Facs occupées, communes libérées !

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Récit de luttes, puisé dans des expériences du réel : sur le terrain avec les cheminotTEs, les étudiantEs, les résistantEs, les proposeurEs d’alternatives, dans les communes libres de Tolbiac, de Saint-Denis, de Nanterre, du Mirail, de Paris à Toulouse, de la gare de Saint-Lazare à la ZAD…

“A la première AG, nous n’étions que 50, à la seconde nous étions 400.
Hier, nous étions 2000.”

Ainsi s’exprima un étudiant d’une des facs occupées de Paris, en conclusion de la manif’ sauvage qui vit 300 étudiantEs et cheminotTEs parcourir les couloirs de la gare Saint-Lazare, jeudi 12 avril. Aux cris de “Cheminots, étudiants, même Macron, même combat !”, les manifestantEs ont pu constater un fort engouement des passantEs et voyageurEs pour les luttes sociales du moment, avec de grands échanges de sourires, d’applaudissements, de cris d’encouragements, allant jusqu’à ce que des passantEs rejoignent le cortège. Mouvement prenant de l’ampleur, solidarité interluttes clairement affichée (ZAD, EHPAD, cheminotTEs, postierES, étudiantEs, lycéenNEs…), soutien populaire massif, voilà qui va à l’encontre des récits officiels et largement médiatisés, qui font état d’un essoufflement et d’une division, dans une volonté de générer une prophétie auto-réalisatrice. L’association Action – Critique – Médias (ACRIMED) a depuis des années su identifier, repérer, analyser ces pratiques du journalisme conservateur, à la botte des intérêts privés et d’Etat.

Que penser de ce journaliste de Paris Match, qui vint lors d’une assemblée d’organisation de la commune libre de Paris 8 – Saint Denis, chargé de ses a prioris et armé d’une vision hermétique de la démocratie et de la liberté d’expression ? En effet, pour lui, la démocratie ce n’est pas la décision collective, puisqu’il s’est montré tout à fait hostile à la volonté de l’AG de décider collectivement comment se positionner vis-à-vis de ces journalistes déformateurs de réalité, à la solde du capital. Pourtant, cela semble une évidence, dans un contexte de répressions policières et de matraque médiatique antisocial, que de prendre des mesures de sécurité en termes de communication, pour éviter que ce qui soit dit à la presse ne se retourne contre les mouvements sociaux. Se mettre d’accord collégialement, meilleure autodéfense contre la division des luttes ?

Pour ce journaliste, la liberté d’expression, c’est sa liberté d’aller n’importe où pour extraire des ressources naturelles et sociales (les informations et les images) et les transformer en capital privé, dans son propre intérêt. C’est la liberté pour les privilégiéEs d’imposer leur interprétation des faits sur tous les événements sociaux, y compris quand il s’agit d’actions de résistance de celleux qu’illes oppriment, ne serait-ce qu’économiquement. La liberté, dans la définition des médias mainstream et de leurs journalistes petit-bourgeois-parisiens, c’est la liberté de transformer la réalité en monnaie sonnante et trébuchante. Rien d’étonnant à ce qu’illes ne cherchent pas à respecter et comprendre la réalité sociale pour mieux la décrire telle qu’elle est, en lui laissant le temps nécessaire pour débattre et décider de se prononcer ou non, puisque leur intérêt est le marchandage d’articles, dans une recherche du récit le plus vendeur. Car, oui, ce journaliste n’avait pour intention, en venant à la commune de Saint-Denis, que la volonté de produire de la valeur d’échange, de l’argent, et aucunement la volonté de rendre compte d’une réalité sociale. Rappelons d’ailleurs que l’argent est la mesure, après transformation (par le mode de production capitaliste), de la richesse sociale. Il y a donc soit richesse sociale dans la société, soit argent personnel et privé, comme nous le montre cet exemple. Être ensemble, ou avoir toutE seulE…

Même dans la défense de son honnêteté et de son travail, il se fourvoyait lui-même en ignorant et en omettant le fait que le comité de rédaction retravaillerait son récit pour le faire aller dans le sens de sa ligne éditoriale, conservatrice du capital et antisociale.

