Asliberté pour dix écrivains persécutés par le pouvoir turc

Asliberté

Un jour de janvier, Valérie Rouzeau m’a envoyé ce mot qu’elle venait tout juste d’inventer : « ASLIBERTÉ », écrit en lettres capitales. Valérie Rouzeau est poète, et ça fait partie de son travail que de forger des mots, des étincelles de mots nouveaux qui sans elle n’auraient pas existé. Je ne sais plus de quoi on pouvait parler juste avant. Le mot a surgi comme une effraction. ASLIBERTÉ. Un mot qu’une poète a taillé dans notre langue pour rassembler, avec à peine quatre syllabes, neuf lettres parmi les plus courantes, toute la violence de l’enfer turc et ce symbole qui s’est construit, du fond d’une prison turque, pour porter une insurrection imprévue.

Valérie m’avait dit qu’à Saint-Etienne, où elle venait d’arriver en résidence d’écriture, elle avait rencontré un Kurde et que pour lui, même en France, c’était dur d’être kurde. Sa remarque m’avait frappé. J’avais pensé à Halil, réfugié politique kurde qui était venu, dans une librairie d’Avignon, nous faire entendre les mots du Bâtiment de pierre dans la langue où Aslı avait pu les écrire. J’avais beaucoup parlé les jours suivants avec Halil. Ses histoires me racontaient la haine des « Turcs blancs » pour les Kurdes, tous terroristes à leurs yeux. Même en exil, dans une petite ville de la taille d’Avignon, la haine continuait à répandre la peur au sein des familles kurdes exilées. Au quotidien, cette haine se traduisait par des menaces et des insultes. D’autres fois, la menace prenait la forme d’un accident inexpliqué, d’un incendie d’origine criminelle dont l’enquête n’aboutissait jamais à rien. Et jusqu’en janvier 2017, le mot de Valérie Rouzeau faisait défaut pour répondre à ce visage de haine qu’on voit à tant de Turcs blancs quand ils entendent parler des Kurdes. Les mots manquaient à qui voulait répliquer face à ce vieux racisme, aussi identitaire que viscéral.

Maintenant il y a ce mot inespéré – l’asliberté, si nécessaire à ceux qui luttent – comme un nouveau drapeau qu’une poète vient d’inventer pour ceux qui refuseront de se taire. Parce que nous sommes nombreux, aujourd’hui, à exiger qu’on arrête le massacre d’un peuple sans État aux portes de l’Europe. Parce que nous sommes amoureux d’une autre Turquie, de sa littérature, de sa modernité aussi laïque que transcontinentale, des traditions et du travail de mémoire que portent les peuples qui la composent. Par chance, nous sommes de plus en plus nombreux à avoir lu les chroniques d’Aslı Erdoğan, à avoir ouvert les yeux en la lisant, à avoir éprouvé ce sentiment de gratitude pour celle qui osait raconter, semaine après semaine, les persécutions que la police et l’armée d’un État faisaient subir à un peuple en danger.

Au premier jour de son procès, Aslı Erdoğan a lu sa plaidoirie, un long texte de quatorze pages qu’elle avait rédigé en prison. Un peu comme on écrit le premier chapitre d’un livre qui va demander du temps à prendre forme. Un livre dont personne ne devinera la fin avant qu’elle ne s’impose par l’écriture, à la manière de ces destins que ses romans racontent. Que disait-elle de sa voix grave, debout à la barre face à ses juges ? Elle leur rappelait que si seulement ils avaient pris la peine de lire ses récits, ils auraient pu comprendre d’emblée que les accusations portées contre elle n’étaient qu’un contresens. Depuis vingt-cinq ans qu’elle écrit, la romancière à la minerve n’a pas d’autre ambition que de raconter l’immense souffrance de l’Autre. Une souffrance dont elle veut donner une description humaine et précise. Comme Anna Politkovskaïa pouvait témoigner du long martyr d’un peuple en Tchétchénie, en Ingouchie, pour empêcher de toutes ses forces l’indifférence des Russes qui y expédiaient leurs bombes, leurs enfants déguisés en soldats. Et si souvent, c’est la douleur universelle des enfants dans la guerre qu’Aslı a voulu raconter dans ses chroniques, donnant à cette douleur l’ampleur qu’Antigone ou Médée nous avaient enseignée par la voix d’Euripide, de Heiner Müller ou de Pasolini. Mais pendant que nous découvrons les chroniques d’Aslı, publiées en France six jours à peine après son procès, l’État turc n’a pas cessé d’exercer une violence terroriste contre le peuple des personnages d’Aslı, parents acculés avec dans leurs bras l’enfant né dans l’année, chiens pendus aux arbres, vieilles femmes bombardées, paysans massacrés, instituteurs torturés, familles expropriées malgré la neige dans les collines, chats cloués vivants aux portes de la maison juste avant l’incendie, amis d’enfance arrosés d’essence et brûlés vifs à l’intérieur des caves. Si bien que la plus haute littérature s’entrelace au présent aux sombres actualités d’une guerre presque invisible, hors champ des caméras occidentales, brisant les règles des tragédies antiques pour nous traumatiser jusqu’aux tréfonds de l’inconscient.

