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Voici la version en français, de l’entretien de Arianna Folgarelli, publié le 16 mars 2020 sur Ultima Voce en italien…

Zehra Doğan ne fait pas ses 31 ans. De petite taille, mais avec une forte présence, elle affiche un sourire contagieux sur les photos. On se demande comment elle fait, puisqu’elle a passé deux ans, neuf mois et vingt-deux jours en prison en Turquie, et simplement parce qu’elle a voulu représenter la réalité dans un dessin.
Vous vous demandez peut-être par quel enchaînement des choses.

En 2016, avant même qu’Erdoğan ait déclaré l’état d’urgence à la suite du coup d’État, sous état d’exception déjà dans les régions kurdes depuis 2015, Zehra Doğan était à Nusaybin. Cette petite ville turque située à la frontière avec la Syrie est principalement habitée par des Kurdes. C’est pourquoi elle a été littéralement réduite en ruines par l’armée gouvernementale.

Accablée d’abord par le désarroi, puis par la colère, Zehra, alors armée d’une tablette numérique, dépeint ce qu’elle voit apparaître sur une photo de l’armée : des bâtiments à moitié détruits dont les fenêtres arborent des drapeaux turcs. Le dessin, sur Twitter, fait le tour du monde et la condamnation de “propagande terroriste” ne tarde évidemment pas à venir.

Pendant sa deuxième période de détention, malgré l’interdiction de peindre et de créer tout ce qui a trait à l’art, elle se montre ingénieuse. Avec des matériaux de fortune, elle continue à dessiner et à désobéir. Elle utilise des restes de nourriture, des cheveux, du thé, du café et du sang menstruel. Elle dessine et trouve ainsi son moyen de Résistance.

• Vous êtes une journaliste, une écrivaine, une artiste et une féministe. L’État vous a accusée de faire de la propagande terroriste pour représenter la réalité à votre manière, vous saviez les risques que vous preniez et pourtant vous avez continué à lutter au nom de la justice. Qu’est-ce qui vous a permis d’accepter une sentence arbitraire et de résister à la prison ?

Ce type d’accusations et de condamnations ne sont pas une nouveauté en Turquie. Dans toute l’histoire de la jeune république turque, à différentes époques, sous différents pouvoir, cette façon de faire taire, et de punir l’opposition a existé. Ces dernières années, d’innombrables journalistes, défenseurs de droits, intellectuels, auteurs artistes, mais aussi hommes et femmes politiques ont été poursuivis, accusés, emprisonnés. Je suis loin d’être la seule. Actuellement les prisons turques ne désemplissent pas.

Je peux dire que j’ai fait face à un verdict tragi-comique. J’ai été condamnée pour avoir dessiné la ville de Nusaybin détruite, et parce que j’aurais dépassé “les limites de la critique“. Dans ce dessin, il n’y a rien d’imaginé. Il s’agit de la représentation artistique de la réalité. Si le fait de dessiner la réalité dépasse les limites de la critique, je demande, quelles limites sont dépassées par le fait même d’avoir détruit cette ville. Par ailleurs l’art n’a pas de limites. Une telle interprétation relève d’une insuffisance intellectuelle.

nusaybin drapeaux zehra dogan

Je n’étais alors, ni surprise, ni abattue. Si la prison est le prix à payer pour clamer les vérité, eh bien, j’étais prête à prendre le risque. En étant consciente de cette réalité, et grâce à la solidarité qui nous aide à tenir debout ensemble, en prison, j’ai pu résister. La prison est aussi, un véritable lieu de résistance.

• Quels sont les épisodes les plus représentatifs de l’injustice et de la violence que vous avez vécus ?

La violence n’est pas seulement physique. Par exemple, il m’ont empêché d’avoir du matériel de dessin. Ils ont confisqué mes dessins et, pendant deux ans, j’ai essayé de produire en cachette. Il n’y a pas pire pour un peintre, une artiste, que de pratiquer son art en cachette. Et le fait que son travail, ses réalisations soient détruites devant ses yeux est une torture. C’est une politique d’intimidation.