Médias contre-révolutionnaires,
chiens de garde de la domination, de l’ordre et de la répression policière

Que penser du travail journaliste en cette période de conflit social et dans le contexte d’une ignorance crasse de la réalité sociale par ces journalistes ? IgnorantEs de tout car ne connaissant que leur propre vision du monde. AssoifféEs d’aspirer tout le suc du jus social, pour indignement le dégueuler, ce nectar de vie, sous la forme de “leur papier”, seule raison d’être de ces tristes sirEs. Il est impossible de faire confiance à leur interprétation de la réalité, du fait de leur positionnement social (bourgeoisie blanche) et du contexte dans lequel illes se trouvent (devoir vendre un maximum de récits pour survivre, le plus efficace étant d’orienter les récits dans le sens du pouvoir dominant dont illes font partie ou auquel illes s’accordent).

“Papier” : arbre mort, desséché. Vie découpée en tranches de moins d’1 millimètre. Ces journalistes, producteurEs de l’information capitaliste et étatique, transforment les arbres de possibilités en feuilles mortes. Aucune raison de s’étonner donc de leur opposition aux mouvements défendant la vie écologique, comme c’est le cas pour les ZAD. Aucune surprise dans leurs tentatives de casser les mouvements sociaux. Au contraire, il faut le comprendre, s’y attendre et s’organiser, agir, en conséquence.

Mais, du coup, comment se rendre compte au mieux de ce qui est en train de se passer ? Parce qu’il est en train de se passer quelque chose. Le climat social est électrique.

La solution tombe sous le coup du bon sens : il faut s’y rendre, y participer, le voir de l’intérieur. Quand l’heure est à la guerre sociale et au positionnement de tout unE chacunE comme insurgéE ou contre-insurgéE, et donc que les récits trouvables sur papier ou en ligne sont forcément partisans, ne croyez que ce que vous voyez, allez en manif, parlez aux cheminotTEs, postierEs et éventuelLEs zadistes que vous croisez, assistez à une conférence-débat proposée par les facs libérées, demandez à vos voisinEs et collègues ce qu’illes en pensent. Vous serez surprisE de la faculté de chacunE de prendre de la distance par rapport à ce qui est dit dans les médias et par le gouvernement. Réappropriez-vous l’information, en la prenant à la source : dans la réalité.

Nous vous proposons, pour cela, ces récits et ces réflexions de lutte, à compléter avec vos propres expériences.

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Revendication d’un héritage libertaire

La plupart des facs occupées se sont proclamées en communes libres, en référence directe à la Commune de Paris de 1871, quand le peuple parisien a décidé de se prendre en main lui-même, chassant la République et ses sous-fifres et mettant en place la Commune et ses Sections, communes locales autogérées qui sont à la base des arrondissements actuels. Le film La Commune (Paris, 1871) nous replonge, avec exactitude historique, dans l’effervescence de la Ville à ce moment-là, tout en y apportant des éléments nouveaux de réflexion autour du rôle des médias dans les mouvements sociaux, à l’époque comme aujourd’hui.

Aussi, a-t-on vu apparaître des assemblées générales ainsi que des comités spécifiques dès la déclaration de libération de ces facs. L’intention, que l’on peut ressentir intensément sur place, est profondément libertaire, dans un désir d’horizontalité et d’autogestion. Toutefois, la pratique n’est pas encore au point, mais c’est en faisant qu’on apprend. Car il ne suffit pas simplement de faire une assemblée générale pour instaurer une société radicalement démocratique. En effet, dans un contexte de domination masculine et hétéronormée, laisser la parole ouverte à tout le monde engendre la répétition de cette domination déjà existante, ce qui se traduit par des coupes de parole intempestives des femmes de la part d’hommes, et l’impossibilité pour les minorités sociales de tout type (de genre, de situation socio-culturelle, de sexualité…) de se sentir incluses. Aussi, c’est la porte ouverte à la récupération par des partis politiques ou syndicats, dont l’autoritarisme, le manque de courage intellectuel et l’impasse révolutionnaire qu’ils constituent n’est plus à démontrer. Le simple fonctionnement en AG n’est pas structurellement assez fort pour lutter contre les dominations existantes, d’autant plus que simplement proposer une structure ne suffit pas. Le changement doit être personnel et structurel à la fois. Car, que deviendrait une expérience d’autogestion où tout le monde profite de l’AG pour cracher son hostilité et sa condescendance sur les autres ?

Ces carences, ces lacunes dans la pratique autogestionnaire, dans la volonté de tester une forme libertaire et horizontale d’organisation sociale, engendrent un appel pour en savoir plus sur des exemples existants d’autogestion réussie, fonctionnant par des assemblées de base. Car l’exemple qui, localement, est le plus connu, est celui d’un échec. C’est celui de mai 68. C’est l’exemple d’un mouvement social qui pensait faire révolution en proposant la seule assemblée générale comme pratique radicale. Mais, comme on l’a vu, cela a mené à l’apparition de figures personnelles emblématiques, à l’accaparement de l’image et de l’imaginaire du mouvement par des opportunistes devenuEs des suppôts du capital, s’illes n’ont jamais eu l’intention de remettre l’ordre en cause.

