçues en ce sens, alors pourquoi la tentative de coup ne pouvait-elle pas être empêchée ?
Aucune de ces questions vitales n’a reçu de réponse claire et nette.
Au lieu de cela, un large éventail de personnes incluant des imams de village, des enseignants, des pâtissiers, des hommes d’affaires, des journalistes, des étudiants et des universitaires furent arrêtés en toute hâte et jetés en prison.
Après le 31 mars, chaque opposant au Parti de l’union et du progrès fut étiqueté en tant que “réactionnaire”. De la même manière, des milliers de personnes arrêtées après le 15 juillet furent étiquetées en tant que “FETÖ’istes”. Tous devinrent membres de “l’organisation terroriste Fetullahiste”.
Ce concept de “FETÖ’iste’’ ne fut jamais défini clairement; il est demeuré vague expressément afin de servir de filet maudit à jeter sur les opposants de l’AKP.
Ce filet a attrapé chacun des opposants. Alors maintenant je vous demande :
Quelle est la définition de ce type d’être humain qu’on désigne comme “FETÖ’iste’’ ?
Pourquoi des gens sont-ils en prison qui n’ont rien à voir du tout avec le coup ?
Quels critères juridiques permettent de stigmatiser en marquant avec ce fer rouge toute personne qui a critiqué le gouvernement?
Et puis, il y a un nouveau type d’être humain qui “bien que n’étant pas un FETÖ’iste, aide FETÖ.’’
Qui sont ces gens ?
Pourquoi aident-ils un rébellion religieuse alors qu’ils ne sont pas FETÖ’istes ?
Quels sont les critères pour “aider FETÖ ?’’
S’opposer au gouvernement est-il suffisant pour être accusé de ce crime?
Des réponses claires et nettes à ces questions ne furent jamais données.
Elles ne le seront jamais.
Parce que c’est seulement en maintenant ces concepts dans une bouillie d’incertitude que l’on peut créer une prison assez vaste pour y entasser tous les opposants de l’AKP.
Je participe au coup du FETÖ, Mehmet Altan participe au coup du FETÖ, les chroniqueurs de Cumhuriyet y participent, Nazlı Ilıcak y participe, Osman Kavala y participe, les défenseurs des droits humains y participent…Ou, “même s’ils ne sont pas des FETO’istes ils aident quand même les FETÖ’istes.’’
Ne pouvant s’en contenter, ils insinuent de façon menaçante que des leaders politiques tels que Kemal Kılıçdaroğlu, Meral Akşener et même Abdullah Gül pourraient se voir blâmer pour ce crime non précisé.
Une fois que vous avez regardé tous ces gens, vous pouvez parvenir à une définition claire de ce curieux concept indéfini.
Si vous vous opposez à Erdoğan vous êtes soit un FETÖ’iste ou, même si vous n’êtes pas un FETÖ’iste, vous aidez FETÖ; ou encore, on pourra vous coller l’une de ces étiquettes sur le front à n’importe quel moment.
Et ça n’est pas tout.
Aujourd’hui, quelqu’un qui s’objecterait à Erdoğan depuis l’intérieur de l’AKP serait sujet aussi à l’une de ces étiquettes.
Y a-t-il quelqu’un en Turquie, mis à part Erdoğan lui-même, qui ne sera pas accusé de FETÖ’isme ou d’aider FETÖ?
Le chef de l’État major, les juges qui sont sur le banc aujourd’hui, les leaders de l’opposition, les hommes d’affaires… Ils sont tous sujets à cette accusation.
Et ça n’est pas la seule accusation possible.
Pour ceux qui ne sont pas regroupés en tant que FETÖ’istes, il existe encore une autre catégorie.
La catégorie de “ceux qui aident l’organisation terroriste PKK”.
Les députés du HDP et les membres de l’opposition kurde, y compris et en premier lieu Selahattin Demirtaş, ont été jetés en prison sous cette catégorie.
Et il y a même une troisième catégorie, qu’on peut qualifier de “crème de la crème des criminels,’’ à laquelle j’appartiens.
Ces personnes aident à la fois FETÖ et le PKK.
Ils fomentent un coup le 15 juillet et ils se battent aux côtés du PKK dans le sud-est.
Ces criminels “d’élite”, dont je suis, sont de tels maniaques qu’il leur suffit d’apercevoir une arme pour se précipiter dessus.
Comme vous pouvez le voir, il existe un crime approprié pour accuser quiconque s’oppose à Erdoğan et à son régime d’homme unique.
Toutes ces bizarreries qui constituent une tragédie pour la Turquie et une comédie pour ceux qui l’observent de l’extérieur, poursuivent deux objectifs.
Le premier, faire cesser l’opposition à Erdoğan en créant une très grande violence et une très grande frayeur au sein de la société.
Le second, c’est de mettre le holà aux questions sérieuses concernant le 15 juillet, en créant un rideau de brouillard grâce à ce chaos conceptuel.
Et bien, ces objectifs ont-ils été atteints ?
Non.
Une erreur après une autre ont conduit Erdoğan à un point à partir duquel il est critiqué dorénavant par la base de l’AKP, et les décrets qu’il publie rencontrent la suspicion même parmi ses sympathisants.
L’énigme du 15 juillet demeure présente à l’esprit de cette société sous la forme d’un point d’interrogation qui grandit de jour en jour.
