Un appel du 18 qui n’attendra pas juin

Il ne se passe pas une journée sans apprendre que de nouvelles arrestations sont survenues en Turquie, à la suite de dossiers d’enquêtes, toujours diligentées autour des mêmes chefs d’accusation, tout droits sortis de la loi sur le “terrorisme”.
Le principe en est simple. Prenez un par un les articles de la loi, tirez-en un qui pourrait servir de titre à un dossier à charge contre quelqu’unE à faire taire, et emballez le tout dans des “preuves” glanées chez le “suspect”, lors de la perquisition précédant la garde à vue. Cela, pour n’importe quel juriste, s’appelle une instruction à charge, partant d’une accusation sans délit autre que d’avoir “dit”, “écrit”, “prononcé”, “dessiné”,”voulu faire savoir”…

Dans cette loi, les accusations de “présomption de terrorisme ou d’intelligence avec le terrorisme”, alliées à “atteinte à l’unité de la Nation”, et donc forcément issues de “appartenance à une organisation terroriste”, sont énoncées par ce triptyque à usage multiple, véritable “machine à tampons” pour dossiers à la chaîne…

Ainsi, malgré le délabrement de l’injustice, provoqué par les purges d’après juillet 2016, la police peut officier, et délivrer aux Procureurs des dossiers ficelés et dûment classés “terrorisme”. Chaque cas, chaque “affaire” qui parvient à être connue ou documentée par le peu de presse indépendante qui les publie encore en Turquie, se retrouve être un copié-collé de la précédente.

Comment croire dans ces conditions à ce théâtre d’injustice, et surtout s’imaginer qu’un avocat, même le plus dévoué, puisse “personnaliser” la défense, rétablir devant les tribunaux aux ordres l’individualisation d’un dossier et la “personnalisation de la peine”.

Quand cette loi fut proposée et votée, toutes ces conséquences furent envisagées et décrites par l’opposition démocratique, en l’occurence le HDP seul contre tous, excepté les quelques rares frondeurs kémalistes habituels. Le coup d’état civil, déjà bien engagé, trouvait là, la “légitimité” de la répression qui allait suivre, véritable génocide politique de l’opposition. Le “cadeau” que le ciel fit à Erdoğan fort opportunément en juillet, et le sursaut unitaire national pour “défendre l’unité de la Nation turque et sa démocratie” permirent d’accélérer les processus… Ainsi va la démocratie turque non ?

Depuis, l’Assemblée vient même majoritairement de voter le projet de réforme constitutionnelle (qui sera soumis à référendum) qui pose le turban sur la tête de l’ensemble, et surtout celle de son Sultan pour 2023.

Voilà bien des questions politiques “internes à la Turquie” que les diplomaties européennes se contentent de saluer par une “grande vigilance“.
L’Agence française pour le développement (AFD) qui vient de promettre une somme de 250 M€ à la Turquie, pour donner la possibilité aux équipementiers français, aux bétonneurs et gestionnaires d’espaces publics, d’encaisser quelques profits, ne sera pas de ceux qui feront la fine bouche sur les interprétations et distorsions du droit international par la Turquie. Ce n’est pas de droit des affaires dont il s’agit. Le Consul est sur la même ligne. Visiblement, si on en juge la rapidité de la Belgique à répondre aux sollicitations policières d’Erdoğan, de ce côté là non plus, rien à attendre de bon de Bruxelles. Et, de toutes les manières, soyons réalistes, une grande majorité des gouvernements et “majorités” européennes sont en sursis où en fin de règne. La curée électoraliste fera rage en 2017.

Si on observe à quelle vitesse a disparu des médias la situation crée par la reprise d’Alep, et son cortège de victimes, on peut parier aussi que ce qui n’a constitué qu’un “intermède” pour certains d’entre eux, autour de la personnalité d’Aslı Erdoğan, va aussi se dissiper, tant dans les salles de rédaction que parfois certains tapis de salles de réception, entre initiés et élus, et repasser dans la rubrique “culture”.