Il y a demande, donc, d’autres modèles d’autogestion, ou d’idées de compléments organisationnels qui pourraient permettre une horizontalité effective, et la plus grande inclusion des minorités, pour la meilleure défense de leurs voix, par elles-mêmes, à contre-courant de la dictature des majorités que l’assemblée générale, toute seule, permet encore, même avec les meilleures des intentions. Les yeux se tournent donc hors de nos propres frontières (étatiques et mentales), même si déjà les expériences autogestionnaires des territoires francophones sont une bonne source d’inspiration car ce sont des laboratoires sociaux mettant au point de nouveaux outils de gestion des conflits et d’organisation sociale, et servant de nourriture pour la réflexion, que l’on peut analyser dans leurs trajectoires au fil du temps, allant du spontané vers l’organisé, ou pas.

Les yeux se tournent vers la théorie libertaire, qui a fait du chemin depuis la Commune de Paris et mai 68, et qui est à-même de proposer des solutions concrètes d’organisation sociale qui permette effectivement une société horizontale, inclusive, multiculturelle et écologique. C’est le cas, par exemple, du communalisme, dont deux des plus grandEs penseurEs sont Murray Bookchin et Janet Biehl, théorisé dans la deuxième moitié du 20è siècle, en synthèse théorique et pratique des expériences anticapitalistes et libertaires qui ont existé jusque-là. Les esprits se tournent également vers les utopies, les fictions et les imaginaires libertaires. Et ce sous forme de livres, de chansons, d’émotions transmises par l’art et la technique, dans la quête de nouveaux modèles humains à développer et à permettre, dans les relations de tous les jours et par des mesures concrètes. Cela se reflète dans la quantité de graffs appelant à s’aimer, à promouvoir l’empathie, le consentement, l’humour, l’acceptation de soi et des autres, l’auto-critique et la bienveillance. Cela se reflète aussi dans la récupération des récits historiques alternatifs et précapitalistes, tels que la piraterie, la paysannerie et la sorcellerie.

Les yeux grands ouverts

Dans une mesure de plus en plus grande, les yeux se tournent vers le Kurdistan révolutionnaire, la plus grande expérience collective d’autogestion, de démocratie radicale, sans Etat, qui soit en cours. Cette Zone à Défendre de 20 millions de personnes, liée à une Culture à Défendre et à des Corps à Défendre, chevauche les territoires des Etats turc et syrien. Elle y voit la réalisation, en pratique, d’un modèle profondément inclusif des femmes, avant tout, ainsi que de toutes les ethnies co-existantes sur ce territoire du Moyen-Orient. Aussi, les présentations sur le sujet se multiplient dans les facs parisiennes, mais aussi, plus récemment, dans la fac toulousaine du Mirail, dans le cadre des Journées d’Autodéfense Populaire. 

Modèle inclusif des femmes, mais plus encore, puisqu’on en parle comme d’une révolution féminine, comme d’un mouvement des femmes, en plus d’être un mouvement de libération kurde. L’efficacité du modèle proposé, le confédéralisme démocratique, inspiré du communalisme, est attestée par les populations locales (voir Rojava : Une utopie au cœur du chaos syrien, où un homme Arabe dit préférer le modèle kurde à un Etat arabe, car le modèle kurde permet la coexistence des peuples, ce qui convient mieux à la situation multi-ethnique du Moyen-Orient). De nombreuses personnalités internationales, journalistes engagéEs (du Monde Diplomatique par exemple), écrivainEs, chercheurEs en sciences sociales et intellectuelLEs en tout genre, dont certainEs s’étant rendu sur place, se sont aussi positionnéEs dans la défense de cette expérience réelle de démocratie radicale, fonctionnant par des assemblées de base, à l’échelle du quartier, voire de la rue. Vous pourrez retrouver ici ce qu’en dit David Graeber, anthropologue connu pour son engagement dans le mouvement Occupy Wall Street et pour son travail sur le concept de dette, ce mécanisme de manipulation, de chantage, imposant l’austérité aux peuples depuis des millénaires.

