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Voici la traduction d’une réflexion poussée, sur le présent réel de la Turquie, comme on les aime toujours, venant d’Hamit Bozarslan.

Entretien mené par Serpil İlgün publié sur Evrensel le 3 octobre 2020

Hamit Bozarslan:
“Ce n’est pas une nouvelle péripétie de l’ordre présent, mais le renforcement du régime”

 

Le placement en garde-à-vue de 20 femmes et hommes politiques du HDP [Parti démocratique des peuples], dans le cadre de l’enquête sur Kobanê, fut une des manchettes des discussions de la semaine précédente. CertainEs des politiques qui sont en interrogation pendant que cet entretien se prépare à la publication, sont des noms qui ont joué un rôle dans le “processus de résolution” 1

Nous avons parlé avec Hamit Bozarslan, historien politologue, directeur d’études de l’EHESS, des différents aspects de l’actualité de cette opération. Selon Bozarslan, la liquidation du HDP est un des objectifs les plus importants du pouvoir, mais il faut lire cet objectif avec un e perspective historique. Bozarslan exprime qu’aujourd’hui en Turquie, il existe un phénomène de cartel [oligopole] et que celui-ci atteint des dimensions hégémoniques, et souligne les nécessaires renforcement et approfondissement des zones de résistances en Turquie, et les liens indispensables entre elles.

L’opération ciblant les politiques du HDP fut interprétée comme un éclatement de  “l’Alliance de la Nation”2, un signal d’intimidation pour toutes les forces opposantes, à travers le HDP, une réponse du pouvoir à l’appel du même HDP à “la paix et à un front anticapitaliste“, ou encore “des bruits de pas pour des élections anticipées” et “un changement du temps présent”.

Nous allons parler du détournement de l’actualité ultérieurement, mais, commençons donc par prendre votre interprétation sur le fait qu’une opération ciblant les politiques du HDP, est à nouveau menée, 6 ans après les événements du 5-8 Octobre 2014.3

Le débat porte en ce moment sur la question de savoir si l’on assiste à un changement de l’ordre du jour [permettant au pouvoir de déplacer l’attention de l’opinion publique des questions économiques ou sanitaires vers d’autres sujets] ou à un changement de “régime”. Mais n réalité c’est plutôt le régime qui se renforce. Il est question de consolidation d’un régime qui n’est pas seulement celui des années 2010, ni celui des 2020, mais des 90, même des 60, 70. En Turquie on observe une perte de mémoire, ce qui explique l’oubli des scandales pourtant majeurs, comme l’affaire de Susurluk 4. Il ne faut pas oublier le problème des gangs en uniformes formés dans les années 90, le problème de JİTEM5. Dans les années 90 en Turquie, on assiste déjà à un processus de paramilitarisation, qui se traduit par la formation de nouvelles unités de sécurité, d’unités tribales, de la mafia ultra-nationaliste. Les 90 nous amènent à leur tour inévitablement aux années 60 et 70, à savoir à la contre-guérilla, aux camps de “commandos”, l’ultra-nationalisme qui fut armé et transformé en milices… En regardant avec cette perspective, il est impossible d’affirmer que le régime a changé en Turquie, au contraire, il est question du renforcement de ce régime, qui, dans un processus historique, connaît ce même cas de paramilitarisation à des niveaux extrêmes.

Quelle est la différence ?

La différence est celle-ci : actuellement, la Turquie est devenue comme une torpille désorientée. Le bloc hégémonique présent n’existait pas dans la Turquie des 60, 70, 90. Aujourd’hui, en Turquie, il y existe phénomène de cartel et, dans le même temps, il y a un chef. Disons que ce chef est, à la fois la source fondamentale de la légitimité, et sa plus haute autorité. Mais il existe dans le même temps autour de ce chef, le cas des forces paramilitaires qui possèdent leurs propres dynamiques. Cette “para-étatisation” est clairement visible non seulement dans la sécurité, mais aussi dans l’économie, et s’articule avec le phénomène de cartel hégémonique. Le fait que ce cartel gagne une dimension hégémonique est un fait nouveau. Mais pour observer ce qui se passe, nous devons regarder au delà du HDP, retourner dans les années 60, 70.

Pourriez-vous développer sur les effets de cette formation paramilitaire, sur le régime de chef, concernant l’impossibilité de résolution de la question kurde ?

