Qu’est-ce que le journalisme ? La réponse d’Ahmet Altan

Ahmet Altan Zehra Dohan Asli Erdogan

Il y a trois ans, le 3 mai 2014, Ahmet Altan était invité comme journaliste à participer à une session de conférences organisée par l’association P24, à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse.

Voici son discours.


Qu’est ce que le journalisme?

Si vous me posez la question, je vous dirai : il y a dans ce métier 99% de gens lâches et méprisables et 1% de personnes intègres et courageuses. Et ce 1% joue un rôle énorme dans la transformation du monde et la transformation de nos vies.

Avant d’argumenter quant au côté «méprisables» je voudrais vous donner quelques illustrations de ce à quoi correspond le 99% .

Comme vous le savez sûrement, Sacco et Vanzetti étaient deux anarchistes italiens qui ont été arrêtés pour meurtre et pendus en 1927. Leur crime n’a jamais été formellement prouvé, mais le doute ne suffisait pas pour les sauver de la mort. Pourquoi ? Le célèbre historien Arthur Schlesinger nous répond avec des souvenirs d’enfance liés à cet horrible événement.

“J’étais en camp de vacances dans le New Hampshire cet été-là, et j’avais l’habitude de lire les journaux, principalement pour le baseball. J’avais 9 ans à l’été 1927 et je me souviens d’un choc indescriptible quand j’ai lu le journal de Boston pour y trouver les scores et que j’ai vu en gros titre : «Sacco et Vanzetti exécutés”. Et puis j’ai entendu un moniteur dire à un autre, “Dieu merci, ils ont finalement eu ces bâtards.”

Ce qui a poussé ce moniteur à parler de manière inhumaine, avec un tel manque de conscience, avec tant de mépris, vient du côté méprisable de la presse. Ce simple citoyen américain ne connaissait pas les détails du procès, ne savait rien des interrogations qui l’entouraient, et encore moins des questions qui n’ont toujours pas trouvé de réponses. Pourtant, il croyait que ces deux anarchistes italiens méritaient d’être pendus.

Comment en était-il arrivé à le croire ? Qu’est-ce qui avait transformé ce moniteur de camp, un homme qui au départ était peut être intègre, en quelqu’un qui approuvait une exécution injuste ? Il n’y a qu’une réponse : les journaux et les journalistes.

Au cours du procès Sacco et Vanzetti, la presse américaine a publié des articles épouvantables sur les “travailleurs migrants”. En 1922, un an après que Sacco et Vanzetti aient été arrêtés, Kenneth Roberts écrivait dans le Saturday Evening Post: “Un grand nombre d’hommes, habitués à vivre comme des affamés, viennent en Amérique et acceptent des emplois à bas salaire, puis, déterminés à économiser de l’argent, s’entassent dans des quartiers misérables et vivent dans la misère, la saleté et l’obscurité avec une part infime de l’argent qu’un ouvrier américain doit dépenser pour vivre décemment. Une telle procédure abaisse le niveau de vie en Amérique.”

Cette croyance a été adoptée par le public américain. Or, si l’opinion publique n’avait pas été alimentée de cette façon, il n’aurait pas été aussi facile d’exécuter ces deux Italiens.

Permettez-moi de vous donner un autre exemple, venu d’Allemagne. Le célèbre incendie du Reichstag. Qui a ouvert la voie au fascisme d’Hitler et, à ce moment crucial et historique, qui a convaincu le public allemand que les communistes avaient mis le feu au Parlement ? Qui a-t-il utilisé l’incendie comme excuse pour ouvrir la voie à la dictature fasciste d’Hitler ? Je suis sûr que vous connaissez la réponse mieux que moi : la presse allemande.

Regardons aussi le cas de la France – et le pauvre capitaine Dreyfus, le capitaine Dreyfus, le Juif. Il a été accusé d’être un espion allemand, bien que n’ayant aucun lien avec l’espionnage. Et il a été accusé et condamné sous la pression de l’antisémitisme français. Mais comment l’antisémitisme s’est-il propagé dans toute la société ? Qui a répandu cette haine ? Vous connaissez la réponse.

