Raconter la vie dans les prisons d’Istanbul • 2

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Qu’avons-nous appris, à force de nous heurter aux murs des prisons politiques ?

Aslı Erdoğan ne veut pas retourner en prison. Elle le dit en plantant ses yeux clairs dans les miens qui sont de plus en plus fiévreux. Pour rien au monde elle n’y retournera. Deux jours après sa libération, elle raconte qu’en dormant ses rêves sont encore enfermés dans l’enceinte de la prison des femmes. Que ses pensées errent toujours entre les murs de métal d’un cachot sans fenêtres. Elle enrage. L’expérience de la prison a tout changé dans sa vie. Mine, sa mère, est devenue très proche d’elle, seule autorisée à lui rendre visite. Des amis qu’elle croyait sincères lui ont tourné le dos, qui n’ont même pas daigné écrire une seule carte postale. Son père aussi s’est détourné d’elle. Pas Mehmet, l’ami des années lycée, grande barbe de philosophe ermite, mains délicates qui viennent caresser le visage d’Aslı avec une tendresse infinie. C’est à lui qu’elle raconte, ce sont leurs retrouvailles quand la nuit tombe, juste après l’audience du 2 janvier.

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Mehmet et Aslı sont amoureux fous de la littérature, et c’est de livres qu’ils sont venus parler sur la terrasse d’un grand salon de thé, sur le chemin qui va du palais de justice à Taksim. Les livres d’Aslı et ceux de Kafka ou de J.M. Coetzee. L’un des livres les plus puissants d’Aslı , Le bâtiment de pierre, évoque la vie à l’intérieur et autour d’une prison. Avant son incarcération, Aslı entretenait une correspondance avec plusieurs de ses amis emprisonnés. Tous lui disaient que son livre les avait aidés à supporter la captivité, mais qu’on sentait qu’elle n’avait pas connu la prison. Que c’était une frontière qui maintenant les séparait. Cette critique la blessait. On ne pourra plus lui faire ce reproche, dit-elle en souriant. Mais aujourd’hui, elle comprend exactement ce qu’ils pouvaient ressentir en la lisant. Elle vient de relire En attendant les barbares, le chef d’œuvre de J.M. Coetzee. Et son sourire devient presque une victoire : elle a envie d’écrire au prix Nobel sud-africain qu’elle est désolée, mais qu’on devine tout de suite en lisant son livre que lui non plus n’a jamais mis les pieds dans une prison.

Mehmet sourit. Son amour pour Aslı passe aussi par le regard, la voix très douce. C’est quelque chose que je retrouve depuis jeudi, le jour de sa libération conditionnelle. Les amis d’Aslı l’aiment passionnément. Et privés de sa présence pendant plus de quatre mois, eux aussi ont enduré son emprisonnement comme une injustice insupportable. Pour le moment, on est tous dans le feu de l’action et ça nous tient dans une énergie démesurée. C’est passionnant et épuisant à la fois, un peu comme une longue fièvre. Un fleuve de fièvres combattantes où se sont déversés des centaines de ruisseaux. Plusieurs fois, j’ai vu pleurer des amis proches d’Aslı. Ils éclatent en sanglots pour un mot, le nom d’un ami disparu ou celui d’une ville détruite. Depuis qu’Aslı ne dort plus en prison, les larmes sont devenues un signe d’épuisement. La rage dans leurs paroles était devenue surhumaine à supporter.

Alors ici, immergé dans une Turquie que je connais si mal, dont j’explorais jusqu’à présent la littérature avant tout et dont je ne parle pas la langue, nous avons agi dans cette énergie commune. Amis, militants, donateurs, opposants, avocats, journalistes, réfugiés politiques en exil loin d’ici. L’important, je crois, c’est que cette aventure soit devenue collective à travers les frontières. Nous sommes venus à six, porteurs de ces dizaines de phrases et de messages solidaires, soutenus par tout un réseau d’amis et de personnes concernés, résolument engagés et tenus au courant. Ça donne beaucoup de résonance et de puissance à nos gestes, on en avait besoin pour continuer. Le comité local qui soutenait Aslı et Necmiye était par moments découragé, pendant ces longs mois de novembre et décembre, qui ressemblaient de plus en plus à un tunnel interminable jusqu’au procès du 29 décembre. Notre mobilisation leur a rendu toutes leurs forces. Ils nous le disent : ils n’avaient plus le droit de flancher si nous étions si nombreux, si en colère à leurs côtés.

Vases communicants à travers les frontières. D’étranges psycho-géographies solidaires se sont inventées, qu’aucun de nous n’était capable d’imaginer à l’avance. Nous avons tous beaucoup appris de ce combat. C’est essentiel. Nous avons compris que les systèmes dictatoriaux ont aussi des failles, des lézardes dans lesquelles on peut s’engouffrer. Et on s’engouffrera encore. Nous sommes des grains de sable dans la machinerie dangereuse d’un fascisme de moins en moins masqué. Une dictature ouvertement déclarée et renforcée en direct sous nos yeux, à la une des journaux télévisés en Europe.

Dire non. Nous avons appris à dire non au spectacle des fascismes et à ses conséquences dans nos vies. Nous avons appris à refuser la passivité des voyeurs accablés, scotchés à leurs écrans pour condamner d’avance ceux qui ont décidé d’entrer en résistance. Nous sommes les alliés d’Aslı, unis dans sa lutte contre la résignation politique d’écrivains qui ont, peu à peu, accepté l’anesthésie générale organisée par le consumérisme des news. L’infobésité qui rend d’avance découragé. J’ai compris que nous avions une intelligence collective redoutable, nourrie de littérature et d’humanisme, portée par les grands livres de la révolte quand les discours de l’ennemi sonnent creux. Des phrases appauvries, incapables de beauté, qui ne servent plus qu’à enfumer un affairisme et un obscurantisme de malfaiteurs plutôt minables et prévisibles. Nous savons tous que nous allons gagner face à la médiocrité des puissants.

Malheureusement, il y aura aussi des pertes, beaucoup de disparus et de victimes dans nos rangs mais nous savons que nous vaincrons.

Photo à la Une : Cumhuriyet (Merci !)


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