Ainsi, la formidable mobilisation, le bel élan pour défendre la liberté d’expression en Turquie, à partir d’une personnalité d’écrivaine, pourrait-ils connaître une trajectoire qui ne les amènerait pas à passer par la défense opiniâtre de toutes et tous les accusés de terrorisme, aujourd’hui otages emprisonnés en Turquie, en retournant vers un unique et apolitique ancrage littéraire et culturel. Comme on aurait blanchi un Mandela. Nous connaissons des ministres que cela arrangerait bien, sans vouloir nous montrer mauvaise langue.

Alors, encore une fois, que faire ?

Nous sommes nous posé cette question, assortie de pessimisme, lorsqu’il s’est agit de lancer un appel pour la libération d’Aslı Erdoğan ?
Quand, alors que les réactions de la profession, lors de salons du livre, celle des éditeurs, se sont perdues dans le sable des plages du mois d’août, et que l’après putsch en Turquie voyait ses grandes purges débuter, avons nous rejoint le camp des aquabonistes ?

Il y a eu un appel par là, une lettre de prison d’Aslı par ci, un entêtement à penser qu’il était toujours utile de lancer des bouteilles à la mer… Et, malgré tous les pronostics, malgré le désintérêt (heureux en l’occurence) des politiciens habituels, il s’est trouvé des maillons d’une chaîne qui ont tissé une solidarité, oh, bien fragile, sur trois continents. Et il faut le reconnaître, il s’est trouvé aussi ici et là des “journalistes” pour tenir tête à des rédactions affairées ailleurs, ou simplement convaincre, qui ont commencé à faire du “bruit”, et ont rejoint le bruissement des mots lus, puis bientôt mis en musique.

Ces mêmes mots, qui décrivent aussi la réalité de la répression en Turquie, des discriminations, ont appelé nombre de consciences à déchirer le rideau de fumée soigneusement entretenu, pour cause de “rétention de réfugiés indésirables en Europe”.

Et si, par bonheur, Aslı Erdoğan, ainsi portée vers la lumière, se retrouvait libre en mars, après ce nouveau jugement d’injustice à venir, nous n’oublierons pas, du moins pour beaucoup d’entre nous, qu’elle disait “qu’elle ne serait pas libre tant que les autres resteront en prison”.

Et qui sont ces autres, ces milliers d’autres ?

Si vous parcourez Kedistan régulièrement, vous commencez à les connaître, ou du moins celles et ceux qui collectivement résistent et se portent défenseurs de tous, et acceptent cette mise en avant sans crainte. Ils n’ont plus aucune illusion sur ce régime qui les accable.

Ils, elles, femmes, hommes, sont, pêle mêle, avocats, activistes, intellectuellEs, universitaires, artistes, quidam, féministes, cinéastesjournalistes, éluEs, politiques, LGBTI, auteurEs, toutes et tous otages politiques d’un régime fascisant.

Et ce ne serait pas la première fois dans l’histoire des courtes ou longues vies de chacunE d’entre nous que nous rencontrons cette situation où la simple conscience demande d’agir, chacunE selon ses compétences, possibilités et avec la conscience de le faire aussi pour nous mêmes, au vu des nuages qui s’accumulent.

Alors, vérifions uns par uns les maillons de la chaîne, et même s’il en manque un peu au final, imaginons collectivement comment faire de ces visages, de ces humanités encagées, des compagnons de résistance quotidienne, ici et là bas.

Nous avons lu des textes, projeté des films, mis en lumière et en musique des mots pour Aslı Erdoğan, et nous continuerons à le faire jusqu’à sa libération… Nous le ferons aussi pour toutEs les autres… En inventant les mots si nécessaire.

Le livre de l’oppression turque ouvert sous nos yeux appelle aussi tout autant à lectures et compréhensions collectives, parce qu’il contient en creux des devenirs menaçants et destructeurs, pour nos propres vies “libres”.

Certes, plus nombreux, plus divers nous serons…

Alors, quelques jours en mars ?


Vous pouvez copier, partager, diffuser cet appel sans retenue, vous y joindre, nous faire part de vos idées d’initiative…

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