Que s’est-il passé au final de toute cette violence et de toute cette oppression ?
Le judiciaire ainsi que toutes les autres institutions de l’état se sont retrouvés dans le coma.
Ils n’auraient pas pu créer ce chaos s’ils n’avaient pas frappé le judiciaire.
Un corps judiciaire vivant et en santé aurait empêché ce chaos, cette anarchie de crimes et de concepts. Il aurait protégé l’ordre de l’état et de la société.
Il n’aurait pas procédé à l’arrestation de ceux qui fâchaient Erdoğan et relâché ceux dont Erdoğan demandait la remise en liberté sur la base de ses négociations avec des officiels de gouvernements étrangers.
Les décisions d’arrestation et de remise en liberté auraient été prises sur la base de la loi et de l’ordre.
Dans ce cas, des milliers d’innocents n’auraient pas été jetés en prison, pas plus que la cour n’aurait entendu des procès ridicules fondés sur des mises en accusation sans éléments de preuve.
Si cela avait été, nous aurions eu les détails sur la stupidité du 15 juillet et les calculs qui étaient derrière.
Mais il est évident que ça n’est pas ce qu’ils veulent; ils jettent des milliers de personnes en prison afin de diluer les faits et de cacher la vérité au sujet du 15 juillet.
C’est pourquoi, malgré ce que la constitution demande de façon explicite, les cours ne respectent pas les décisions de la cour constitutionnelle et ce sont des juges qui commettent des crimes constitutionnels.
Des criminels font passer des innocents en jugement.
Maintenant, commençons à faire quelque chose que le gouvernement actuel ne fait jamais et ne peut jamais faire. Donnons la preuve de ce que nous venons d’affirmer avec des éléments concrets et documentons comment le judiciaire a été écrasé.
Le document qui fournit la preuve de ce que j’affirme se trouve entre vos mains.
Ce document, c’est la mise en accusation qui a été transmise à cette cour.
Lorsque nous aurons examiné cette mise en accusation point par point, nous verrons non seulement comment le chaos juridique fut créé and les vérités déformées dans le but de museler la dissidence, mais aussi comment le judiciaire fut trahi.
D’abord, je voudrais commencer avec un exemple qui surprendra tout le monde et estomaquera le monde entier.
Nous verrons la contradiction étonnante que nous ont présentée et le procureur qui a supervisé l’enquête initiale et le procureur qui a déposé l’opinion finale dans ce dossier.
J’attire votre attention sur la section qui ouvre les accusations à mon encontre.
Aux yeux de ces procureurs, la réunion de la Première armée basée à Istanbul – une armée avec ses corps, ses divisions, ses brigades, ses escadrons, canons, chars d’assaut et milliers de soldats – au mépris des ordres de leurs généraux et dans le but de préparer “l’arrestation de tous les leaders politiques”, ne constitue pas une tentative de coup.
La raison pour laquelle ils débutent l’acte d’accusations à cette endroit, c’est que j’ai publié un article en 2010 justement au sujet de telles préparatifs militaires.
Et ils disent “ceci ne peut pas être considéré comme une tentative de coup”.
Nous arrivons maintenant au meilleur.
Quel est la “véritable” tentative de coup aux yeux des procureurs qui disent que ces préparatifs par les généraux de la Première armée “n’étaient pas une tentative de coup” ?
Pour eux, la critique adressée à Erdoğan sur une émission de télévision par trois chroniqueurs qui n’ont ni canons, ni fusils ni quelque lien que ce soit avec les militaires constitue la “véritable” tentative.
Voyez-vous comment la définition d’un “coup d’état” s’est modifiée sous le pouvoir absolu d’Erdoğan ?
Dorénavant ce sont les écrivains et non les généraux qui sont les putschistes.
Pourquoi ?
Parce qu’ils ne craignent plus les généraux. Avec leurs politiques qui répondent au moindre désir de la période de mise en tutelle militaire, ils n’ont aucune raison de craindre les généraux.
Ils ne craignent plus les armes mais les plumes.
Parce que la plume atteint là où les armes ne le peuvent pas – la conscience de la société.
Rien ne fait autant horreur au gouvernement que la conscience de la société, parce qu’ils savent qu’ils ont fait des choses qui déchireraient cette conscience en morceaux et la ferait saigner.
Ils ont une peur du diable que ne soit révélé leur vaste réseau de corruption et de pots-de-vin.
C’est pourquoi ils tentent de contraindre chaque plume et chaque voix qui peut atteindre la conscience de la société en la plaçant en otage d’un judiciaire comateux.
Ils sont tellement anxieux de le faire que leur procureur n’éprouve aucune gêne à écrire les mêmes allégations non-fondées comme s’il n’y avait pas eu d’audiences dans ce procès et comme si nous n’avions pas déjà réfuté ces allégations bizarres.
J’étais rédacteur en chef du journal Taraf qui a publié l’histoire au sujet de la conférence militaire Sledgehammer, laquelle, selon le procureur, “n’était pas une tentative de coup”.
La conférence de la Première armée mentionnée dans cette mise en accusation fut organisée par les généraux, au mépris des ordres de l’Etat major.
Ils ont enregistré leurs discussions eux-mêmes et ces enregistrements sont aujourd’hui aux archives officielles.