Quant aux tortures physiques, j’ai des amies qui ont subi des tortures physiques, particulièrement dans la prison de Tarsus. Ils voulaient mettre des caméras de surveillance dans les quartiers. Il s’agissait de notre zone d’intimité et nos amies n’ont pas accepté cela. Cela s’était passé avant que j’y arrive. Elles se sont opposées aussi à l’ordre militaire. L’administration exigeait des détenues une discipline militaire. Elles ont exprimé que les prisonniers politiques n’accepteraient jamais cela. Elles ont fait des actions de protestation, des actions de Femen. Ils les ont alors torturées. Ils les ont enfermées des jours durant dans la cellule appelée “pièce à éponge”. Elles ont été maintenues dans des pièces qui peuvent rendre l’humain psychologiquement, sérieusement très mal. Certaines ont eu des dents cassées, d’autres, par la suite, des maladies gynécologiques. Quand je suis arrivée, certaines femmes avaient encore des bleus à la taille. Elles avaient lourdement subi des tortures. On les avait privées de nourriture, d’eau, pendant des jours. Ce genre de choses se passent dans la Turquie, de nos jours . C’était en 2017.

• Quels ont été les épisodes de solidarité et de proximité ?

En tant qu’otages politiques, nous avons entre nous un Droit de camaraderie. Nous, les femmes, nous savons très bien ce que signifie la période que nous traversons. Dans notre registre, il y a les débris de milliers d’années de pouvoir patriarcal… Que s’est-il passé pour que les hommes aient mis le monde dans cet état ? La réponse à cette question se trouve dans la hiérarchie, l’ambition, l’insatisfaction, l’accumulation, les pouvoirs, l’autorité, la violence, les guerres et agressions, qui obligent les gens à l’auto défense… Est-il possible selon vous, de retomber toujours dans les mêmes erreurs, tout en connaissant ces constats, en discutant tous les jours dessus, et en réfléchissant sur les moyens d’élargir la lutte ? C’est pour cela qu’en prison, il n’y a pas de place pour l’autorité, ni pour une quelconque hiérarchie entre nous.

Par exemple il y a eu des “mères” qui ont été amenées dans nos quartiers. Elles disaient en nous regardant “c’est du gâchis. Comment peut-on saccager des jeunes comme vous ?” et elles pleuraient : “Pour nous, on comprend encore, mais vous, vous ne devriez pas être prisonnières.” Alors que nous, nous disions de notre côté : “Il ne faut pas que les mères soient arrêtées, nous ferons de la prison à leur place”. Réciproquement, chacune pensait protéger l’autre.

• Malgré les expériences que vous avez vécues, pouvez-vous croire en l’avenir, ce qui alimente cet optimisme ?

Faut-il partir d’un possible point de rupture qui pourrait changer le monde ? Nous devons polariser nos esprits sur les vertus de la vie, comme le bien, la beauté, la justice. Parce que de même que le mal apporte avec lui la laideur et l’aveuglement, le bien apporte la beauté et le juste. Cette affirmation, d’une extrême simplicité, mais néanmoins dialectique, est importante et brûlante de réalité.

L’ambition du pouvoir est une maladie. Il transpire par tous les pores. C’est lui qui a mis le monde dans cet état. Cette maladie qu’est l’idéologie du pouvoir s’est propagée en piétinant les femmes, il y a des milliers d’années. Je pense que se sont les femmes qui changeront la face de ce monde qui ne cesse de mourir du patriarcat. Et c’est cette conviction qui m’anime dans mon optimisme, concernant l’avenir.

Par exemple, il y a actuellement un grand défi au Rojava. Le défi de ne pas administrer selon la logique d’homme, mais d’une autogestion sans genre, par la main des femmes. C’est un défi qui apporte de l’espoir au monde. Pour cette raison, avant tout le monde, les femmes doivent s’approprier ce projet et soutenir cette révolution.

• Comment vivez-vous votre exil ?

Je ne me considère pas en exil. Je suis pas réfugiée, je n’ai pas demandé asile. Je suis actuellement en résidence, je vis en mode nomade, je travaille et voyage beaucoup. Je travaille pour le moment dans des lieux qui me donnent la possibilité de pratiquer mon art en toute liberté.