L’appareil d’État turc qui s’obstine à accuser des journalistes, des écrivains et des députés de terrorisme est le seul, à ce jour, à utiliser sa police et son armée pour terroriser tous ceux qui, par dizaines de milliers, veulent encore défendre les derniers vestiges d’une démocratie déjà à terre. Comment nommer cet État devenu criminel ? Quel nom faut-il fabriquer pour désigner l’État dont le meurtre collectif est devenu le projet politique ? « Quelle est la VÉRITÉ ? » demande Aslı. « Nous avons arraché les racines d’un peuple qui vivait sur ces terres depuis des milliers d’années. Nous avons commis des horreurs que connaissent sous le nom de “Grande catastrophe” ceux qui les ont vécues et qui y ont survécu. Peut-être qu’il ne faut pas juger le passé à l’aune des critères du présent, mais en nous taisant et en faisant la sourde oreille, c’est notre crime originel que nous perpétuons. Une oreille sourde non seulement aux événements de 1915 et de 1938, mais aussi à ceux d’aujourd’hui… »1

D’instinct, nous avons cessé d’être ces « témoins désemparés » dont parle Aslı Erdoğan dans ses chroniques. Le temps des témoins est terminé, nous sommes ici pour combattre, nous aussi, les armes de l’écriture à la main, engagés de toutes nos forces contre la terreur d’un État qui persécute et emprisonne ceux qui écrivent pour raconter les violences maintenant déchaînées, ce terrorisme de plus en plus systématique que l’Europe refuse de regarder en face.

Aujourd’hui, lundi 30 janvier 2017, ils sont dix écrivains à affronter l’acharnement de l’État turc. Pour eux, nous fabriquons un nouveau verbe avec le mot-drapeau de Valérie Rouzeau : dix fois nous répéterons le verbe « aslibérer ».

Aslibérez Arzu Demir ! Quel âge a-t-elle, Arzu ? Et qu’a-t-elle fait ? Arzu a été condamnée le 27 janvier 2017 à six ans de prison pour avoir écrit deux livres d’entretiens et de reportages, « Dağın Kadın Hali » et « Devrimin Rojava Hali ». Elle fait partie de ces journalistes qui prennent le temps d’écouter et de raconter, d’écrire ce qu’on lui a confié en prenant soin de ne pas trahir.

Aslibérez Ayşe Nazlı Ilıcak, écrivain elle aussi, et journaliste, et encore femme politique. Pourquoi est-elle détenue, elle aussi, depuis le 30 juillet 2016, à la prison pour femmes de Bakırköy ?

Aslibérez Pınar Selek. L’enfer de sa vie a déjà trop duré. Pınar Selek est sociologue, écrivaine et féministe. Elle a trouvé refuge en France pour échapper au harcèlement judiciaire qui dure depuis juillet 1998, presque vingt ans, depuis ce jour où la police turque l’avait torturée pour qu’elle livre les noms des Kurdes qu’elle avait pu interviewer pour un ouvrage.

Aslibérez Necmiye Alpay, traductrice de Paul Ricœur et linguiste, âgée de 70 ans, emprisonnée 136 jours en 2016 et aujourd’hui en liberté conditionnelle, menacée de prison à vie.

Aslibérez Sevan Nişanyan emprisonné depuis trois ans pour son livre « La fausse République », un ouvrage qui opère une critique généralisée des principes fondateurs de la République turque.

Aslibérez Aslı Erdoğan, romancière en liberté conditionnelle, menacée de prison à vie pour avoir écrit des chroniques dans un journal aujourd’hui interdit.

Aslibérez Turhan Günay, directeur éditorial du supplément littéraire de Cumhuriyet depuis février 1990. Il a été arrêté en même temps qu’une douzaine de collaborateurs du journal le 31 octobre 2016. Il est emprisonné depuis. Chaque semaine, le supplément publiait des présentations de livres, des critiques et des entrevues d’écrivains. « Günay était un homme amical, nous a écrit Mehmet Atak. Un homme au sang chaud, et un bon compagnon avec qui prendre un verre. Il chantait des chansons ethniques magnifiques puis se remettait à parler de livres dans le souffle suivant.  Günay qui a souffert de spasmes cardiaques en prison, a écrit une note depuis sa cellule dans laquelle il dit : « Jusqu’à ce jour, je n’ai écrit rien d’autre que des livres mais, si jamais je sors de prisons, je me mettrai à écrire des articles politiques. »

Aslibérez Ahmet Altan. Nouvelliste, essayiste et journaliste arrêté le 23 septembre 2016, pour avoir diffusé des “messages subliminaux” qui auraient encouragé le putsch de juillet 2016. En prison depuis. Ahmet est une des grandes voix de la littérature turque. Plusieurs de ses livres ont été traduits en français.

Aslibérez Mehmet Altan, le frère d’Ahmet. Journaliste, universitaire lui aussi, il est l’auteur de nombreux livres. Arrêté depuis le 22 septembre 2016 et en prison depuis.

Aslibérez Sara Aktaş, une jeune poète qui est aussi membre du Congrès des femmes libres. Elle écrivait pour un journal qui a été interdit par décret-loi. Elle a été arrêtée le 27 novembre 2016.

Aslibérez les dix écrivains de poursuites judiciaires aussi ridicules que délirantes. La littérature n’est pas un crime, mais un élément indispensable à la vie contemporaine en Turquie. Une littérature libre, courageuse et qui n’a pas perdu sa dignité dans les prisons d’un État terroriste.

Tieri Briet 


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