Lors de cette conférence ils ont clairement projeté “d’arrêter des leaders politiques”, “de lancer une guerre contre la Grèce pour obtenir l’appui du public”, d’écarter de leurs postes les maires dont les noms apparaissaient sur leurs listes, d’arrêter deux cent mille dissidents qui s’opposeraient à la tutelle militaire et de les enfermer dans les stades.
Selon le procureur, ceci n’était pas une tentative de coup. Par contre, trois chroniqueurs devisant à la télé, constituait une tentative de coup.
Les discussions des généraux tout comme notre conversation à la télévision sont aux archives officielles.
Transportons ces documents ici et écoutons les deux conversations.
Pour que les gens de ce pays puissent voir clairement quel est le concept de “coup” dans l’esprit d’un judiciaire agonisant.
Nous parlons de la conférence Sledgehammer organisée par des généraux parce que les procureur avancent l’information de presse que j’ai publiée en 2010 concernant cette conférence comme premier élément de preuve de ma participation dans la tentative de coup du 15 juillet.
Permettez-moi de le répéter et de le souligner pour que cela soit clair pour tout le monde.
La mise en accusation avance un article de presse publié en 2010, soit six ans avant le 15 juillet comme le premier élément de preuve de ma participation dans le coup du 15 juillet 2016.
Comment ai-je participé à un coup qui aurait lieu six ans plus tard en publiant un article de presse aussi longtemps avant l’incident ?
Après avoir cité divers titres du journal, voici précisément comment le procureur explique comment je l’ai fait :
“Que le prévenu avait écrit au sujet de la question du plan de coup Sledgehammer, donc l’enquête Sledgehammer avait été ouverte et ceux des officiers des forces armées turques qui ne faisaient pas partie de l’organisation terroriste furent radiés et remplacés par ses membres dans des positions critiques au sein des forces armées turques en conséquence de ces supposées enquêtes…”
Laissez-moi vous traduire cet embrouillamini :
On prétend que j’ai procédé à une purge de ceux des officiers de l’armée qui n’étaient pas des membres de l’organisation, aussi connue sous le nom de FETO, et que je les ai remplacés avec des membres de l’organisation, propulsant des membres de l’organisation à des positions clé au sein des forces armées turques par le biais d’enquêtes en cours.
Il semblerait que je sois doté d’un pouvoir tellement extraordinaire que je suis capable d’opérer une purge des officiers, de les remplacer avec des membres de l’organisation et de propulser ces membres de l’organisation à des positions clé.
Je fais tout cela.
Comme si je n’étais pas un écrivain mais le chef du personnel des forces armées turques.
Il n’existe pas de conseil militaire supérieur, pas de gouvernement, pas de premier ministre, pas de président.
Il n’y a que moi.
Pendant six ans, je place qui je veux dans la position que je veux au sein des forces armées.
C’est sur la base d’une accusation aussi désinvolte que je passe en jugement et que je fais face à une condamnation en perpétuité.
Le procureur semble ne pas avoir lu ni les réponses que j’ai fournies à ces accusations lors des audiences précédentes ni la décision de la cour constitutionnelle selon laquelle “un article de presse” ne pouvait pas être considéré comme un crime.
Ou il les a lues mais ni mes explications ni la décision de la cour constitutionnelle ne l’intéresse.
Il a une mission : emprisonner les opposants d’Erdoğan.
Pour ce faire il doit renoncer à tout sentiment de honte et avancer comme preuve un non-sens aussi ridicule.
Voilà précisément ce que je veux dire lorsque j’affirme que le gouvernement se sert du judiciaire pour diluer et masquer les faits concernant le 15 juillet, et tente de répandre la peur et la violence avec ces fausses accusations.
Les manœuvres désespérées du procureur sont bien la preuve concrète que le judiciaire est aux portes de la mort.
Si les personnes qui sont responsables du coup du 15 juillet sont les mêmes que celles qui se sont chargées des purges et des promotions au sein de l’armée, alors le procureur doit mettre en examen les officiels dont les signatures apparaissent au bas des décrets de promotion.
En voyez-vous un seul dans ce tribunal ?
Tayyip Erdoğan dont la signature est au bas de ces décrets de promotion est-il au rang des prévenus ?
Non, il ne l’est pas.
Parce que le procureur n’a cure de trouver les véritables coupables.
Sa mission est de protéger ceux qui sont vraiment responsables de la tournure des événements tout en accusant ceux qui ne le sont pas, afin que la vérité ne soit pas dévoilée.
“Aucun besoin de preuve, nous pouvons mettre en examen et emprisonner à vie qui nous voulons.” Sa mission est de répandre cette notion dans la société afin que les racines de la peur soient irriguées, que l’horreur soit alimentée et la voie ouverte au gouvernement oppresseur que souhaite Erdoğan.
Les allégations bizarres du procureur ne prouvent pas que je suis coupable mais elles prouvent que le judiciaire est aux portes de la mort.
Pourtant, le deuxième élément de “preuve” de mon “putschisme’’ est tout aussi bizarre que le premier.
De toute évidence, le procureur est à la fois paresseux et malveillant. Il n’a jamais lu nos mémoires en défense.
Selon le témoignage d’un témoin mensonger qui est carrément frauduleux et dont j’ai pu prouver qu’il est un menteur, Alaattin Kaya servait de liaison entre Fethullah Gülen, Mehmet Altan et moi-même.
Les dossiers de ce procès contiennent les archives de nos conversations téléphoniques sur plus de dix ans.