Le mouvement kurde actuel est, malgré toutes les persécutions, arrestations, massacres, fraudes électorales, encore plus puissant. C’est un mouvement dont le potentiel électoral ne descend pas sous les 10%. Mais ce qui est en question n’est pas seulement l’intimidation du mouvement kurde, ni le maintien du pouvoir, ou le maintien du pourvoir d’Erdoğan à travers la liquidation du HDP. Cette dynamique contient une dimension historique, social-darwiniste. Il s’agit d’un système de perception qui considère la kurdicité comme une ennemie presque biologique ou alors la réduit à la seule dimension de sécurité, et la voit comme un problème dynamique qui menacerait la Nation turque. C’est un système de pensée qui part de “Mîsâk-ı Millî”6 et qui se donne l’objectif de conquérir tout le Kurdistan. En vérité, toutes ces dimensions sont présentes, ce n’est pas seulement la question du HDP. Je pense que la liquidation du HDP est actuellement un des objectifs les plus importants du régime, mais ils ne savent pas comment procéder. Ils ont vu clairement que le HDP ne pourrait être vaincu par la voie électorale. Il est très très difficile que dans la région 7, l’AKP puisse s’imposer comme une alternative du HDP. Peut-être que cela était possible il y a 20 ans, mais le fait que l’électorat kurde se retournerait vers l’AKP, après tout ce qui s’est passé, serait difficile à imaginer. Il serait difficile également de concevoir que l’électorat kurde aille spontanément vers “l’Alliance de la Nation”. C’est-à-dire que oui, la liquidation du HDP est un des objectifs les plus importants, mais il faut en faire sa lecture toujours dans une perspective historique.

Dans un de vos entretiens de 2018, vous aviez dit : “La Turquie veut s’imposer comme une force régionale et affaiblir le mouvement kurde. De plus, elle répète que la guerre n’est pas menée seulement contre les Kurdes, mais contre l’Occident, particulièrement les Etats-Unis. La Turquie est dans une puissante nostalgie d’empire et elle est dans le besoin d’y répondre avec la violence”. Lybie, Est de la Méditerranée, Grèce… Si on se rappelle que dans ces régions il y a eu des pas en arrière, quels ajouts feriez-vous à votre observation ci-dessus ? Bien sûr, rappelons également, que cette fois, dans le conflit Azerbaïdjan – Arménie, la  Turquie offre toutes sortes de soutiens à l’Azerbaïdjan…

En Turquie, on ne peut même plus parler d’un Etat. Comme je disais, on peut parler d’un cartel, d’un front, d’un bloc paramilitaire, mais le profil classique d’un Etat est inexistant, et la disparition de celui-ci nécessite, dans le même temps, la disparition de la rationalité qui rend l’existence de l’Etat possible, y compris pour les Etats autoritaires. C’est pour cette raison que le régime en Turquie rassemble absolument à une torpille sans maître. Où frappera cette torpille, c’est inconnu. Le facteur le plus fondamental qui meut ce bateau ivre est (comme d’ailleurs le sociologue allemand Karl Mannheim l’avait suggéré dans les conditions de 1920) l’opportunisme. D’où le fait que la tactique prenne la place de la stratégie, et la logique de “Si ça marchait” remplace la raison stratégique de l’Etat. C’est l’utilisation brutale de la force de nuisance. Les Etats peuvent normalement mener les affaires diplomatiques et militaires parallèlement, l’économie etc. aussi… Mais certains Etats considèrent la transformation de la capacité de nuisance en force comme seule démocratie valable. Nous l’avons déjà vu dans l’Italie de Mussolini, et ensuite dans l’Allemagne nazie… Et cette capacité de nuisance, dans le contexte d’erdoğanisme, a relativement réussi à la Turquie, au moins jusqu’à ce jour.

Dans les dernières observations, même si elle a rencontré certaines limites, elle a occupé une partie de la Syrie, transformé une partie du Kurdistan syrien en djihadistan ; en Lybie, elle a été arrêtée, mais a pu tout de même jouer un rôle dans l’évolution de la guerre ; dans l’est de la Méditerranée, elle fut également arrêtée, mais s’est aussitôt retournée vers l’Azerbaïdjan, partie de la crise actuelle avec l’Arménie. C’est-à-dire que le régime ne peut plus se maintenir sans provoquer de crises. C’est un régime qui, comme partie intégrante de sa radicalisation, a continuellement besoin de crises intérieures ou extérieures. Crise avec l’Allemagne, crise avec les Etats-Unis, crise avec la  Russie, la Grèce… On en oublie la chronologie. On ne sait plus le nombre de crises, les épisodes où un conflit était présenté comme relevant de la vie et de la mort de la nation, ne restent plus dans nos mémoires. Mais aussi, ces crises affaiblissent inévitablement le régime. Nous voyons cela dans la domaine diplomatique, également économique. C’est pour cette raison que je parle de la disparition de la rationalité de l’Etat.