Je ne veux pas vous parler uniquement d’histoires que vous connaissez déjà. Alors laissez-moi vous faire part de faits qui vous sont inconnus. Ils sont certes moins graves, mais proviennent de mon pays. Ce sont des choses que j’ai vécues, personnellement.

Mon père est un célèbre écrivain de gauche, et il était également l’un des premiers parlementaires socialistes d’Istanbul. Ce dont je vais vous parler date des années où il était au cœur du débat socialiste, et de l’époque où je passais de l’enfance à l’adolescence. J’avais lu les gros titres dans l’un des journaux que nous recevions à la maison. Il était écrit que ma grand-mère travaillait dans un bordel, et qu’il y avait des documents officiels pour le prouver. Cette grand-mère était la fille d’un général qui avait servi de commandant dans l’école d’artillerie du deuxième président turc, İsmet Pacha. Ce matin-là, quand elle est allée à la banque et qu’on lui a montré le journal, la pauvre femme s’est évanouie. Quand elle est revenue, les premiers mots qu’a prononcés ma grand-mère, qui avait environ soixante ans à l’époque, étaient ceux d’une petite fille : “si mon père avait vu ça !”.

Puis j’ai grandi, et je me suis engagé dans le journalisme et dans les débats politiques. Il y a une douzaine d’années, je suis alors allé en Allemagne, où l’un de mes romans avait été publié, et j’ai participé à une réunion à laquelle assistait un public turc. Puis je suis rentré en Turquie. Le lendemain matin, j’ai ramassé les journaux devant ma porte. Sur le sommet de la pile, il y avait un gros titre. Juste deux mots s’étalant sur 9 colonnes, avec une très grosse police de caractères : “Ahmet français”

Au début, je ne comprenais pas de quoi il s’agissait. Ensuite, j’ai lu l’article. Il était question de moi. On prétendait que j’avais insulté les Turcs lors du discours que j’avais lu en Allemagne, en citant des mots que, de fait, je n’ai jamais prononcés. J’ai alors publié un rectificatif en expliquant que je n’avais jamais dit ces choses. Mais le lendemain, le rédacteur en chef écrivait : “non seulement il dit ces choses, mais en plus il le nie”. Deux pages du journal étaient alors spécialement dédiées aux “récits de témoins oculaires”, des personnes affirmant que j’avais dit ces choses. Personne ne m’a défendu. Ne pouvant pas être reçu par les principales chaînes de télévision, j’ai fait le tour de toutes les petites chaînes et expliqué que ce qui était écrit dans le journal était faux. Mais je n’ai pas réussi à convaincre les gens. Et puis un beau jour, un collègue turc d’Allemagne m’a appelé et m’a dit: “Je suis venu écouter votre discours ce jour-là, et je l’ai enregistré pour la radio de Cologne ; si vous voulez, je peux vous envoyer la cassette.” C’est seulement grâce à cette cassette que j’ai pu prouver que le journal avait publié des mensonges – et ce journal m’a alors présenté ses excuses.

Je vais vous donner un autre exemple, avant de chercher à comprendre, avec le plus de recul possible, pourquoi les journalistes agissent de manière aussi méprisable.

À peu près à la même époque, j’avais écrit un roman appelé Aldatmak (“Betrayal”). Or un matin, l’un des journaux mainstream publiait un article dont le titre faisait de moi un “voleur de romans”. Surprise. Le journaliste concerné déclara qu’il n’avait pas lu mon livre. Il s’appuyait sur les dires de sa femme, qui en lui parlant de l’intrigue lui affirmait que cela semblait avoir été plagié dans un roman d’Arthur Hailey. J’ai alors tenu une conférence de presse pour dénoncer ce mensonge. Et le lendemain, le journal qui prétendait que j’avais “volé le livre” d’un autre a publié un autre article, en déformant mes propos. Quand je me suis un jour retrouvé devant le rédacteur du journal, je lui ai demandé: “Pourquoi avez-vous déformé ce que j’ai dit ?” Je n’oublierai jamais la réponse qui me fut faite : “Appelez-çà une licence journalistique”.

