Zehra Doğan : “Merci pour cette solidarité collective aux prisonnierEs”

zehra doğan

Dans les périodes les plus difficiles, pour les prisonnierEs, la solidarité collective est la plus grande source de moral et d’énergie.

Dans ces lieux où ils arrachent les êtres humains à leur milieu, les enferment, les isolent, font tout leur possible pour, selon leur mentalité, les soumettre, la vie communale de l’intérieur et le soutien collectif qui vient de l’extérieur restent ce qui retient toujours debout.

Une telle force vous transforme en une toute autre personne. Vous devenez bien plus fortE qu’avant, gagnez de l’espoir, et ressentez du bonheur. Vous attachez votre propre dynamique à la vie libre, et, pour retrouver votre propre énergie vitale, vous vous lancez contre ces murs hideux, et vous y ouvrez des brèches. Ceux et celles qui sont enferméEs, frappent les murs, de l’intérieur, et celles et ceux qui sont dehors, de l’extérieur. Et une faille, qui laissera passer les rayons de lumière se forme inéluctablement. Vous savez que cette lumière ne vient pas de la fausse liberté de l’extérieur. C’est une énergie toute autre… Elle est indescriptible, elle est la lumière de la réalité que vous désirez atteindre. Et cela apparait seul avec l’amour qui se connecte.


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Je suis maintenant à l’extérieur. Et même si je suis dans toute cette foule, et dans un espace de circulation plus large, je me sens comme dans une boîte. Et les raisons de cette sensation, sont mes amies qui sont encore à l’intérieur…

Il y a quatorze jours, je me suis séparée d’elles, tenant dans ma main, un petit sac en plastique qui renfermait tout le bien que je possédais pendant mon incarcération, quelques dessins et cahiers. L’endroit où je les ai vues pour la dernière fois, où je me suis retournée pour les regarder, était l’entre-deux portes aux battants de fer. C’était un seuil.

Ainsi, je les ai regardées, une dernière fois, comme une personne libre. Elles étaient prisonnières, j’étais libre.

La différence entre nous a commencé à cet instant.

Et cet instant fut le moment le plus pesant de ma vie. Les derniers saluts de la main, les derniers regards humides… Mes amies, avec lesquelles j’ai partagé tout, pendant deux ans, et avec lesquelles je fus Moi. Dans le corps de chacune, j’étais présente. Et elles étaient présentes en moi. Sur ce seuil, j’ai senti leurs palpitations intérieurement, encore plus fort. Je me séparais d’elles, en laissant une partie de moi en chacune, et je sortais des dizaines d’elles en moi. Pour ainsi dire,  je n’étais ni devenue tout à fait libre, et elles n’étaient non plus totalement restées prisonnières.

Maintenant, je suis dehors. Et je dois parler comme je n’ai jamais autant parlé. Pour que vous puissiez tendre l’oreille à ces voix qui s’expriment sans relâche et que je porte en moi, je dois parler sans relâche. Pardonnez-moi, peut être que je vais vous fatiguer, mais comme je vous le disais, je ne suis pas la seule à parler…

Celle qui parle ; c’est Songül Bağatır, qui, après avoir été prisonnière depuis 27 ans, restera encore 45 ans enfermée. C’est Semire Direkçi, qui a rejoint la guérilla à ses 12 ans, qui a été arrêtée blessée, et qui est en prison depuis 22 ans. C’est Rahşan Aydın, condamnée à une peine de perpétuité incompressible [le substitut de la peine de mort, depuis son abolition en 2004 en Turquie]. Prisonnière depuis 16 ans, c’est Sima Dorak, ce sont Nursen Tekin, Azize Yağız… C’est aussi Rukiye Bakış, qui a laissé ses quintuplés loin, dehors. C’est Nezahat Şingez, éloignée de ses chats de la geôle d’Amed, exilée de force à Tarsus, pour laquelle les procès tombent comme la pluie. C’est Nursan Demir, mère de cinq enfants, femme de Nusaybin.

Et puis, Nurcan, 16 ans, arrêtée encore à Nusaybin pendant les couvres-feux, contre laquelle 73 peines de perpétuité incompressible ont été demandées. C’est Semra, 18 ans, et de nombreuses autres femmes condamnées à la perpétuité qui parlent. Sara Kaya, maire de Nusaybin, en jugement pour une perpétuité elle aussi. Ce sont toutes ces femmes dont la libération a été retardée, en prétextant des sanctions de cellule d’isolement, qui parlent par ma bouche, Sözdar Oral, Sümeye Gök, Şilan Fidan, Evindar Aydın, Kulilk, Zeynep, les journalistes Meltem Oktay, Hicran Ürin, Özlem Seyhan, Kibriye Evren… Ce sont ces enfants qui sont incarcérés avec leur mère qui parlent, Ayşe, Dersim, Çınar, Rüzgar, Önder, Beyza, Viyan et encore plus de sept cent enfants en Turquie…

Les prisonnières qui se sont jointes à la grève de la faim initiée par la parlementaire Leyla Güven, et qui ont mis leur seul outil de résistance, leur corps, à l’épreuve, pour revendiquer leurs droits constitutionnels les plus élémentaires ; Menal Temel, Hatice Kaymak, Leyla Teymur, Dilbirin Turgut, Dilan, Nursen Tekin, Hilal Ölmez, Kibriye Evren, Evin, Zelal Fidan, Mizgin Alphan, Hacer Karaoğlan, Elif Atdemir, Songül Aşıla, Merge Polat, Bahar Avcı, Halime Işıkçı et encore des milliers d’autres prisonnières et prisonniers.

