« Bannis de nos vies » : les intellectuels pleurent la Turquie qui fut

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L’article de Çağla Aykaç, notre amie, universitaire exilée, tout comme des centaines d’autres, comme aussi Engin Sustam, auteur de Kedistan… Cet article est d’abord paru sur le site The Conversations en anglais puis en français. Nous le relayons avec leur aimable autorisation, pour élargir le champs de lecture.


« J’écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir. Comme on cueille un fruit sur la branche, comme on arrache une racine ».

Aslı Erdoğan, « Taş Bina ve Diğerleri »

Il y a encore peu de temps, la Turquie était en pleine ébullition et offrait des espaces pour tous et toutes. Les islamistes et les nationalistes de tous bords se côtoyaient confortablement, les femmes parlaient haut et fort, les activistes LGBTIQ marchaient avec fierté, les laïcs et les Kémalistes continuaient à défendre leur vision de la nation, et les minorités commençaient à obtenir la reconnaissance de certains de leurs droits fondamentaux.

Après des années de déni, nous commencions tout juste à reconnaître l’existence des citoyens Kurdes de Turquie, et les traumatismes qui avaient accompagné le processus de création de l’État-nation turc. La vie était chaotique, violente, mais aussi pleine de potentiels.

Diyarbakır, capitale historique et symbolique du Kurdistan, déchirée par trente années de guerre, renaissait et attirait des penseurs, des artistes, des investisseurs, des chercheurs et des gens qui rentraient simplement chez eux. Istanbul brillait, joyau historique sur le Bosphore.

L’injustice régnait, mais nous parlions de justice. La vie culturelle et intellectuelle vibrait, pleine de traductions et d’expérimentations. Les gens qui avaient vécu ailleurs revenaient au pays et s’en réjouissaient. Les étrangers, de l’Ouest comme de l’Est, souhaitaient y goûter. Nous n’avions jamais été aussi proches de la paix.

Assassiner la démocratie

Aujourd’hui, notre démocratie est très sérieusement menacée. La menace n’émane pas d’une puissance étrangère, ni de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Les menaces ont commencé avec la série d’élections de 2015 qui a consolidé les pouvoirs du Président Recep Tayyip Erdoğan.

Lors du référendum à venir d’avril 2017, les citoyens de Turquie devront voter des changements constitutionnels qui prévoient de donner les pleins pouvoirs à l’exécutif.

Ce référendum se déroulera dans un contexte d’état d’urgence imposé et renouvelé depuis juillet 2016. C’est-à-dire que les votes auront lieu alors qu’une bonne partie de l’opposition politique est en prison ou en exil, que des milliers de fonctionnaires ont perdu, au travers de décrets et de lois, leurs droits de citoyens et que des hommes en armes patrouillent dans les rues.

Le chef d’orchestre de ce simulacre de démocratie est le président de la République lui-même.

Université piétinée… Sciences-Po Ankara, février 2017

Au cours des cinq dernières années, beaucoup de personnes ont essayé de résister et ont cherché à nourrir la démocratie en Turquie. Nous avons eu la chance de vivre des moments parfois effrayants mais aussi fascinants et très instructifs au niveau des pratiques des mouvements sociaux, légaux et illégaux, armés et pacifiques.

Mais rien ne semble pouvoir arrêter le Président. Sous sa direction, le pays entier a été soumis à des attaques sexistes et racistes. Nous avons vécu des séries tragiques d’attaques à la bombe. Nous avons vu des villes entières sous couvre-feu. Chaque fois, les médias ont été censurés et le règne de l’impunité s’est élargi.

Dissoudre la vie quotidienne

Il est très difficile de faire part des sentiments qui accompagnent la dissolution de la vie au quotidien. Les attaques de l’état sont sur les esprits, sur les corps, sur les propriétés privées, les biens et institutions publiques, et les communs.

Comment « purge »-t-on 150,000 personnes en six mois, avec 89,0000 arrestations et 49 000 emprisonnements ?

L’État peut-il vraiment annuler votre passeport et geler vos comptes bancaires ? Pourquoi tant de personnes qualifiées se retrouvent-elles désormais sans emploi ? Et pourquoi n’ont-elles plus le droit de travailler ? Pouvez-vous vraiment avoir perdu votre passeport du jour au lendemain, parce que votre nom figure sur une liste du Journal officiel ?

Tous ces hommes pensent-ils réellement que les femmes arrêteront de rire en public et qu’elles commenceront à produire des bébés pour la nation ? Peut-on vraiment laisser des milliers de personnes croupir en prison, juste comme ça ? Qui sont ces hommes qui réclament plus de sang, notre sang ? Et qui sont tous ceux qui acquiescent en silence ?