Pour lui, c’était du journalisme. Et il n’est pas seul à voir ainsi ce métier : nombre de journalistes partagent son point de vue. Il s’agit de déformer la vérité. D’ailleurs, récemment, a été diffusé un entretien audio de ce même journaliste (qui, malgré n’avoir jamais lu mon livre, a déclaré avoir “compris” que j’avais volé l’intrigue). Et il laissait entendre que l’un des hommes du Premier ministre “déforme les sondages d’une manière qui profite au gouvernement”.

Je pense que j’ai donné de nombreux exemples à l’étranger et en Turquie. Passons maintenant à la question cruciale : pourquoi les journalistes agissent-ils de manière si méprisable ?

Le journalisme a trois ennemis principaux: le gouvernement, les patrons des journaux et les lecteurs.

Les gouvernements essaient d’utiliser les journaux comme un moyen de diffuser leur propagande, et la plupart d’entre eux réussissent à le faire. Ils tentent d’empêcher les journaux de publier leurs «secrets», et en général ils y parviennent aussi.

Vous connaissez sans doute l’un des plus illustres exemples de ce phénomène. A la demande du gouvernement américain, un journal avait choisi de ne pas publier les informations qu’il avait reçues au sujet de l’invasion de la Baie des cochons. Or par une ironie du sort, plus tard, le président Kennedy aurait déclaré que le journal aurait du publier l’histoire, car cela, peut-être, aurait permis d’éviter le fiasco…

Aujourd’hui, dans les pays développés, les journaux parviennent plus ou moins à esquiver cette pression de l’Etat. Enfin, dans une certaine mesure, car ils ne peuvent jamais totalement l’éviter. Pour quelles raisons ? D’abord parce qu’ils souhaitent rester “en bons termes” avec le gouvernement. Ensuite, plus important, parce qu’une majorité de journalistes considère les “intérêts nationaux” plus importants que les principes de l’éthique.

Pour un journaliste, la notion d'”intérêt national” ne devrait pas exister, ne peut pas exister. Protéger l’intérêt national, c’est le rôle de ceux qui travaillent pour l’Etat. Le rôle des journalistes c’est de révéler la vérité. C’est une division du travail au sein de la société. Les sociétés ont inventé le journalisme pour cette raison: il s’agit de trouver ce qui est secret, ce qui est caché, puis de le mettre au grand jour et d’en faire profiter les lecteurs. Si les journalistes commencent à penser comme des responsables gouvernementaux, cette division du travail se décompose.

Le gouvernement veut être seul à décider ce qui est dans l’intérêt national. Mais que faire si le gouvernement prend une mauvaise décision, ou si ce qu’il définit comme étant “dans l’intérêt national” va en réalité contre l’intérêt de l’État et de la société ? Et comment le savoir sans vrais journalistes, sans que la vérité soit publiée ?

L’une des plus grandes menaces pour la société, c’est que les journalistes s’éloignent de leur profession et se transforment en représentants officiels de leur gouvernement. C’est une menace qui existe partout à travers le monde. Comme je l’ai déjà mentionné, les pays développés commencent progressivement à échapper à cette menace, mais dans d’autres pays comme la Turquie, cette conduite hautement contraire à l’éthique a encore cours.

Notre pays est plein de journalistes persuadés qu’ils doivent dissimuler la vérité dans «l’intérêt national», et en plus, nous les entendons s’en vanter sans vergogne. Nous sommes entourés de journalistes qui disent: “Je n’aurais pas publié cet article.” Ils ne le publieront pas, en se disant que ce n’est pas dans l’intérêt de l’État. J’aimerais leur demander : “Qu’avez vous à faire de l’État ?” Vous n’êtes pas responsable de l’État. Vous n’avez de responsabilité qu’envers la société et envers votre profession, et cette responsabilité devrait vous obliger à publier toutes les histoires que vous savez vraies. Lorsque vous ne les publiez pas, lorsque vous cachez certaines vérités, vous abusez de la confiance que la société a en vous, vous trichez et vous fraudez.

