Génocide, j’écris ton nom

samedi

Samedi 7 janvier 2017, à midi, c’était la 615ème fois que les Mères du samedi se réunissaient place Galatasaray, à Istanbul. Elles ne demandent qu’une seule chose : où sont nos enfants ? Elles veulent savoir la vérité mais personne, ici, n’a le courage de leur répondre. Alors, le samedi suivant elles reviennent sur la même place et posent à nouveau la même question, cernées par les forces de police qui ont reçu l’ordre de se taire : Que sont devenues les jeunes femmes, où sont les corps des hommes encore si jeunes sur les photos, tous disparus depuis tellement d’années, alors qu’ils et elles étaient entre les mains de la police d’État ? 615 semaines que l’État préfère garder le silence, les lèvres aussi dures qu’un bec d’oiseau charognard, les derniers de la chaîne : ceux dont les becs ont été taillés pour fracasser les os séchés par le soleil d’Anatolie, pour en tirer encore un peu de moelle et vivifier leur sang d’oiseaux qui se nourrissent de pourriture et de mort.

Hier, lors de ce rassemblement pour la mémoire, Maside Ocak a lu un communiqué de presse dans le froid et la neige, avant d’être interrompue par un officier de police qui a donné l’ordre de la placer en garde à vue. Juste avant, en langue kurde, Emine Kaya venait de déclarer « Je veux seulement la paix ! », et ses yeux noirs étaient sincères.

Est-ce que Maside Ocak va disparaître à son tour entre les mains de la police ? Dix jours que j’arpente les rues d’Istanbul, que j’écoute les récits d’Asli Erdoğan et de ses amis, et c’est assez pour comprendre qu’ici c’est tout un peuple qui est traité comme un ennemi à abattre. C’est invivable, irrespirable, comme une pulsion de mort sale qui s’infiltre dans les rouages d’un Etat déjà ivre de meurtres. Sur le visage malsain d’Erdoğan, la joie du vautour charognard. Le ricanement du Necrosyrtes monachus. Si nous sommes encore un peu humains face aux oiseaux de proie, nous ne pouvons pas accepter que Maside Ocak et ses sœurs de douleur soient à nouveau persécutées et humiliées par la police turque. Elles demandaient seulement que vérité soit faite.

Courageuses, solitaires, Aslı Erdoğan et et Necmiye Alpay ont pris la défense de ces femmes qui ont perdu leurs frères et leurs enfants. Qui peut leur donner tort ? Elles ont déjà payé très cher pour avoir raconté la vie et la mort qui étaient faites au peuple kurde dans leur pays. Mais aujourd’hui, c’est à nous d’entrer dans ce combat. À nous de raconter et je commence ici, tôt ce matin quand la neige continue de tomber sur les corps.

Nous habitons encore une démocratie, vous qui me lisez et moi qui vous écris. Nous ne risquons pas d’être torturés au fond d’un commissariat cerné de véhicules blindés et de barrières anti-émeute. Aucun de nous n’a vraiment peur. Il faudra plusieurs années encore avant que les hommes de main de la police ne puissent enterrer nos corps méconnaissables au fond d’un chantier où le béton liquide nous servira de cercueil. Pourquoi ne crions-nous pas plus fort ? Si nos ministres n’ont pas perdu le sommeil, c’est que nous n’avons pas hurlé assez fort, ou qu’ils ont pris la décision de laisser l’Erdoğan Necrosyrtes monachus faire son travail de mort dans l’anesthésie générale de l’Europe.

Et maintenant je suis fatigué d’écrire ces deux mots, vérité et justice. J’ai l’impression que notre siècle les a déjà dégoupillés, qu’ils ne sont plus que des reliques de cartouches vides, pauvres charpies que nous ne savons plus comment ranimer une dernière fois. Comment écrire une seule histoire si nous avons laissé le mot vérité se vider de son sang ? Je ne sais pas et on m’a mis en garde, en m’apprenant qu’ici, dans la république du Pinochet turc, une loi-décret interdisait d’utiliser le mot génocide. Veulent-ils aussi retirer ce mot des dictionnaires et des livres, retoucher la langue humaine comme on retouche une vieille photo ? Je ne sais pas. Alors j’écris ton nom, génocide, et je pleure en l’écrivant encore une fois. Invité à assister au massacre, je pleure les larmes des mères kurdes dont j’écoutais la voix, hier, sous les premières neiges de janvier.

