Le jour du procès et le sort de tous les autres

Procès

Je crois que toute l’Europe est au courant. Au Canada aussi ils savent : Aslı et Necmiye sont libres. Une liberté provisoire en attendant leur procès, mais une victoire pour touTEs ceux et celles qui se sont engagéEs auprès d’elles. Alors ce soir, après plus de cinq mois d’incarcération, Necmiye et Aslı ne dormiront pas derrière les murs d’une prison où le froid, l’absence de suivi médical et l’isolement étaient déjà une vraie torture. Je n’arrive pas à lire les journaux. Tout à l’heure, Ricardo nous a lu l’article de L’Huma, le premier journal papier qui avait relayé notre appel à lire partout les textes d’Aslı. Ça crée des liens quand on mène un combat contre les persécutions d’un tyran.

Il est trois heures du matin, j’essaie de boucler cette chronique pour Kedistan, puisque j’étais leur « envoyé spécial » à ce procès. Pas de connexion hier à l’intérieur du Palais de justice. Une architecture démesurée, un peu comme à Grozny les grands buildings qui servent de façade au Kadyrov d’après-guerre, financés par Moscou pour effacer les horreurs de deux guerres sales en Tchétchénie. Mais notre attente dans les couloirs du palais a été récompensée. La joie pure et collective vers 18h… Je n’ai jamais vécu ce genre de joie aussi intense, aussi partagée par une centaine de personnes, la plupart inconnues et dans une langue inconnue. Je venais de distribuer nos petits tracts-poèmes à deux jeunes femmes venues à la sortie de leur travail pour soutenir Aslı. Belles et engagées, profs d’université je crois, en histoire. C’est là qu’on a appris la première bonne nouvelle. Le procureur avait demandé la liberté pour Necmiye et Aslı. C’était inespéré mais juste avant l’audience, Maître Doğan, l’avocat d’Aslı nous avait confirmé qu’il y croyait. 70% de chances qu’elles sortent, il nous a dit en souriant. Il y a huit jours, à Naz Oke, il disait plutôt 50%. Laurence et moi on se posait des questions en découvrant le sourire convaincant de celui qui défend Aslı depuis le premier jour.

Huit heures plus tard, quand un député est sorti de la salle 23, un petit papier griffonné à la main qu’il est venu lire devant deux cent personnes solidaires, il a prononcé « özgürlük », le premier mot que j’ai appris en turc il y a quinze jours : « Liberté ». Il y a eu un cri difficile à raconter parce que j’ai hurlé moi aussi. On riait et on sautait en l’air, et puis on s’est embrassés, j’ai serré dans mes bras l’une des deux jeunes femmes qui m’a embrassé sur la bouche, c’était normal, c’était la joie partagée à travers les barrières de la langue, la tension de l’attente et des luttes qui explosait d’un seul coup. Je n’oublierai jamais cette journée. Les pieds trempés depuis la tempête de neige fondue le matin, et je déteste avoir les pieds trempés…

Et puis, j’ai cherché Mine du regard, la maman d’Aslı, si digne, si rayonnante d’espoir depuis le premier jour où je l’ai vue à Paris, à la Maison de la poésie. L’avocat est venu la serrer dans ses bras et je n’ai pas résisté, j’ai fait une photo et je suis venu mettre mes bras autour de leurs épaules, en leur disant bravo, bravo, et encore bravo, parce que mon vocabulaire turc reste encore très limité. Mon vieux cœur d’ours s’est emballé devant leurs deux visages.

On va chercher dans les réseaux sociaux. Il y avait des solidaires qui ont filmé ce cri avec leur portable, et ce cri est quelque chose d’inoubliable que je voudrais savoir mieux vous décrire. Et moi, comme un idiot je photographiais la maman et l’avocat qui s’embrassaient, trop éberlué pour songer à filmer..

La suite est différente à raconter. Il a fallu quitter le Palais en vitesse, repoussés vers les portiques par une rangée de policiers qui n’avaient pas l’air de partager notre joie. Laurence avait très peur de ne pas récupérer son matériel photo, confisqué le matin à l’entrée. « C’est ma maison », elle disait en vérifiant que tous les objectifs étaient bien dans la sacoche. Dehors, on a vu deux de nos complices, Valérie Manteau et Yann Perreau. On a grimpé sur une passerelle, la tempête continuait et on s’est réfugiés dans le premier café parce qu’on avait tous une faim d’ogre. Thé, börek et gâteau au poulet avec une conversation qui devenait euphorique, juste pour imaginer la suite de l’aventure. Lucien Leitess venait de nous rejoindre, l’éditeur d’Aslı en allemand aux éditions Unionsverlag, à Zürich. Un éditeur comme on en rêve quand on écrit.

C’est là qu’on a eu cette idée. Avec Laurence viennent chaque fois d’autres idées qui se multiplient par celles de l’autre. Si Aslı n’est plus incarcérée, on peut tenter de transformer la formidable solidarité qui s’est inventée depuis 45 jours en solidarité avec d’autres prisonniers. Ils sont des centaines. Comment les oublier ? Inventer d’autres solidarités avec ces écrivains, ces journalistes, ces avocats et profs de fac innocents qui dorment par centaines en prison. C’est aussi le sens des lettres qu’Aslı écrivait du fond de sa cellule. N’oublions pas le réveil des consciences en Europe qu’elle appelait de toutes ses forces. Et nous nous battrons pour que touTEs les autres soient libéréEs elles et eux aussi.

Et puis il y a encore autre chose d’important. Je ne sais pas vraiment comment remercier touTEs ceux et celles qui ont pu embarquer dans l’aventure. Les auteurs des phrases solidaires, ceux qui ont posté des lettres pour Necmiye et Aslı, les 77 donateurs de la cagnotte qui ont financé notre action à Istanbul, les trois complices de Kedistan et les six allumés qui ont pris un avion avec nous jusqu’ici. Remercier Claude Favre, et remercier Anne, celle que j’aime, si organisée au milieu du chaos, cheville ouvrière de la page Free Aslı Erdoğan, toujours en quête d’infos qu’il lui fallait déchiffrer. Sa force de travail, celle d’une journaliste scientifique, a beaucoup compté pour repérer les réseaux de mobilisation en Europe. Remercier Sema Doğan, qui m’a traduit du turc tant d’articles et de lettres d’Aslı, qui m’a offert l’édition turque du Bâtiment de pierre, celle qu’Alil a pu nous lire dans la langue d’Aslı, dans la petite librairie d’Avignon (1) en décembre. Je crois qu’on dit comme ça : Muchas gracias compañeras, compañeros, y la lucha continua.

Tieri Briet 


(1) Le 17 décembre 2016, à l’initiative de Camille Vourc’h, une soirée de soutien à Aslı Erdoğan avait eu lieu dans sa librairie, Camili Books & Tea, 155 Rue Carreterie, à Avignon. Une quarantaine de personnes étaient venues s’informer et participer à un débat où Anne Lefevre et Aude Briet ont lu des textes d’Aslı en français, Camille Vourc’h des textes en anglais et Alil D. le petit livre du Bâtiment de pierre en turc.

★ Dans mon sac, j’ai emporté l’enveloppe doublée de plastique bulle qui emballait le cadeau de Sema. Sur l’enveloppe, nos deux adresses écrites à la main. C’est cette enveloppe qui protège mes précieux bouquins – Istanbul, d’Orhan Pamuk, Vrouz de Valérie Rouzeau et Une histoire avec la bouche, de Marie Huot. Trois talismans pour deux libérations, en préparant les autres à partir d’aujourd’hui. Puissance de la littérature en action.


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