Le HDP en état d’incendie permanent

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C’est difficile, pour quelqu’un qui vit parmi les livres, quelqu’un qui n’écrit plus qu’à propos de littérature et d’autres écrivains, d’essayer d’un coup d’écrire au sujet d’un parti politique.

Dix jours que je marche dans les rues d’Istanbul, une ville que je vénère depuis trente ans. Une ville-livre dans les romans d’Orhan Pamuk. Et si je raconte qu’un soir de novembre, mon frère rom qui est mendiant dans les rues d’Arles, qui me ramène chaque soir les livres qu’il a trouvé dans les poubelles – je parle de Tibishane Boboc, le roi des ferrailleurs de Camargue – si je raconte qu’il m’a offert l’Istanbul d’Orhan Pamuk un mois avant mon départ, personne ne me croira. C’est un gros livre qui fait le poids d’une belle orange, le seul roman emporté dans mon sac, avec deux recueils de poèmes qui ne pèsent pas plus lourd qu’une petite figue dans la paume de ta main. D’accord, Tibishane n’a pas appris à lire ou à écrire autre chose que son nom de famille, mais lui et sa femme – la Maria-Tibishanka, reine analphabète des cuisinières tsiganes – savent tous les deux que les livres sont devenus sacrés dans ma vie. Et ceux qu’ils m’offrent deviennent parfois les seuls présages que je sache lire. Cet hiver, l’Istanbul de Pamuk est devenu un livre doté d’un grand pouvoir dans mes journées. Il m’indique, le matin, quand je l’ouvre au hasard, une tonalité que je ne cesserai pas de traverser jusqu’au soir, jusqu’au noir de la nuit.

Le matin du 30 décembre, les pages d’Orhan Pamuk parlaient des grands incendies d’Istanbul. Dans son enfance, ils étaient réguliers et frappaient d’anciennes demeures construites en bois sur les rives du Bosphore. Une heure plus tard, dans les locaux du parti HDP où nous avions été invités, il a été plusieurs fois question d’incendies. Le HDP, c’est le Parti Démocratique des Peuples. Et cette idée qu’il y a plusieurs peuples en Turquie, aussi simple qu’indéniable, est à elle seule en contradiction avec la propagande nationaliste du parti au pouvoir. Lui ne veut voir qu’un seul peuple en Turquie. La tromperie de ce parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), commence précisément par ce mensonge : qu’il n’y aurait qu’un seul peuple en Turquie, une seule idéologie et un seul chef, c’est-à-dire un sultan puisque nous sommes aussi en pleine nostalgie de l’empire ottoman.

Revenons aux locaux du HDP, le temps de partager un thé et de parler politique. C’est Ayşe Berktay qui raconte la première. Et Ayşe n’est pas seulement une ancienne députée du HDP à Istanbul. Elle est aussi écrivaine, historienne, emprisonnée par le passé et distinguée par le Pen Club International. Sa voix n’est pas troublée de raconter ces tragédies auxquelles la Turquie s’est habituée, semble-t-il. J’ai recopié les mots d’Ayşe dans les dernières pages de mon vieux cahier rouge : « À Bursa-Yıldırım, le bâtiment du HDP a été saccagé par les fascistes, juste avant d’être incendié. C’était la nuit du 17 décembre 2016, deux heures à peine après l’attentat à la bombe de Kayseri, près du stade d’Istanbul. Ni la police, ni les pompiers n’ont accepté d’intervenir, de peur d’être lynchés par une foule d’hommes enragés. »

Ces saccages n’ont rien d’exceptionnel pour le HDP, et cette nuit-là, je m’en souviens, les journaux avaient parlé d’une nuit de cristal en Turquie. Rien qu’à Istanbul, les locaux du quartier Kartal avaient été dévastés, tandis qu’à Beylikdüzü, à l’autre bout de la ville, une explosion provoquait d’importants dégâts matériels. À Esenyurt, un autre quartier d’Istanbul, des coups de feu ont visé l’immeuble du HDP. Partout ailleurs à travers le pays, des foules se rassemblaient pour incendier et saccager les bureaux d’un parti qui n’avait pourtant rien à voir avec l’attentat à la bombe d’Istanbul. Mais les déclarations du président Erdo­ğan et de ses ministres n’ont pas cessé de jeter de l’huile sur le feu, établissant un lien entre les poseurs de bombe, appartenant à une fraction armée qui avait rompu avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), et le parti parlementaire qui s’est construit pour défendre les minorités en Turquie, et parmi elles, les Kurdes.