Comme dans tous les régimes autoritaires, les chiffres sont aberrants. Mais au delà de l’aspect quantitatif, c’est aussi la qualité de nos vies qui est affectée.

Depuis un an, beaucoup d’entre nous sommes passés par des interrogatoires, la prison et/ou l’exil. Nous avons été insultés, menacés, et agressés en public par des représentants de notre gouvernement et des citoyens ordinaires. Certains ont dû faire leur valise et quitter leur vie en une nuit. D’autres continuent de se rendre au tribunal quotidiennement pour défendre leurs droits, ou ceux de collègues et d’amis. Les rues ont perdu leur joie et vous n’êtes plus en sécurité nulle part, même pas chez vous. Les cellules des prisons sont sales et aucun de vos droits n’y est respecté.

Des gens comme les autres

Cela fait beaucoup à gérer au quotidien. Beaucoup de personnes sont déjà au-delà des limites de ce que leur dignité peut endurer et nous faisons tous de notre mieux pour continuer à avancer.

Autrefois, nous avions des vies assez banales, avec des responsabilités, des familles, des vacances, des problèmes quotidiens, un peu comme vous. Qui sommes-nous ? Qui sont toutes ces personnes que l’État turc essaie de réduire au silence ? Il y a des jeunes parmi nous, des retraités, des grands et des petits, certains portent des lunettes, d’autres le voile, et d’autres encore ont des piercings.

Ils/elles sont les médecins qui soignent nos plaies, les avocats et les syndicalistes qui défendent nos droits, ceux qui cultivent nos terres, enseignent à nos enfants. Ils/elles sont les traducteurs/rices de textes littéraires et scientifiques en langues kurde et turque. Ils/elles sont des universitaires qui ont produit et diffusé des savoirs sur notre histoire, notre société, notre économie, nos arts et nos sciences.

Ce sont des personnes que nous écoutions à la radio, que nous suivions dans les débats d’opinions à la télévision, et dont les chroniques paraissaient régulièrement dans les journaux, les musiciennes que nous écoutons et les auteur(e)s que nous lisons.

En réalité, nous sommes des gens comme les autres, avec en commun notre besoin de défendre nos droits et nos libertés. Les plus précaires ont été attaqués en premier, et maintenant même les plus privilégiés doivent faire face à l’injustice. Quelles que soient nos destinées individuelles, nous avons tous et toutes été banni(e)s de nos vies.

Pour certain(e)s, c’est la première vraie rencontre avec la violence d’État. D’autres, en particulier les citoyen(ne)s et politicien(ne)s kurdes, ont déjà connu les prisons turques et la torture. Aujourd’hui, à nouveau en prison, ils/elles continuent de réclamer la paix et la démocratie.

Nous serons de retour

Il ne peut y avoir ni justice ni démocratie tant que toutes ces personnes sont en prison. Pour que le référendum du mois prochain puisse répondre aux standards démocratiques, il faudrait que l’état d’urgence soit levé et les décrets-lois arbitraires annulés.

Pourtant, alors que la date du référendum « démocratique » approche, nous ne sommes témoins que de censures, d’arrestations, de destructions, d’assassinats, de morts civils et de cadavres bien réels.

Tous ceux et celles qui, en ce moment, font campagne pour le « non » au référendum en Turquie savent que leurs chansons ne suffiront pas à contrer une machine armée pleine de rage nationaliste. Mais on essaie quand même.

Nous portons la douleur et la mémoire de tous ceux et celles que nous avons perdus en chemin. Notre sensibilité ne nous sauvera sans doute pas, mais nous savons que prendre soin de soi et se tenir solidaires sont aussi nécessaires que politiques. Nous célébrons notre diversité, et continuerons de réclamer la justice pour tous, et la paix.

Çağla Aykaç
Chercheure à l’Université de Genève

çagla aykaçDr. Çağla Aykaç
Docteure en Sociologie, Çağla E. Aykaç a travaillé sur les transformations de l’espace européen au travers de sa rencontre contemporaine avec l’islam. Elle a effectué du terrain dans de nombreuses villes européennes avec un intérêt particulier pour les questions de genre et de racisme. Après avoir obtenu son doctorat à l’EHESS à Paris, elle a  enseigné pendant 5 ans à l’université de Fatih à Istanbul des cours sur les  nationalismes, les mouvements sociaux, et les méthodes qualitatives en sciences sociales. Elle est actuellement collaboratrice scientifique dans le département de Géographie et en Etudes Genre à l’Université de Genève.

 

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‘Banned from our own lives’: intellectuals mourn the Turkey that once was
« Bannis de nos vies » : les intellectuels pleurent la Turquie qui fut
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