Combien de fois avons-nous parlé à cet homme Kaya dont on dit que nous l’avons contacté “fréquemment”?
On dit que j’aurais parlé à Alaattin Kaya deux fois en dix ans, et que Mehmet Altan ne lui a parlé qu’une seule fois.
Voilà ce que le procureur appelle “fréquemment”.
Et il dépose cette allégation dans la mise en accusation comme preuve que nous avons exécuté le coup du 15 juillet.
Dans le dossier réclamant que je sois emprisonné à vie ceci apparaît aussi à titre de “preuve”.
En effet, comme l’a noté un reporter norvégien, cette mise en accusation deviendra l’un des documents historiques de cette époque.
Selon le témoignage d’un autre témoin, il est di que Kaya est venu aux bureaux du journal Taraf et m’y a apporté des document jusqu’au 17-25 décembre 2013.
Dans cette même mise en accusation, le procureur note que j’ai quitté mon emploi au journal Taraf en 2012.
Le procureur ne lit même pas ce qu’il écrit lui-même.
Comment pouvait-on apporter des documents à votre tout dévoué en 2013 alors que j’avais cessé de travailler pour le journal en 2012 ?
Existe-t-il une explication raisonnable à cela ?
Le procureur se préoccupe-t-il de paraître raisonnable dans ses accusations à notre encontre ?
Non, il ne s’en préoccupe pas.
Le judiciaire peut-il continuer d’exister dans un tel non-sens ?
Il ne le peut pas.
Mais cela se passe ici ?
Oui.
Pourquoi cela se passe-t-il ?
Parce que le judiciaire a été blessé par le gouvernement et se trouve à l’article de la mort.
Selon les allégations du procureur, il est dit que Kaya me visitait et que, suite à ces visites, je critiquais l’AKP dans mes chroniques.
Il s’agit là de l’une de ces affirmations qui prouve hors de tout doute ce que j’affirme.
Le procureur considère le fait de critiquer l’AKP comme “la preuve de putschisme’’ et dit que je dois mourir en prison pour avoir fait cela.
Cette allégation du procureur est un résumé limpide de ce qui se passe dans ce pays depuis le 15 juillet.
Si vous critiquez l’AKP on vous met en accusation pour putschisme.
Critiquer l’AKP équivaut à un coup.
C’est aussi simple que cela.
Suite à ces allégations, on présente mes trois chroniques comme “preuves de ma participation dans le coup.”
J’ai écrit une chronique sous le titre “La peur absolue” où j’ai dit “Je soupçonne que nous assistons au dernier acte d’une mauvaise pièce. Cela aura été un peu coûteux mais il est bon de savoir qu’elle tire à sa fin.”
J’ai déjà dit ceci dans ma déclaration précédente devant la cour :
C’est exactement ce que je pense aujourd’hui.
Ce gouvernement AKP tombera.
Un ordre comme celui-ci, dans lequel le judiciaire et la justice sont écrasés, ne peut pas se maintenir éternellement.
La deuxième chronique qu’on présente comme “la preuve” de mon putschisme porte le titre “Battre à plate couture”.
Laissez-moi d’abord vous révéler quelque chose concernant cette chronique, quelque chose qui, je crois, appartiendra à l’histoire du droit.
Cette cour m’a intenté deux procès distincts à cause de cette chronique. Deux procès se déroulent devant la même cour au sujet de la même chronique. Cette chronique passe en jugement deux fois.
Dans ce procès-ci, cette chronique fournit la preuve que je suis un sympathisant FETO et un “putschiste.’’ Dans l’autre procès, elle fournit la preuve que je suis un “sympathisant PKK”.
Grâce à la même chronique, je deviens à la fois un putschiste appuyant FETO et un terroriste PKK.
Quelle est donc cette peur du mot écrit qu’ont ce gouvernement et ces procureurs ?
Quel doit être l’état d’esprit de quelqu’un, de quelle sorte de paranoïa doit-on être l’otage pour déceler dans une seule chronique à la fois du putschisme et du terrorisme, à la fois du fondamentalisme religieux et du marxisme ?
J’ai écrit cette chronique en réaction aux mots suivants d’Erdoğan : “S’il doit y avoir une guerre civile, qu’il en soit ainsi. Nous les battrons à plate couture.” Dans cette chronique, j’ai dit qu’une guerre civile serait terrifiante, qu’il n’y avait rien là auquel on doive aspirer, et je poursuivais en décrivant à quel point une guerre civile peut être véritablement horrible.
Je dois dire que j’aime bien la manière dont le procureur accuse cette chronique, j’aime les mots qu’il utilise pour le faire.
Dans cette chronique, on dit que j’ai utilisé une expression “évocatrice” d’une tentative de coup. Voilà le mot : ” évocatrice.”
Une expression “évocatrice” d’une tentative de coup ? Qu’est que c’est supposé vouloir dire ?
De quel crime s’agit-il là ?
Le procureur ne s’arreête pas là, il poursuit.
Le fait d’avoir écrit cette chronique lui indique que j’avais une connaissance préalable du “plan d’action visant le complexe présidentiel” et que je menaçais le président en évoquant de plan d’action.
Une fois que le procureur affirme “vous saviez à l’avance que le coup allait avoir lieu”, il devrait être tenu de prouver quand, comment, où et de qui j’avais reçu cette information.