Je sais qu’un jour, tôt ou tard je retournerai vers ces terres auxquelles j’appartiens, dont je me ressource. Je retrouverai ma maison, ma famille, mes ami-e-s, mes collègues…

• Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que Banksy vous avait dédié le Bowery Wall à Manhattan?

Le soutien de Banksy m’a rendue très heureuse. Mais le plus grand bonheur pour moi, fut le fait que le dessin de la ville de Nusaybin détruite, pour lequel j’étais emprisonnée, soit projeté en dimensions géantes, dans l’avenue la plus passante de New-York. A travers ce dessin projeté, ce fut la victoire des victimes, car le monde entier a su ce qui c’était passé à Nusaybin. Quelque part la réalité que l’Etat turc a voulu cacher, pour laquelle on m’a condamnée a éclaté devant les yeux du monde, telle une gifle.

 

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Sentenced to nearly three years in jail for painting a single picture. #FREEzehradogan

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• Pendant que vous purgez votre peine, saviez-vous qu’il y avait eu une mobilisation internationale pour votre cause ?

Oui, je le savais. Mes amis de Kedistan avaient déjà pensé à faire évader un certain nombre de mes oeuvres, pour organiser des expositions. Après un long moment de cavale, mon arrestation a transformé instantanément leur démarche, en une mobilisation de soutien. Des organisations internationales dont Pen m’ont soutenue également, dès le début de mes problèmes.

Tout ce réseau s’est donné la main dans une campagne de solidarité qui a très rapidement vu le jour. Je prenais les nouvelles par les lettres. D’ailleurs, mes lettres en réponse de cette correspondance, sont parues en français, fin 2019, aux Editions des femmes, sous le titre “Nous aurons aussi de beaux jours”. J’étais donc au courant de tout ce qui se passait. Ce qui nous a rendu heureuses, moi et mes amies prisonnières, c’est la nature collective et universelle de cette campagne. Car, dans les périodes les plus difficiles, pour les prisonnierEs, la solidarité collective est la plus grande source de moral et d’énergie. Dans ces lieux où ils arrachent les êtres humains à leur milieu, les enferment, les isolent, font tout leur possible pour, selon leur mentalité, les soumettre, la vie communale de l’intérieur et le soutien collectif qui vient de l’extérieur restent ce qui retient toujours debout.

• Selon vous, l’effondrement de la démocratie en Turquie est-il un processus irréversible ?

Je peux répondre par une question. La démocratie a-t-elle déjà réellement existé en Turquie, un seul jour ? Comme je donnais l’exemple des accusations et condamnations, en réponse à votre première question.

Lorsqu’un Etat campe sur une existence moniste, imposant une langue, un peuple, une religion et écrit un roman nationaliste à cette image, dans la négation de ses peuples mosaïque, ses diversités, essaye à tout prix de museler tous ceux et toutes celles qui vont à l’encontre de son projet d’existence, depuis le début, qu’est-ce donc ? C’est l’histoire de la Turquie. Et dans cette histoire il y a peu de place à la démocratie, à la liberté d’expression, et à la liberté tout court. Malheureusement, la démocratie ne se résume pas aux élections. Encore, en Turquie de nos jours, des femmes et hommes politiques pourtant élus avec des suffrages très importants sont révoqués, démis de leur fonctions, remplacés par des administrateurs nommés par l’Etat, ou encore croupissent en prison.

Il y a eu tant d’époques répressives. Celle du coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980 est passée sur le pays comme un rouleau compresseur. Cette période cauchemardesque a d’ailleurs laissé des marques indélébiles. Mais, comme l’expriment les militants, défenseurs de droits qui ont traversé les époques précédentes, le pouvoir actuel ne fait que poursuivre les méthodes de répression inscrites dans l’histoire du pays ; et aujourd’hui les conditions sont encore plus sévères et difficiles.

Regardé de l’extérieur, de l’Europe ou d’ailleurs, on a tendance à parler depuis des années, d’une “démocratie en désintégration” ou d’un “pays en voie de dictature”. Où se trouve la frontière, pour dire enfin qu’elle est traversée ?


Portrait : photo Refik Tekin

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