C’est si violent à écrire. Toute la nuit, dans le noir d’un dortoir où tous les corps dormaient profondément, me revenait le beau visage de cette femme, Maside, dont j’avais écouté les paroles sans pouvoir les comprendre, fasciné par les sonorités d’une langue qui me reste étrangère, hors de portée, fasciné par la force d’une seule voix de femme sous la neige, juste avant qu’un officier ne lui coupe la parole.

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Maside Ocak, une mère du samedi

Dans le noir, je pense aux phrases que j’écrirais le matin. Raconter que nous étions entourés de policiers en armes qui souriaient de haine quand une mère prononçait le prénom de son fils disparu. Certains pointaient sur nous leurs armes comme si nous portions des bombes, et non pas des photographies de visages et des questions sans réponses. C’est si violent à raconter. Au-dessus des forces que me laisse l’insomnie. Et pourtant je sais que je suis d’abord venu pour ça, raconter ce que je découvre et qu’Aslı racontait, elle aussi. Partager les peurs et les violences par écrit, témoigner du peu que je comprends de ce cauchemar politique.

Avant l’aube, je bois des litres de café en écrivant au fur et à mesure ce que j’arrive à comprendre. Il me faut du temps et des recherches dans les journaux pendant que mon ventre s’est noué. Au téléphone, je n’arrive plus à parler normalement avec ceux que j’aime loin d’ici, entre Arles et Avignon. Un fossé s’est creusé peu à peu entre nous, un gouffre d’ombres mortes contre lesquelles les satellites de transmission téléphonique ne pourront rien. Mes yeux brûlent, mes paupières sont du papier de verre et je cherche mes mots sous la neige, dans le froid d’une ville qui abrite la terreur politique. Les fantômes d’Anna Politkovskaïa, de Natalia Estemirova sont venus de Moscou et Grozny pour témoigner des cent mille nuisances d’une police qu’on paie pour tuer et bâillonner tout un peuple. A quoi servent nos journaux si nous ne venons pas nous interposer dans ce massacre ? À mi-chemin de ceux qui tuent dans le mensonge et des autres, ceux qui vont mourir d’avoir demandé 615 fois la vérité.

Tieri Briet, Istanbul, Taksim, dimanche 8 janvier 2017.

Image à la une : Rassemblement des mères du samedi. Istanbul, le 7 janvier 2017 sous la neige. ©bianet.org

 

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La Une du Cumhuriyet du 8 ocak 2017.
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La page 6 du Cumhuriyet du 8 ocak 2017.
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Tieri Briet
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Né en 1964 dans une cité de Savigny-sur-Orge où il grandit à l'ombre d'une piscine municipale, Tieri Briet vit aujourd'hui à Arles, au milieu d'une famille rom de Roumanie dont il partage la vie et le travail. Il a longtemps été peintre avant d'exercer divers métiers d'intermittent dans le cinéma et de fonder une petite maison d'édition de livres pour enfants. Devenu veilleur de nuit pour pouvoir écrire à plein temps, il est aussi l'auteur d'un récit sur les sans-papiers à travers les frontières, « Primitifs en position d'entraver », aux éditions de l'Amourier, de livres pour enfants et d'un roman où il raconte la vie de Musine Kokalari, une écrivaine incarcérée à vie dans l'Albanie communiste, aux éditions du Rouergue. Père de six enfants et amoureux d'une journaliste scientifique, il écrit pour la revue Ballast et Kedistan, et voyage comme un va-nu-pieds avec un cahier rouge à travers la Bosnie, le Kosovo et la Grèce pour rédiger son prochain livre, « En cherchant refuge nous n'avons traversé que l'exil ».

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