Qui est venu me voir ? Quand, où and pourquoi cette personne est-elle venue et m’a-t-elle dit : “Nous allons bombardé le palais. Ecrivez une chronique et révélez cette information” ?
Quel genre de fêlé irait dire à un chroniqueur quel immeuble il compte bombarder ?
Le procureur répond-il à ces questions ?
Bien sûr que non.
Il ne considère même pas que de telles réponses soient requises.
Le procureur estime que son affirmation que j’ai utilisé “une expression évocatrice du coup” suffit comme preuve.
“Je crois que vous évoquez le coup, Ahmet Bey. Maintenant, allez en prison et mourrez-y.”
Voilà ce que dit le procureur.
C’est de ce genre de malveillance désinvolte que je parle lorsque je dis que “le judiciaire est pourri”.
La troisième chronique déposée comme preuve de mon putschisme s’intitule “Montezuma.’’
Comment suis-je un putschiste dans cette chronique ?
On dit que j’y ai préparé la société à la tentative de coup en appelant Erdoğan un dictateur et en disant qu’il quitterait le gouvernement.
Vraiment, ces mots nous révèlent l’état actuel du judiciaire.
Selon le procureur, critiquer Erdoğan, l’appeler un “dictateur’’ et dire qu’il quittera le gouvernement est semblable à l’exécution d’un coup d’état.
Si vous critiquez Erdoğan, vous êtes un putschiste.
Erdoğan ne peut pas être critiqué.
C’est interdit.
Quiconque le critique est jeté en prison.
Alors, la critique de quelle sorte de leader est punissable par l’emprisonnement ?
Quelqu’un a-t-il été accusé de putschisme et jeté en prison pour avoir critiqué le président de la France, la reine d’Angleterre ou le chancelier allemand ?
Non, personne.
Même ce bout de comparaison suffit pour expliquer la situation ici.
Maintenant, nous approchons un autre pic d’impudence.
Deux personnes que l’on dit FETO’istes s’envoient des messages par textes.
Ils disent que leurs droits ont été violés et discutent à savoir comment ils pourraient rendre cette information publique.
L’un d’entre eux dit: “ne publions pas cette information nous-même. Donnons-la au segment sénior et laissons-les la révéler.”
L’autre personne ne comprend pas et demande “que veux-tu dire par le segment sénior ?”
La première personne répond, “Les Altan, les Taha Akyols, les membres du parlement, les avocats dans l’académie.”
Il mentionne d’autres noms aussi, mais le procureur qui verse ce document à notre dossier les efface et les cache.
Ainsi, il voile l’intention des hommes de remettre ce rapport à des intellectuels démocrates. Il tente de donner l’apparence qu’ils allaient le transmettre à des personnes spéciales.
Maintenant, lorsque deux personnes conversent entre elles, ceux qu’ils mentionnent dans cette conversation deviennent-ils des putschistes qui doivent être condamnés à perpétuité ?
Nous arrivons maintenant aux remarques que j’ai faites sur Can Erzincan TV durant l’émission animée par Nazlı Ilıcak et Mehmet Altan.
Tout d’abord, je veux dire ceci :
Mes remarques constituent presque quatre-ving-quinze pourcent de la conversation pendant cette émission. Ilıcak et Mehmet Altan n’ont prononcé que quelques phrases.
Si vous allez accuser quelqu’un pour cette conversation, alors c’est moi que vous devez accuser.
Pourquoi accusez-vous Ilıcak et Mehmet Altan ?
Vous les accusez parce qu’ils sont aussi des dissidents. Ce qu’ils disent ou ne disent pas dans les faits n’importe pas tellement.
Maintenant je vous dresse la liste des expressions que le procureur utilise pour accuser mes remarques:
“Utilisant de la rhétorique…,’’ “faisant des commentaires …,’’ “avec ce genre de rhétorique…’’
En d’autres mots, je suis en train de commettre le crime de “putschisme’’ par l’utilisation de “rhétorique’’ et “en faisant des commentaires’’.
Qu’est-ce qui constitue un coup d’état dans l’esprit du procureur ?
On n’exécute pas des coups avec des “commentaires,’’ ils sont exécutés avec des armes.
Seulement dans les dictatures où la société est gouvernée par la peur et la violence considère-t-on un “commentaire” comme une arme.
Malheureusement, la Turquie est devenue un tel pays.
Je maintiens verbatim aujourd’hui la “rhétorique’’ et les “commentaires’’ de cette conversation.
Quels sont donc ces commentaires “putschistes” terrifiants et cette rhétorique que j’utilise ?
On dit que j’ai affirmé que la conférence Sledgehammer tenue par la Première armée était une “tentative de coup”.
Oui, et je le pense encore aujourd’hui.
Le Premier ministre et le procureur en chef de la cour de cassation le pensent aussi.
Seront-ils mis en examen, eux aussi ?
On dit que j’ai affirmé qu’il n’y a pas de liberté d’expression en Turquie.
Mon Dieu! Quel acte terrifiant de putschisme!
Il n’y a même pas des miettes de liberté d’expression dans ce pays.
S’il y avait de la liberté d’expression, pourquoi comparaîtrais-je pour “rhétorique” et pour des “commentaires’’ ?
On dit que j’ai utilisé une rhétorique “de type insulte” au sujet d’ Erdoğan.

Comme je l’ai déjà dit, prononcer des choses “de type insulte” ne constitue pas un crime.