Le désir de vengeance proposé en place de démocratie et de justice

Erdoğan a appelé ce système de gouvernance gérant les crises par des crises, le “Modèle turc”. Il a dit lors de la Réunion Des Présidents Provinciaux élargie, : “Même si l’Europe et les Etats-Unis s’écroulent totalement concernant la démocratie et l’économie, nous ici, nous continuerons le développement pour notre Nation. Nous sommes déterminés à mener ce combat, aussi bien pour nous-mêmes, que pour nos amis, qu’ils soient des historiques ou relations nouvelles. Cela est le Modèle turc. Vous ne trouverez nulle part ailleurs un objectif si juste, un idéal de droit et de justice si enraciné, une démocratie si sincère bâtie sur des valeurs humaines”. Que pensez-vous de cette définition ?

Oui, j’ai lu le texte de ce discours. Mais déjà si l’on regarde les discours d’Erdoğan dans le courant des mois de février, mars, avril, il exprime souvent ceci : “La Turquie sortira de la pandémie de coronavirus renforcée !”. Pourquoi elle en sortira renforcée ? Parce que tous les autres seront affaiblis. Il est question de la transformation du monde en une ruine, et du fait que la Turquie, même si dans cette ruine elle est elle-même affaiblie, apparaisse comme maître et seigneur du monde. Ça non plus, ce n’est pas nouveau. Les islamistes disaient la même chose dans les années 1910 ; “l’Europe se détruira un jour de telle façon, que nous allons avoir notre vengeance pour la turcité et l’Islam”. Et bien sûr, ce qui est intéressant dans ces discours, c’est qu’Erdogan présente ce désir de vengeance comme synonyme de la démocratie et de la justice. Ceux que Erdoğan décrit comme amis, sont, avec une grande probabilité, les milices syriennes à la Tripolitaine et celles d’Idlib.

Nous sommes face à un “régime d’action” qui annihile le temps

Il est discuté actuellement, particulièrement, le fait que l’opposition principale interprète l’opération menée à l’encontre du HDP, comme “un effort pour détourner l’attention”. En vérité, le cadre que vous avez dessiné contient ce sujet aussi, mais comment voyez-vous cette discussion ? Si cette opération est un détournement de l’actualité, quelle est donc la vraie actualité ?

A titre personnel, je n’utilise pas la notion de “détournement des attentions de l’actualité”, autrement dit des enjeux importants comme la crise économique ou encore la gestion de la COVID-19. A mon avis, là, il y a deux choses importantes. Primo, les pouvoirs en difficulté assurent leur existence, qu’ils le veuillent ou non, en fabriquant des ennemis. La fabrique d’ennemi, est également un moyen important pour remédier aux obturations intérieures. Il y a un deuxième fait ; Hannah Arendt en a beaucoup évoqué ce point : certains régimes sont des “régimes du mouvement”, comme d’ailleurs celui de Mussolini et Hitler l’étaient. Des régimes qui ne peuvent s’arrêter, ne peuvent gagner de stabilité, qui sont obligés d’agir sans cesse et de changer leurs ordres de jour. C’est-à-dire que nous sommes face à un régime qui change constamment son ordre du jour, et par conséquent qui ne peut plus s’offrir du temps, si ce n’est que trois, cinq jours, pour gérer la priorité qu’il a lui-même imposée, et qui transforme tout en une tactique. Le but du coup porté au HDP est sa liquidation, de sa privation de tout espace d’action légale. Mais, il faut aussi avoir à l’esprit l’aspect “mouvement perpétuel” sans lequel le régime ne peut survivre.