Le deuxième problème du journalisme, ce sont les patrons des journaux. Ces patrons veulent être en bons termes avec le gouvernement et avec les annonceurs. Ils n’aiment pas irriter les annonceurs ou s’opposer à eux avec leurs papiers ; ils essaient constamment de freiner les journalistes avec lesquels ils travaillent. Les rédacteurs sont conscients des inclinations de leurs patrons, et ils font de leur mieux pour mener à bien leur travail sans entrer en conflit avec eux. Mais travailler avec les patrons des journaux est difficile, car ils ont tendance à licencier les gens.

Je le sais bien, parce que j’ai été licencié de nombreuses fois. Mon premier travail en tant que rédacteur en chef a duré seulement dix jours, ce qui, je crois, est un record. J’ai été licencié parce que j’ai écrit un article intitulé “Atakürt” (Atakurde). Non seulement le journal m’a licencié, mais le lendemain, ils ont publié un article sur deux colonnes en première page en disant qu’ils m’avaient licencié “en raison des réactions des lecteurs”.

 Ahmet Altan avait titré son article “Atakurde”

Pour travailler avec les patrons des journaux, il faut avoir le sens de l’équilibre. Rester sur ses positions, sans prendre le risque de perdre son emploi, mais sans agir de manière contraire à l’éthique. C’est un art difficile. Diriger un journal, tout en restant fidèle à l’éthique, c’est réellement très difficile, et très peu de journalistes pourront vous dire “c’est précisément ce que je fais”.

Pour voir en quoi des journaux ont un comportement contraire à l’éthique, il ne suffit pas de lire ce qu’ils publient. Ce que vous devez vraiment faire, c’est observer ce qu’ils ne publient pas. Et si les journalistes intègres ne publient pas ces histoires, les lecteurs ne peuvent pas savoir qui ils sont.

Dans le journalisme, la plus grande malhonnêteté et la fraude ne tient peut-être pas aux articles publiés, mais plutôt à ceux qui ne le sont pas. J’ai toujours cru et je crois encore que “le meilleur journal” sera créé en publiant les récits que d’autres ne publient pas. Un “petit” journal qui publie ces récits a ainsi plus d’impact que des “grands” journaux. (…)

Je ne me souviens pas l’avoir dit, mais apparemment, avant que le journal que j’ai dirigé plusieurs années n’apparaisse en kiosque, j’aurais déclaré à son propriétaire : “Si nous vendons trente mille exemplaires, nous ferons bouger ce pays”. A l’époque, il pensait que je disais n’importe quoi… Pourtant, nous avons secoué le pays sans même atteindre ce chiffre de ventes…. (…)

Passons au problème le plus compliqué rencontré par les journalistes: leurs lecteurs. Les sociétés, comme tout organisme vivant, n’aiment pas le changement ; et comme tout organisme vivant, elles ont besoin du changement pour vivre. Cela crée un étrange dilemme.

Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des journaux, qui travaillent au service de la malhonnêteté, s’adressent à la partie de la société qui ne veut pas changer ; le un pour cent qui reste s’adresse à la partie de la société obligée de changer. Dans tous les pays du monde, le lecteur de journaux ordinaire aime lire des articles qui vantent sa nation, sa patrie, sa religion ou sa langue. C’est connu de tous les politiciens, qui font constamment l’éloge de leur public.

Il n’y a pas de pays qui n’ait pas l'”l’histoire la plus glorieuse au monde”; chaque pays croit que la sienne est la plus glorieuse. C’est d’une bêtise. Personne ne se demande comment il est possible que tous les pays aient l’histoire la plus glorieuse au monde.

C’est à la fois stupide, tout en étant le plus grand problème que rencontre le journalisme. Que faites-vous si la vérité que vous vous sentez obligé de révéler va à l’encontre des croyances de vos lecteurs, qui pensent avoir l’histoire la plus glorieuse au monde ?

Permettez-moi de vous en donner une illustration. Le génocide arménien.

Comme vous le savez, lorsque nous approchons du centenaire de 1915, cette question est devenue importante en Turquie. Avec une expression neutre, et sans utiliser le mot “génocide”, le Premier ministre a présenté ses condoléances aux Arméniens. Si aujourd’hui un journal écrit sur le génocide arménien avec le mot “génocide” et dit la vérité sur ce qui s’est passé, la première réaction ne viendra pas de l’État mais des lecteurs. Très peu de journaux peuvent supporter une telle pression de ces lecteurs qui ne veulent pas lire des articles opposés à leurs croyances, aux idées qu’on leur a inculquées, et aux connaissances solidement ancrées en eux.

