Chronique inachevée d’Istanbul

Istanbul

C’est le matin du procès. Il ne fait pas encore jour. Les autres dorment peut-être encore, je ne sais pas mais j’ai voulu me lever pour réfléchir. La petite pension où nous avons passé la nuit est encore silencieuse à cinq heures du matin, c’est l’heure que je préfère pour écrire. Dehors la pluie continue, mes chaussures sont encore trempées de la veille, des marches dans Istanbul avec Laurence, Marie et Ricardo. Le veilleur de nuit, à qui nous avons montré hier la une du Monde, a passé nos deux heures de sommeil à lire ce qu’il pouvait trouver sur Aslı Erdoğan dans le labyrinthe d’Internet. Il veut savoir pourquoi nous sommes venus la défendre. « Because Aslı is a Woman. Because she is a great writer. Because it’s too sad to imagine what she’s living behind the walls. » C’est l’anglais simplifié qu’on parle dans les hôtels et les aéroports, loin de la langue de Sylvia Plath et Virginia Woolf mais je ne parle pas turc, et je me sens handicapé pour expliquer.

Nous sommes six. Laurence Loutre-Barbier est la première que je retrouve mercredi soir. L’une des femmes les plus intenses que je connaisse. Éditrice et poète, une poète comme Serge Pey, qui aime à proférer ses textes sur scène. Magnifique hier dans la nuit, à l’étage d’un Döner Kebab où nous buvons du thé, en face du terminus des bus qui arrivent des deux aéroports d’Istanbul. Son ami Voyage Parfait l’appelle au téléphone, il veut savoir si tout va bien. À lui tout seul, Voyage est un poème entier dans la vie de Laurence. Un vagabond céleste dans les rues de Lyon, où il vend ses dessins en mendiant. Ensuite arrive Ricardo à une heure du matin, venu avec Marie, une élue de Bretagne qui a voulu nous accompagner dans l’aventure. On part à pied dans la nuit d’Istanbul, on se perd sous la pluie mais les lumières sur les frontons sont édifiantes, aux couleurs rouges du drapeau turc.

Comme dit Lu Pélieu, en découvrant la belle photo d’Aslı en une du Monde, « Quelle belle, forte tête cette femme ! » Et elle a raison, Lu. Elle s’y connait en rebelles, elle qui a mené tant de combats, aux côtés de son poète pour commencer, Claude Pélieu. Puis aux côtés de l’IRA, belle, forte tête elle aussi, venue prêter main forte aux militants emprisonnés en Irlande. Elle va nous manquer à Istanbul, autant que Claude Favre, forcée de renoncer au voyage quand ses médecins lui ont interdit d’embarquer dans l’avion. Deux amies de lutte qui suivent ce qu’on fabrique ici, avec les moyens du bord et l’inquiétude au ventre.

Hier, dans une librairie d’Istanbul, en photocopiant les poèmes-tracts et les phrases solidaires pour Aslı , j’ai vu un livre d’Aslı en turc. Ici les librairies sont des cavernes, où des colonnes de livres montent du sol au plafond. Sur les couvertures, je repère les noms de celles que j’aime, une vieille habitude en terre étrangère, mes femmes de combat adorées, Elfriede Jelinek ou Svetlana Alexievitch. Il y a un livre d’Aslı posé debout, entre l’Ariel de Sylvia Plath et un roman de Virginia Woolf. Alors je pense à Valérie Rouzeau, qui a traduit Sylvia Plath en français, poète elle aussi qui nous a envoyé une phrase solidaire pour Aslı : « Vous êtes de celles, de ceux qui incarnent la liberté en ce monde, la liberté vraie, celle du courage, la liberté grande, celle que les tyrans, les dictateurs de toutes sortes craignent, et haïssent.
Je voulais vous écrire un poème (c’est tout ce que je sais faire) mais ces temps ci, je suis sans paroles. Pardon.
Vous êtes dans mes pensées, je vous embrasse comme une soeur »

C’est le moment du départ en métro pour le Palais de justice.

Tieri Briet 


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