Peut-on considérer quelqu’un comme un “putschiste’’ à cause de sa rhétorique “de type insulte” ?
Cette émission fut diffusée dans la soirée du 14 juillet.
Selon les mots du procureur, j’aurais déclaré dans cette émission qu’il y allait y avoir un coup.
Ce sont les mots exacts du procureur: “Il a déclaré qu’il y aurait un coup d’état.”
Même s’il n’est jamais mis en examen pour autre chose, il sera mis en examen pour cette phrase.
Parce qu’il s’agit d’un mensonge éhonté.
Il n’y a pas de phrase semblable dans mes remarques.
Il ne peut pas y en avoir.
Le procureur est assis là. Qu’il pointe du doigt la phrase où je déclare qu’il va y avoir un coup.
Il ne peut pas la pointer du doigt.
Car il n’y a pas de telle phrase.
Le pauvre misérable s’est tordu dans tous les sens pour trouver un crime et comme il ne parvenait pas à en trouver un, il a décidé d’en inventer un, et voilà ce qu’il a inventé.
Il profère un tel mensonge que le mensonge se révèle aussitôt.
Ne lui demanderont-ils pas où est cette phrase ?
Ils le feront un jour.
Il profère un mensonge, puis il construit son raisonnement sur ce mensonge.

“Il a déclaré qu’il y aurait un coup, il n’aurait pas pu savoir qu’il y aurait un coup s’il n’avait pas collaboré avec les putschistes, donc il est aussi un putschiste.’’ Voilà ce que dit le procureur.
Premièrement, il invente une phrase, quelque chose que je n’ai pas dit, puis il invente une accusation sur la base de ce mensonge.
Et le pauvre corps judiciaire continue à se tordre sur le sol aux portes de la mort.
Celui qui lui enfonce le harpon au plus profond des poumons n’est nulle autre que son propre procureur.
Lors de cette émission, j’ai dit ce que je répète depuis des années – que si vous retirez le contrôle civil sur le militaire, vous ouvrez les portes à un coup.
Cela fait trente ans que je le dis. C’est exactement ce que je pense aujourd’hui aussi. Est-ce un crime de le dire ?
Mon critère est-il erroné ?
Ne l’ai-je pas dit pendant toutes ces années ?
Lors de cette émission, nous avons dit “il y aura des élections dans deux ans” et nous avons passé des commentaires concernant ces élections.
Selon les documents au dossier, ce procès a démarré suite à un tuyau anonyme.
L’informateur a écrit ceci dans sa lettre de dénonciation : “Ils disent qu’Erdoğan sautera dans deux ans. Comment peuvent-ils le savoir ?”
Cette lettre de dénonciation est au dossier.
L’informateur dit la vérité. J’ai bel et bien affirmé qu’Erdoğan tomberait deux ans plus tard lors d’élections.
L’informateur ne sait pas que de dire cela ne constitue pas un crime.
Mais comme le procureur, lui, sait qu’il ne s’agit pas d’un crime, il ment.
Alors, sommes-nous supposés dire qu’un procès fondé sur un mensonge est un procès libre ?
La vacuité de ce procès se révèle dans le fait que le procureur doit se résoudre à mentir.
Si vous nous intentez un procès en déclarant : “Vous avez exécuté le coup du 15 juillet…Vous souhaitiez renverser l’ordre constitutionnel par la force et la violence,” les mensonges seront votre seul recours.
En effet, nous avons devant nous une situation des plus intéressantes.
Nous sommes si clairement innocents que même si le mensonge du procureur n’était pas un mensonge, nous ne pourrions pas en être accusés.
Nous sommes sur un terrain tellement ferme que vous ne pouvez même pas nous toucher avec vos mensonges.
Même la phrase que vous avec concocté comme étant notre “crime” n’est pas un crime. La cour de cassation a un avis très claire là-dessus.
Elle dit “avoir la connaissance préalable du coup ne constitue pas un acte criminel”.
Si tel était le cas et qu’un tel crime existait, le journaliste qui écrivit quatre mois à l’avance qu’il y aurait un coup aurait dû être mis en examen avant tout le monde.
Mais il n’est pas poursuivi. Nous le sommes. Pourquoi ?
Parce que celui qui a écrit au sujet du coup quatre mois à l’avance est l’un des flagorneurs d’Erdoğan et que nous sommes des dissidents.
Un seul criètre établit la “culpabilité” ou “l’innocence” en Turquie de nos jours.
Si vous êtes un partisan d’Erdoğan, quoi que vous fassiez, vous êtes innocent; allez abattre un homme si vous le souhaitez.
Si vous vous opposez à Erdoğan, quoi que vous fassiez, vous êtes coupable, quel que soit la ferveur avec laquelle vous défendrez la Loi.
Les Nations Unies ont décrit ceci comme “une parodie de procès”. Elles n’ont pas tort.
Ce procès viole la constitution qui sauvegarde “la liberté d’expression”.
Ce procès viole la loi qui réclame la présence de la force et de la violence comme éléments sine qua non pour le crime de “tentative de renverser l’ordre constitutionnel”.
Ce procès viole la justification de l’article de loi en cause, qui dit que “l’élément de force est inscrit dans cet article afin de protéger la liberté d’expression”.