Par ailleurs, en Turquie, certaines institutions sont prises comme cible, des réformes sont mises en route. Par exemple le système de barreaux multiples est mis en application. Sainte Sophie est transformée en mosquée…

La question n’est pas seulement la Sainte Sophie. Elle est déjà oubliée. Ce n’est pas les barreaux multiples non plus. Il faut regarder ceci ; par exemple en Turquie les lois concernant les mines ont changé en 18 ans, 200, 300 fois. Pour la construction et l’habitat, c’est pareil. Proposer des “lois en vrac”, autrement dit cinquante lois sur autant de sujets distincts les uns des autres, et les adopter comme une seule loi relève aussi du gouvernement du mouvement. Et au-delà du mouvement, on assiste à l’anéantissement de toute institutionnalité… Dans les régimes du mouvement, le leader reste comme référence unique. Je pense qu’en Turquie, il y a ce fait : la destruction des institutions, le transfert de la légitimité, concrètement, au leader qui est une personne concrète ; et, abstraitement, à une mission historique qui est un fait abstrait.

La mission historique de la turcité, qui débute à Malazgirt 8 et qui durera jusqu’à l’éternité, et qui sera re-entamée en 2071, renvoie à cet aspect abstrait.

Erdoğan est extrêmement puissant et à la fois extrêmement faible

Quelle approche avez-vous de l’équation force et faiblesse ? Parce que selon les uns Erdoğan mène des offensives sévères, selon d’autres cela vient de sa faiblesse… 

Telle que je peux lire la Turquie d’aujourd’hui, Erdoğan est plus faible qu’en 2013. Dans les années 2000, il était un leader qui avait, malgré tout, une légitimité. Il pouvait s’adresser à différentes strates et au moins dans son propre parti, il n’avait pas détruit les mécanismes d’équilibre et de contrôle. Or, aujourd’hui, le mot d’Erdoğan est la source ultime et concrète de la légitimité. Dans le même temps, pour que cette source puisse passer en action, il a besoin des composantes du cartel en question, qui comprend le MHP [Le Parti d’action nationaliste], les souverainistes, encore Süleyman Soylu [ministre de l’Intérieur] qui d’ailleurs, perpétue la tradition de Susurluk. Une autre des composantes de ce cartel est aussi Mehmet Ağar [ministre de l’Intérieur à l’époque de l’affaire Susurluk]. Chacune de ces composantes élargissent considérablement leurs champs de manoeuvre respectifs. C’est pour cette raison-là que Erdoğan est, dans les dernières analyses, extrêmement puissant et à la fois extrêmement faible.

Il peut suspendre le Parlement

Que voudriez-vous dire sur le commentaire de l’opposition ; “le pouvoir est très coincé à l’intérieur et à l’extérieur. Le moment des urnes arrivant, ils vont partir” ?

Pour cela, il n’est pas possible d’émettre un pronostic. Au final, Maduro n’est pas parti. Au final, il peut y avoir des fraudes électorales, des changements de loi… Voilà, aux Etat-Unis, s’il y a cinq candidats, celui-celle qui obtient le plus de voix gagne. Il est possible de faire cela également en Turquie car en vérité le régime n’a pas besoin de la représentation parlementaire. Il peut aussi officiellement surplomber le Parlement. En le transformant en un parlement ouvert, dans la forme, mais vide de tout prérogative ; et d’ailleurs c’est déjà le cas. C’est-à-dire que nous pouvons observer comment le problème de la santé, ou avec les réponses que Berat Albayrak [Ministre du Trésor et des Finances et gendre d’Erdoğan] donne aux questions des parlementaires, qu’il peut mettre fin à l’affaire, juste en envoyant un lien internet. 9

Le phénomène de l’imprévisibilité doit absolument être ajouté dans l’équation

Les élections anticipées sont un des sujets qui ne quittent pas la langue de l’opposition parlementaire. La vision la plus répandue est qu’il ne peut être possible de parler des élections anticipées tant que Devlet Bahçeli [Secrétaire général du MHP, Parti d’action nationaliste] n’en a pas parlé. Le facteur principal qui définirait les pas d’Erdoğan, qu’il soit pour les élections anticipées ou autres domaines, serait-il la prise de position de ces acteurs que vous venez de citer, ou le conflit d’intérêt entre eux ?