Jusqu’à récemment, l’Etat turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan, ou PKK, étaient en guerre. Ni les lecteurs turcs ni les lecteurs kurdes ne voulaient lire les vérités de cette guerre. Les uns comme les autres voulaient entendre parler de l’héroïsme et de la légitimité de leurs propres combattants.

Le principaux journaux étant tous turcs, c’est toujours la légitimité et l’héroïsme des soldats turcs qui a été mise en avant. Il n’y avait presque pas de journaux turcs rapportant l’injustice rencontrée par les Kurdes.

Or cela n’était pas seulement dû à la pression de l’Etat et des propriétaires de journaux, mais aussi à la pression des lecteurs. Les journaux cédant face à cette pression, la communauté kurde était montrée du doigt comme “mauvaise”. Alors quand l’État a décidé de faire la paix, ces journaux ont eu du mal à expliquer l’intérêt de cette paix à leurs lecteurs…

Tous les journaux du monde sont confrontés à un lectorat qui a été conditionné par la propagande de l’État, par un système d’éducation contrôlé par l’État, et par une histoire officielle. Si cela a en partie changé dans les pays développés, cela n’a pas entièrement changé. C’est le problème le plus difficile à surmonter pour les journalistes.

Permettez-moi de vous donner un autre exemple, tiré de mon expérience personnelle.

En 2009, le maire d’un petit hameau du Kurdistan a appelé notre journal. Il nous a expliqué qu’un mortier lancé par une unité militaire avait tué une petite fille. Nous avons alors envoyé un journaliste sur place.

Ce qu’il a découvert était terrible. Après avoir demandé à sa mère de lui faire cuire des pâtes, la jeune Ceylan est sortie de chez elle pour jouer devant la maison. Elle a été touchée par un mortier lancé par l’unité militaire située sur la colline opposée au hameau. Nous avons publié l’histoire en première page. Le lendemain, il n’y avait pas une ligne sur ce drame dans la presse turque.

Le deuxième jour, nous avons de nouveau consacré notre première page à cette histoire, en donnant des détails supplémentaires. Toujours pas une ligne dans la presse turque.

Le troisième jour, quand nous avons voulu encore une fois dédier notre première page à ce drame, un collègue s’est écrié : “Ne perdez pas votre temps M. Ahmet. Cette histoire n’a aucun impact.” Nous avons néanmoins publié le témoignage de la maman de la petite fille en première page. Elle racontait: “J’ai rassemblé les morceaux de ma fille dans ma jupe.” Et c’est seulement après ce troisième article que d’autres journaux se sont emparés de cette histoire, et cette petite fille est devenue un symbole de l’injustice.

Les journaux qui ont eu du mal à publier cette histoire avaient non seulement peur de l’État, de l’armée et de leurs patrons, mais aussi des réactions de leurs lecteurs.

Bien sûr, il y a une autre vérité qui doit être racontée.

La majorité des journalistes partagent également les réactions du public. Ils sont victimes du même conditionnement, de la même éducation, de la même idéologie officielle. Voilà pourquoi ils savent exactement quelle sera la réaction des lecteurs, et ils réagissent avant même que les lecteurs ne le fassent. Ce conditionnement les empêche de mener à bien leur travail de journalistes.

S’ils “font parfois partie de l’État” et pensent comme l’État, ils font parfois partie des lecteurs et pensent comme eux. Ils ne savent même pas qu’ils le font. Et quand ils le font, ils trahissent leur responsabilité envers les lecteurs et leur profession.

Les journalistes doivent se libérer, se sauver eux-mêmes, non seulement de l’État, mais aussi du conditionnement des lecteurs.