Ce procès viole la cour de cassation qui déclare : “La force et la violence constituent les éléments de ce crime. Conséquemment, la tentative de renversement de l’ordre constitutionnel doit être exécutée avec l’usage de la force et de la violence; en d’autres mots, il doit y avoir un dérèglement de l’ordre comme façon de forcer la volonté des individus”.
En bref, ce procès se déroule de telle sorte qu’il viole la constitution, les lois et l’avis de la cour de cassation.
Pour que toute personne soit mise en examen pour ce crime, il ou elle doit, soit avoir fait usage de “force et violence” ou être en position de donner des ordres à quelqu’un pour qu’il “utilise force et violence”, ou recevoir de tels ordres de quelqu’un.
Avons-nous fait usage de force et de violence ? Non.
Avons-nous donné des ordres à qui que ce soit d’utiliser “force et violence” le 15 juillet ?
Non.
Avons-nous reçu des ordres de quelqu’un d’utiliser “force et violence” le 15 juillet ?
Non.
Alors, dès le départ, cette cause n’aurait jamais dû être entendue. Il n’y a aucun élément de commission d’un crime.
Mais c’est cela qui est dangereux pour nous.
Nous comparaissons pour nos vies dans un procès qui n’aurait jamais dû avoir lieu.
Cela démontre qu’il n’y a pas de “judiciaire” ici; que le judiciaire est dans le coma.
Là où il n’y a pas de judiciaire, il n’est pas facile d’avoir un procès équitable.
Nous sommes des otages aux mains d’un groupe qui ne respecte pas la constitution et les lois.
Personne dans ce tribunal ne prend la constitution, les lois et la cour de cassation au sérieux.
Ce que nous disons, ce que nous expliquons, ce que nous prouvons n’atteint pas les oreilles de ceux qui sont assis dans ce tribunal.
Nous sommes conscients de ce fait, le reste du monde l’est aussi.
Tout ceux qui suivent ce procès voient ici un rayon-X de la Turquie.
Ce procès, annoncé dans le monde comme “la mort du judiciaire turc” en invitant la communauté internationale à ses funérailles, prouve à lui seul comment l’incident du 15 juillet est utilisé comme levier pour établir une dictature.
Tout comme le Parti union et progrès, qui a exploité l’incident du 31 mars et n’a jamais permis qu’il y ait enquête à ce sujet, le gouvernement actuel exploite au maximum l’incident du 15 juillet et ne permet pas d’enquêtes sur les vérités du coup.
Mais alors, la dictature dont nous regardons les bandes-annonces depuis le 15 juillet peut-elle être fondée au moyen de procès comme celui-ci ?
Les vagues de peur déclenchées par ces procès mèneront-elles la barque du gouvernement jusqu’aux rives de la dictature ?
Non, elles ne le feront pas.
Parce que le fascisme est une affaire coûteuse.
Un gouvernement de violence et de peur ne peut pas survivre sans argent.
Si vous voulez être le patron de la violence et de la peur, vous devez payer les gens que vous écrasez; vous devez leur fournir un certain niveau d’aisance pour qu’ils puissent tolérer leur propre lâcheté.
Parce qu’Erdoğan a conduit l’état et l’économie à la banqueroute, il n’a plus d’argent dans ses poches.
C’est pour cela qu’il brade les propriétés du gouvernement, les domaines, les terres et les fondations. Il essaie de lever suffisamment de fonds pour le mener jusqu’aux prochaines élections, qu’il croit lui fourniront la dictature qu’il veut.
Tout comme Phileas Fogg dans Autour du monde en 80 jours Erdoğan aussi manque de charbon et il a ordonné qu’on enlève une partie du vaisseau et qu’on le brûle pour que la barque atteigne son dernier port.
S’il arrive jusqu’au dernier port, il n’aura plus un vaisseau d’état; il ne lui restera que son squelette incapable de flotter.
Il brûle l’état pour atteindre son but. Mais même cet argent ne suffit pas.
Les gens s’appauvrissent de plus en plus. La livre turque perd de sa valeur. Les prix augmentent.
Alors, Erdoğan s’est emparé de la dernière arme qui reste aux politiciens incompétents – c’est-à-dire, le nationalisme.
Le nationalisme, la stupidité commune à toute l’humanité, c’est le combustible gratuit de la politique.
Les gens aiment qu’on les considère “méritants” du simple fait de leur identité de naissance, sans avoir fait le moindre effort dans la vie, sans avoir créer quoi que ce soit.
Lorsque le gouvernement s’éloigne de la Loi, de la justice et de la prospérité, les grondements du nationalisme augmentent.
Mais il n’est pas facile pour Erdoğan d’utiliser ce combustible gratuit.
Afin d’enflammer le nationalisme et récolter le soutien des nationalistes, il s’est mis à se battre et à insulter toutes les nations.
Évidemment, à ce niveau, il se trouve dans une impasse.
La Turquie a besoin de l’entrée de milliards et de milliards de dollars de l’étranger chaque année afin d’à peine survivre.
Comment obtiendra-t-il tout cet argent des pays contre lesquels il se bat et qu’ils agonit d’insultes ?
Tant qu’il voudra foncer de l’avant avec la violence, la peur et le nationalisme, il ne trouvera pas l’argent dont la Turquie a désespérément besoin.
Et il va ouvrir les plaies de la pauvreté – des plaies si profondes qu’il sera incapable de les soigner avec le nationalisme.