En évoquant la nuit de cristal, la référence à un passé nazi m’avait donné la nausée. L’idée que le nazisme puisse ressurgir après la défaite du IIIe Reich m’a toujours parue impossible à comprendre, comme une quête obstinée d’un malheur collectif, une dérive impardonnable et décidée en connaissance de cause, puisque nos livres d’histoire nous ont raconté la chiennerie des nazis. Nous savons que c’était une tragédie pour l’Europe. Comment vouloir recommencer le pire ?

J’ai continué de recopier les mots d’Ayşe Berktay à l’intérieur de mon cahier : « Après la destruction des locaux du HDP à Bursa-Yıldırım, ce sont les habitants du quartier qui ont réparé les dégâts. Généreusement, des artisans se sont mobilisés pour effacer les traces du saccage. Mais ce matin, le 30 décembre, c’est la police qui a fait irruption dans les locaux tout juste repeints, et qui a pris plaisir à tout détruire à nouveau. » Comment continuer à porter un projet politique d’avenir, quand vous avez contre vous une coalition de brutes épaisses et de services publics ? Il faut la patience et l’endurance d’un guerrier de la paix. Un Vaclav Havel. Et combien de brassées de cette tendresse humaine dont nous avons tant besoin, au moment de pardonner ?

Dans les locaux où nous parlons, deux descentes de police ont eu lieu cet hiver. La première il y a 45 jours. La seconde le 12 décembre, cinq jours avant la nuit de cristal. Quarante personnes ont été arrêtées, encore en garde à vue ce 30 décembre. Sans avocats pour les défendre. C’est Hüda Kaya qui raconte à son tour. Hüda est mère de cinq enfants, écrivaine elle aussi et députée d’Istanbul pour le HDP. Ses paroles me font froid dans le dos. « Il y a une tradition de lynchage en Turquie, explique-t-elle. Et de plus en plus d’appels au meurtre de la part des imams, à l’intérieur des mosquées. Ils disent à leurs fidèles qu’on peut tuer les membres du HDP, qu’il n’y aura pas de poursuites. Que c’est un service rendu à la nation turque. » Hüda porte un voile noir, des lunettes teintées. Elle se tient droit et parle, elle aussi, d’une voix déterminée : « À Istanbul, ce ne sont pas les fascistes qui agressent le HDP mais la police ! Mais nous avons décidé de ne pas oublier le mot Espoir ! »

Comment répondre à Hüda ? Pour briser le silence, nous posons des questions. J’ai envie de prendre sa main, de lui dire que nous sommes prêts à raconter ce qu’elle nous apprend ce matin. Et Ricardo Montserrat cite une phrase qui circulait à Santiago du Chili, parmi tous ceux qui résistaient à la junte militaire de Pinochet : « Nous vaincrons parce que notre capacité à souffrir est plus grande que la leur. » Le thé a refroidi dans nos verres, le consul de France nous attend mais je crois qu’en une heure, à peine, nous avons approché d’une blessure insondable dans le grand corps de la Turquie. Une blessure qui ne cesse pas de s’infecter. À nous de ne pas oublier. À nous de raconter dans nos livres, nos articles et nos pièces de théâtre ce que Hüda Kaya et Ayşe Berktay nous ont confié de leur résistance à la pire des politiques, celle de la haine. Nous serons fidèles à Ayşe et Hüda. Je voudrais qu’elles le sachent.

Tieri Briet, Istanbul, Balık Sokak, le 6 janvier 2017.

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Tieri Briet
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Né en 1964 dans une cité de Savigny-sur-Orge où il grandit à l'ombre d'une piscine municipale, Tieri Briet vit aujourd'hui à Arles, au milieu d'une famille rom de Roumanie dont il partage la vie et le travail. Il a longtemps été peintre avant d'exercer divers métiers d'intermittent dans le cinéma et de fonder une petite maison d'édition de livres pour enfants. Devenu veilleur de nuit pour pouvoir écrire à plein temps, il est aussi l'auteur d'un récit sur les sans-papiers à travers les frontières, « Primitifs en position d'entraver », aux éditions de l'Amourier, de livres pour enfants et d'un roman où il raconte la vie de Musine Kokalari, une écrivaine incarcérée à vie dans l'Albanie communiste, aux éditions du Rouergue. Père de six enfants et amoureux d'une journaliste scientifique, il écrit pour la revue Ballast et Kedistan, et voyage comme un va-nu-pieds avec un cahier rouge à travers la Bosnie, le Kosovo et la Grèce pour rédiger son prochain livre, « En cherchant refuge nous n'avons traversé que l'exil ».

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