Ce n’est pas moi, ce sont elles, eux, qui parlent.

Chaque femme que j’ai touchée, a laissé une part d’elle dans mon cœur. Et ces parties, ne comptent ni jour, ni nuit… elles parlent. Elles parlent sans s’arrêter, sans avoir peur… les entendez-vous ?

Ce texte devait être en vérité, une lettre de remerciement pour Kedistan, ses contributeurs et contributrices, ses lecteurs et lectrices, pour toute la solidarité qu’ils-elles ont apporté à tous les prisonniers et prisonnières dont j’ai fait partie…

Mais lorsqu’il est question de Kedistan, les propos peuvent aller bien au delà je sais… Il me serait impossible de remercier sans évoquer tout cela. Je pense que même cela seul, démontre comme le soutien fut collectif. Et je suis immensément heureuse de savoir que cette solidarité collective continue aujourd’hui, pour Leyla Güven, qui poursuit son action avec détermination, pour les maires Gülten Kışanak, et Nurhayat Altun, pour les députées Figen Yüksekdağ, Selma Irmak, Burcu Çelik, Sebahat Tuncel, Edibe Şahin, toutes actuellement emprisonnées.

Lorsque j’étais en prison, de nombreuses personnes ont tendu l’oreille et écouté mes paroles. Elles ont donné du sens à mes propos et apporté leur soutien. C’est grâce à cela que je me suis sentie bien à l’intérieur, comme jamais.

Malgré les barreaux, j’ai pu continuer à travailler, à me faire entendre. Je vous en remercie infiniment.

Je voudrais remercier avant tout la presse kurde, mon foyer, où j’ai appris à m’exprimer. Je voudrais remercier Kedistan, ses lectrices et lecteurs,  en particulier Naz Oke, Daniel Fleury, Sadık Çelik, Maite, Renée Lucie Bourges, qui vont me gronder de les avoir citéEs, et aussi toute l’équipe, et tous les amiEs qui les entourent.

Je remercie Aslı Erdoğan, Aynur Doğan, Titi Robin, Ai Weiwei, Banksy, dont les paroles m’ont donné des forces. Ainsi que les organisations qui m’ont honorée avec des prix, telle que Frei Denken, Deutscher Journalisten Verband, International Women’s Media Foundation.

Merci de tout cœur au PEN İnternational et tous les PEN clubs partout au monde, à Amnesty, Index Censorship, Free Muse, CPJ, Ifex, Artist at Risk, Voice project et tous les autres que j’oublie certainement.

je remercie à mes avocats Deha Boduroğlu, Alp Tekin Ocak, Olguner Olgun et Gözde.

Un grand merci, pour m’avoir fait cadeau de leur belle musique, aux artistes Erik Marchand, Denis Péan, Coline Linder, Christophe Bell’oeil, Eléonore Fourniau, Nolwenn Korbell, Güler Hacer Toruk, Sylvain Barou, Neşet Kutaş, le Groupe Yıldız, Ruşan Filiztek, Mireille Mast, Yohann Villanua, Haydar İşcen, et à touTEs les autres musicienNEs… Je remercie Niştiman Erdede, Gianluca Costantini, Elettra Stamboulis et tous les artistes que j’oublierais. Merci beaucoup à l’équipe de Lucie Lom, à Jef Rabillon, qui photographie toutes mes œuvres, à Philippe Leduc, pour ses conseils et scénographies lors des expositions ou pour un livre. Je remercie les dizaines de personnes au grand cœur qui ont pris le risque de faire voyager mes créations en Europe, mais aussi plein d’autres, qui ont œuvré à leur encadrement, à leur impression, à leur accrochage.

Merci à Michel Bernard, des Rallumeurs d’étoiles, pour ses magnifiques montgolfières étoiles géantes que j’ai découvertes en images sur le net. Je remercie Daniel Mesguich, Bernard Froutin, les délivreurs, de l’asso Le dire et l’écrire, et toutes les autres voix, pour avoir été la mienne et celle de mes amies prisonnières. Merci beaucoup à Jacques Tardi et à Dominique Grange pour leur chaleur qu’ils m’ont fait connaître par l’entremise de mes amies. Je remercie aussi mes consoeurs journalistes qui font leur métier, avec leur cœur, dont Marie Laverre, Valérie La Meslée, Güler Yıldız et Geneviève Bridel… Je remercie les Editions des femmes, et les revues, Les Arts Dessinés, Les Cahiers de la BD, pour l’intérêt qu’elle me portent. On m’a informée de toutes vos attentions durant ces plus de deux années…

Je remercie toutes les organisations, festivals, salons de livres, associations, qui ont renforcé, élargi cette vague de solidarité, avec des expositions et initiatives de toutes tailles, les unes plus créatives que les autres. Et j’en découvre aujourd’hui tous les jours…

Je remercie toutes les personnes, qui offrent généreusement leur énergie, organisent des ateliers et initiatives et qui continuent ainsi à faire pleuvoir des cartes et des lettres dans les prisons. Elles sont en France à Angers, Rennes, en Bretagne, à Martigues, Graulhet, Paris, ailleurs à Vienne, Genève, Detmold, Londres, San Sebastien, au Quebec, Belgique, et dans d’autres pays, villes et villages dont je ne peux citer tous les noms…

Je vous remercie toutes et tous, avec espoir de vous enlacer chacun, chacune, chaleureusement, un jour prochain.

Zehra Doğan
9 mars 2019


Photos : 8.03.2019. Zehra, vêtue d’un tapis de prières qu’elle a sauvé des décombres de Cizre sous couvre-feu en 2015.

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