L’efficacité du modèle confédéraliste démocratique a aussi été démontrée par sa mise en place dans le camp de réfugiés de Maxmûr, en Irak, où 12 000 réfugiés politiques vivent pacifiquement côte à côte grâce à ce modèle proposant des assemblées générales locales, de quartier, couplées à des assemblées non-mixtes de femmes, ainsi qu’à des assemblées de jeunes, pour quiconque se sent jeune, la jeunesse étant considérée comme une force révolutionnaire en soi. Si le modèle organisationnel du confédéralisme démocratique fonctionne, et permet effectivement une vie en communauté qui soit profondément humaine, et débattive, dans la bienveillance, ce n’est pas un hasard, ni un miracle. C’est le fruit des expériences et réflexions conjointes de toute la communauté humaine en quête de liberté, qui appartiennet à toutEs et qu’il convient de s’approprier et de développer pour chaque contexte local.

Ce modèle a été conçu, pensé, théorisé par nombre d’intellectuelLEs chez les kurdes, notamment des femmes comme Sakine Cansiz (assassinée à Paris en 2013 avec deux autres femmes du mouvement, l’émission “Trois femmes à abattre” de Spécial Investigation a fait dessus une enquête étonnamment bonne), en plus d’Abdullah Öcalan, le leader kurde emprisonné sur une île-prison qui lui est réservée, depuis bientôt 20 ans. Mais ce modèle se base lui-même sur tout un héritage libertaire, synthétisé dans le communalisme, celui des expériences de communes libres, de soviets, de comités paysans des 19è et 20è siècle, en Europe et ailleurs : Communes de Paris, de Marseille, de Lyon et de Saint-Etienne, communisme libertaire en Catalogne et en Aragon (voir Vivre l’utopie – ils ont réalisé l’anarchisme), Makhnovtchina en Ukraine (regarder Makhno, paysan d’Ukraine), Insurrection de Budapest, communalisme indigène au Chiapas, révoltes paysannes, sociétés matriarcales (visionner Mosuo, le pays où les femmes sont reines), …  Le communalisme a aussi appris des erreurs des mouvements libertaires, notamment de l’impasse syndicaliste du 20è siècle et de l’impasse électoraliste, avec à ce sujet l’expérience ratée des Verts en Allemagne, ou encore de EELV, plus localement. Il se base aussi sur les modèles de communauté et d’identités de femmes qui existent encore au Moyen-Orient.

Dans la théorie, un des apports importants du communalisme est le fait de proposer, après une analyse complète des structures de domination et en opposition à celles-ci, des institutions radicalement démocratiques, celles des multiples assemblées locales non-mixtes, organisées autour de l’identité géographique, locale, et autour des identités minoritaires opprimées, pour que ces minorités se reconnaissent, organisent leurs voix politiques et les expriment mieux lors des assemblées générales mixtes. Ces institutions sont un cadre structurel permettant de vivre une démocratie en face à face et qui place les rapports humains hors des rapports marchands, pour sortir de la compétition entre pairEs et de développer un modèle social positif, avec un rythme de vie et un urbanisme social qui entrent en symbiose avec l’environnement biologique.

Mais les femmes kurdes ont elles-mêmes apporté des éléments de réflexion importants pour aller plus loin dans la mise en place réelle d’une société de l’équité et de la liberté : la Jineolojî, ou “science de la femme”, constitue une proposition révolutionnaire dans le champ des sciences sociales et politiques. Elle propose de réétudier l’histoire des peuples et de redévelopper les sciences sur des bases prenant en compte la domination des femmes, comme première domination. En plus de cela, la Jineolojî fait des propositions concrètes en termes d’organisation des femmes en vue de leur émancipation : notamment, la théorie de la séparation qui explicite la nécessité pour les femmes de disposer de leurs propres organisations politiques et d’autodéfense, non-mixtes. Théorie mise à la pratique dans la défense du peuple kurde face à l’Etat turc et face à Daech, avec des brigades féminines se montrant les plus efficaces dans la lutte contre le fascisme patriarcal (se faire tuer par une balle de femme étant le comble du déshonneur…).

Ces éléments de réflexion, ainsi que leur mise en place pratique, c’est ce qui intéresse les mouvements sociaux en quête de liberté en ce moment en France. Dans un prochain article, nous verrons ce qu’il en est avec des cas particuliers : l’université de Paris 1 – Tolbiac et la constitution d’un mouvement inter-facs et interprofessionnel d’assemblées non-mixtes.


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Lougar Raynmarth
Auteur, traducteur

Militant pour l’écologie sociale vivant à Barcelone.
Lougar Raynmarth

Auteur, traducteur Militant pour l’écologie sociale vivant à Barcelone.

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