Sur ce sujet il n’est pas possible que je puisse faire un pronostic ; je risque d’être démenti par l’histoire. Mais je peux vous apporter la réponse suivante en retournant encore une fois à Hannah Arendt, mais aussi à Karl Kraus ; les régimes du mouvement sont imprévisibles

Je pense que toute prédiction qu’on peut émettre en lien avec l’AKP et l’Erdoğanisme, peut s’avérer demain erronée. La raison de cela n’est pas le fait que le pronostic ne soit pas, dans les conditions actuelles, logique ou rationnel, mais le fait de ne pas prendre en compte l’imprévisibilité dans nos équations. Par exemple, après 2015-2016, certaines personnes voyaient qu’il y avait un rapprochement entre l’AKP et le MHP, mais, je pense, personne n’aurait pu deviner qu’en si peu de temps, le passage au système présidentiel serait réalisé, grâce au MHP. En parlant de l’imprévisibilité, je parle en partie de cela. C’est pour cela que dans l’analyse du régime, plutôt que de questionner quand il y aura des élections, s’il y aura des élections anticipées, il faut avoir à l’esprit ce phénomène de l’imprévisibilité. Mais, lorsque vous l’ajoutez, l’équation devient simplement impossible à résoudre.

Par ailleurs, les intérêts des composantes du cartel peuvent également changer. Mais il n’est pas possible de prévoir à l’avance. Parce que, en parlant de la paramilitarisation, nous parlons des forces qui possèdent de sérieuses capacités de violence légale ou illégale. Le PÖH10est une force armée,  JÖH 11 en est une autre, SADAT12 est une force armée également, et les milices de Syrie sont des forces armées… Nous ne pouvons plus affirmer alors, comme c’était le cas dans le passé, “en Turquie il y a une armée, et celle-ci peut tout contrôler”. De plus, cette paramilitarisation était déjà observée dans les années 70 et dans l’affaire Susurluk des années 90.

Actuellement, le nombre d’acteurs qui possèdent le potentiel de violence, et qui peuvent devenir indépendants, est plus important que par le passé. Il n’est réellement pas possible de prévoir aujourd’hui, si demain, les intérêts de ces composantes croiseront les intérêts d’Erdoğan. Et ceci est également valable pour le MHP, qui est très puissant dans ces structures paramilitaires. Les intérêts du MHP se recouperaient-ils demain, avec ceux de l’AKP, impossible de le deviner. Mais nous pouvons affirmer qu’en entrant dans un tel processus de paramilitarisation, et en l’accélérant, Erdoğan a effectivement pris de gros risques.

La fortification des zones de résistances est nécessaire

Vous dites “Le danger de se trouver face aux régimes de tyrannie qui trouvent leur légitimité seulement et seulement dans leur survie, doit être écarté par la politique. Le fait que les sociétés mondiales entrent dans une période post-politique, est un scénario de catastrophe, et peut mettre fin à l’Histoire du monde. “La Turquie s’éloigne-t-elle de plus en plus de la possibilité de  résoudre ses problèmes par la politique ?

En réalité, j’avais prononcé ces phrases plutôt pour l’Europe. Les élections locales en Italie ont donné, dans ce contexte, de l’espoir ; la droite radicale et la coalition de droite n’ont pas réussi. Actuellement en Turquie, avec une politique réduite au patriotisme de partis, à mon avis, il est très difficile de sortir de la crise. Mais, en Turquie il y a un phénomène ; les espaces de résistances existent. Leur renforcement,  leur approfondissement, et leur mise en contact entre eux sont nécessaires. Ceci est valable aussi pour le mouvement kurde, pour le mouvement des femmes, et également pour les espaces et mécanismes de socialisation des jeunes, qu’on qualifie d’apolitiques, mais qui ont de sérieuses attentes. A mon avis, ce serait une sérieuse erreur de lier seulement aux élections la sortie de la crise et le développement de l’image d’une société démocratique.

En ce moment, une des attentes les plus urgentes est de sauvegarder les facultés mentales, donner un sens au monde, et à ce qui se déroule en Turquie.

Lorsque vous vous penchez sur l’histoire de la France, dans la période d’après 1958, il y a 15, 20 bornes historiques. Lorsque nous regardons la Turquie, au moins après 2013, il y a des centaines d’événements que le pouvoir définit chaque fois comme une “rupture historique”, et cela génère une sérieuse perte de mémoire, et la destruction des facultés mentales. Les zones de résistance doivent, dans le même temps, permettre la réhabilitation de ces facultés cognitives. Ces espaces de résistance peuvent être individuels, collectifs, prendre la forme de théâtre, de centres de lecture, mais il est obligatoire qu’elles fassent accepter l’idée de la légitimité de la résistance au niveau social. La résistance doit être définie comme un droit légitime qui instaure la citoyenneté.


Photo à la Une : Hamit Bozarslan | photo MA

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