Tous les chemins menant à une dictature fasciste sont bloqués.
Les leaders de l’AKP constatent aussi ces faits. Ils sont conscients d’approcher la fin de leur gouvernement. Ils commencent à envisager les “derniers recours” qu’avait aussi utilisé le Parti de l’union et du progrès, qui consiste à faire grimper la mise en terme de violence jusqu’aux dimensions des meurtres de rue.
C’est pourquoi ils ont récemment décrété avec force de loi– et fortement résisté aux appels à des amendements – un décret qui ouvre la voie à “la décriminalisation des meurtres de dissidents dans les rues”.
Les symptomes terrifiants de cette folie ont ébranlé tout le pays, explosant dans l’esprit des gens comme une bombe.
Cela n’a pas seulement navré les dissidents mais aussi les électeurs plus clairvoyants de l’AKP.
Parce qu’il s’agit de rien de moins que d’inscrire la guerre civile dans l’avenir de cette société.
Voilà pourquoi le soutien à l’AKP décline. Leurs votes ont diminué.
Voilà pourquoi, avec chaque jour qui passe, ils s’éloignent de plus en plus des parties clairvoyantes de la société et tentent de se construire une base au sein du lumpen qu’ils croient plus facile à tromper et à provoquer.
Et leur discours et leur personnel deviennent de type lumpen.
Il en résulte qu’une anarchie de type mafieuse et non-idéologique est en progression dans le pays. Dans toutes les parties du pays, nous voyons une augmentation de luttes lumpen, de raids de la pègre et de meurtres.
Je ne crois pas que la Turquie va permettre que son gouvernement continue à suivre cette voie et à entraîner tout le pays à sa suite.
Le fait qu’Abdullah Gül, l’un des fondateurs de l’AKP et son ancien président ait aussi exprimé son objection au dernier décret et insisté pour qu’il soit révoqué révèle que la conscience du danger et un sentiment de malaise augmente à la base de l’AKP.
Et parce que le judiciaire a été tué, la possibilité de prévenir que le sol se dérobe, la possibilité de sauver la Turquie, et eux-même avec elle, est en train de se perdre.
Je vais répéter ce que j’ai dit dans la chronique qu’ils invoquent pour m’accuser:
Nous arrivons à la fin d’une mauvaise pièce de théatre.
La voie sur laquelle ce pays a été placé par ce coup stupide et ignoble, le chemin qui a été parcouru en compagnie d’un judiciaire mort tout en lançant de vagues accusations contre les dissidents, tirent à sa fin.
Soit le gouvernement se détournera de cette voie…
Ou sa propre base, dont l’âme pourrit dans la peur prendra conscience, avant même que les dissidents le fassent, que plus de pourriture signifie l’extinction, et fera tomber le gouvernement pour cette raison.
Le gouvernement tente d’impressionner l’opposition et de jeter les dissidents en prison, mais éventuellement, la base même de l’AKP le fera tomber, la base qui a encore plus peur que les dissidents mais qui a intériorisé cette peur.
Personne ne voit quelles sortes de regrets, de craintes, d’inquiétudes, de colères et de déceptions se sont accumulés en silence dans la base de l’AKP.
Les vrais risques pour Erdoğan ne se trouvent pas dans les voix de ces opposants mais dans le silence de ses sympathisants.
Disons-le à la manière de Shakespeare :
Erdoğan, méfie-toi de ce silence.
Dans ce silence, il y a les yeux des enfants affamés.
Les visages livides des sans-emploi dont le teint est devenu d’une blancheur de cire.
Les regards affligés des pères à la tête baissée de gêne devant leurs enfants.
Les sanglots étouffés des mères malheureuses.
Peut-être y a-t-il un moyen de faire taire ces voix.
Comment ferez-vous taire le silence ? Une société entière est malheureuse.
La Turquie regarde en frissonnant un gouvernement devenu fou comme s’il s’agissait d’un homme suspendu au-dessus de l’abyme.
La raison d’être de procès comme celui-ci est de cacher ces faits aux yeux remplis de détresse de la société.
Un corps judiciaire qui ne respecte pas la constitution, les lois et la cour de cassation, suit les ordres politiques d’un gouvernement et nous intente un procès afin de “nous tuer en prison”.
Une condamnation à perpétuité signifie la mort en prison.
Ce qu’ils veulent pour nous, c’est la mort en prison.
L’Histoire nous a enseigné certains faits.
Les despotes qui punissaient leurs opposants de façon injuste ont été punis de la même façon, éventuellement.
Celui qui a envoyé les gens à la guillotine est mort sous la guillotine, celui qui a emprisonné les gens fut envoyé en prison, celui qui a exilé les autres, fut exilé lui-même.
Le type de punition qu’ils imposent ont été marqué comme le port d’arrivée sur les cartes marquant le propre destin des despotes.
Maintenant vous voulez me tuer en prison.
Je vous ai dit toute la vérité sur cette affaire et voilà ce que je vous dis :
Je suis prêt à mourir en prison. Et je vous demande :
Et vous ?
Êtes-vous prêt à mourir en prison, aussi ?
Parce que toute punition que vous nous donnerez sera comme une escale dans la carte de votre propre destin.


Translation by Renée Lucie Bourges
iknowiknowiknowblog.wordpress.com
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Le petit magazine qui ne se laisse pas caresser dans le sens du poil
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