Ceux des lecteurs qui ne veulent pas changer sont mal à l’aise face à la vérité. Mais ce sont précisément eux qui doivent changer, sans être conscients de ce besoin, ce sont eux pour qui le besoin de la vérité est d’autant plus vital. Les journalistes courageux et honnêtes suscitent des réactions négatives mais aussi de l’intérêt. Et c’est cette double tension qui fait triomphe le journalisme.

Comme vous le savez, Seymour Hersh a raconté l’histoire du massacre de My Lai, une histoire pour laquelle il a remporté le Pulitzer. D’après vous, Hersh était-il le seul journaliste qui connaissait ce massacre, ou était-il le seul journaliste à publier cette histoire ? Je ne peux pas en être sûr. Je suppose pourtant qu’il n’était pas le premier journaliste à connaître cette histoire, mais tout simplement le premier à la publier.

Dans de telles affaires, il est rare que l’information soit détenue par un seul journaliste, mais souvent, elle est entre les mains du seul journaliste ou du 1% de journalistes qui sont assez courageux. Et c’est ce 1% qui change nos vies et change le monde.

L’histoire de Hersh a contribué de façon importante à changer l’opinion publique américaine sur la guerre du Vietnam. Si Hersh avait pensé comme l’État, comme son patron, comme ses lecteurs, il n’aurait pas écrit cette histoire. Mais il a pensé comme un journaliste, il a agi comme un journaliste, et aujourd’hui, on parle de lui dans ce petit coin d’Istanbul.

99% des journalistes ne laissent pas leur nom dans l’histoire, ils sont oubliés, mais on se rappelle de ce 1% différent.

Voilà pourquoi un véritable journaliste prend le risque d’affronter l’État, son patron et, surtout, ses lecteurs.

Si l’on représente 1% dans une profession où 99% des personnes cachent la vérité, c’est comme une allumette que l’on gratte dans l’obscurité: tout le monde vous voit.

Une allumette qui brûle dans l’obscurité est plus brillante qu’un puissant projecteur en plein jour. Pour cette raison, des journalistes qui écrivent des vérités que personne d’autre n’ose écrire attirent immédiatement l’attention. Ils peuvent déclencher colère et hostilité, mais ils ne sont pas oubliés.

Nous le savons très bien, car aujourd’hui ce discours est donné dans une société qui est retournée à l’obscurité. Ici, nous continuons de connaître les profondeurs de cette obscurité que les “pays développés” ont progressivement abandonnée. La Turquie traverse une période où le journalisme connait la pire forme d’oppression. Il y a un gouvernement qui ne tolère pas la moindre critique. Il détient une grande partie de la presse. Et les médias que le gouvernement ne possède pas sont menacés de diverses façons. Le gouvernement accuse de traitres ceux qui publient des vérités qui lui déplaisent. Et il affirme que ses propres intérêts sont aussi ceux du pays.

Ils licencient des journalistes non seulement parce qu’ils n’aiment pas ce qu’ils font, mais aussi parce qu’ils n’aiment pas ce que font leurs maris ou leurs femmes. Le nombre de journalistes sans emploi augmente chaque jour. Et pendant que le gouvernement essaie d’enrichir ses supporters, il condamne ses opposants à mourir de faim

Aujourd’hui, la presse turque est sous haute pression. Mais elle est comme le lapin dans le chapeau du magicien. Quelle que soit la pression que vous mettez sur lui, il continue d’exister, sans être écrasé. La presse continue d’exister. A 99%, elle agit de façon mesquine et malhonnête. En cachant et en déformant la vérité, elle attaque ceux qui disent la vérité. Mais il y a aussi le 1%. Comme une allumette dans l’obscurité, ce 1% nous illumine et se consume pour pouvoir dire la vérité. Nous voyons sa lumière, cette lumière nous donne de l’espoir, et nous avons confiance dans le courage et l’intégrité de ce 1%.

Mon discours a été long. J’aimerais offrir mon respect et ma gratitude à ce 1% de journalistes présents dans le monde entier, ces flammes dans l’obscurité qui brûlent pour créer la lumière. Je vous remercie d’avoir eu la gentillesse de venir ici pour m’écouter.

*

Image à la une : Pays-Bas… Devant l’Ambassade de Turquie. Quelques journalistes faisant partie de ce 1%…


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