Voyage en territoire carcéral

carcéral

Jeudi 29 décembre 2016, l’écrivaine Aslı Erdoğan sera jugée devant le tribunal d’Istanbul. Arrêtée le 16 août 2016, inculpée pour ses écrits en vertu de l’article 302 du Code pénal turc, un article généralement appliqué aux chefs et aux membres d’organisations armées. En novembre, les procureurs d’Istanbul réclament la prison à vie contre Aslı Erdoğan, l’accusant de « violer l’unité nationale et de provoquer la partition du pays ». Solidaires, sept écrivains et journalistes embarquent après demain pour être aux côtés de l’écrivaine face à ses juges. Ils apportent des phrases et des poèmes adressés à Aslı, reçus d’écrivains francophones de trois continents pour être traduits en turc et distribués dans les rues d’Istanbul.

« Tu t’ouvres aux voies sacrées de la nuit, à la rougeur sombre. D’un sommeil interminable, tu te réveilles à l’obscurité, à ton destin où tu es en retard. »

Aslı Erdoğan, Sortie, Nouvelles de Turquie, Miniatures, Magellan & Cie

Arles, dans la nuit du 24 décembre 2016, à 2h56

Deux jours avant le départ, je pense à Claude qui devait nous rejoindre. Claude Favre, petite sœur d’écriture en poèmes. Une écriture incandescente et fêlée, porteuse de l’histoire des poètes à l’intérieur des tragédies du XXème siècle. La veille de noël, Claude devait voyager de Bretagne en Camargue, réveillonner ici, avec ma si petite tribu tsigane, juste avant d’embarquer pour Istanbul. Les neurologues qui la suivent en ont décidé autrement, lui interdisant l’avion tant que le mal qui la malmène depuis des mois n’aura pas résorbé juste un peu ses menaces. Sans Claude c’est un autre voyage qu’on est en train de préparer. Je lui écris dans la nuit que son absence va nous accompagner dans les rues d’Istanbul et que ce soir, la cuisine tsigane de Maria-Tibishanka n’avait pas tout à fait la même saveur quand je l’imaginais, elle, petite sœur d’écriture dans sa caravane naufragée, sans ses amis manouches partis retrouver leurs familles. Dans nos vies disloquées, la solitude est devenue ce séisme incalculable et sans pitié.

Plus tard dans la nuit, je pense à Necmiye et Aslı au fond de leur cellule, dans la nuit carcérale quand l’Europe réveillonne. Est-ce qu’elles se parlent dans le noir, à voix basse, longtemps après l’extinction des feux dans la prison des femmes ? Je voudrais lire le livre de leurs paroles dans la nuit qu’elles affrontent, insoumises et solidaires. Je voudrais m’assoir auprès d’elles, écouter la langue turque murmurée dans le noir, leurs voix de femmes comme une offrande venue de lèvres retenues prisonnières. Nous aurions parlé du Bâtiment de pierre, de Notre-Dame-des-fleurs, du pauvre Jean Genet quand il écrit dans sa cellule ce roman-monument dont j’ai appris par cœur les premières pages. Je peux les réciter en français à l’oreille de Necmiye, puisqu’elle comprend parfaitement la langue de l’ennemi qu’écrivait Jean Genet. Necmiye traduirait en turc à Aslı, comme elle a traduit les mots de Paul Ricœur pour un éditeur d’Istanbul. Souvenez-vous, quand Paul Ricœur dénonçait les persécutions que subissait le philosophe Jan Patocka, juste avant qu’il ne soit tué en garde à vue, par les fonctionnaires d’une police de la pensée qui sévissait alors à Prague, les mêmes qui aujourd’hui sévissent à Ankara. C’est cette mémoire transfrontalière qu’on enferme aujourd’hui en Turquie, quand un tyran s’en prend à Necmiye Alpay. Une mémoire en grande partie européenne. N’oublions pas, nous qui sommes encore libres. En 1988, Jan Patocka enseignait la philosophie d’Aristote et Platon au fond d’une cave, dans le froid d’un hiver tchécoslovaque qui n’en finissait pas. Et Paul Ricœur enseignait Patocka à Paris. Et Necmiye Alpay traduisait Paul Ricœur à Istanbul. C’est tout ce cheminement de la pensée à travers les frontières qu’a enfermé le tyran fou, pour continuer de massacrer en paix un peuple que toutes les chancelleries européennes continuent d’abandonner à son sort.

Un génocide est en cours en Turquie. C’est une phrase difficile et violente à écrire. Des écrivains comme Aslı Erdoğan ont tenté de lancer une alerte. Par conséquent, il suffit de les enfermer pour que l’Europe continue de dormir sur ses deux oreilles, seulement préoccupée de négocier le coût en euros d’un réfugié qu’on enferme en Turquie. Terre carcérale pour les Syriens terrorisés, terre carcérale pour les députés kurdes soucieux de vérité et de justice, pour les journalistes consciencieux qui ont mené une enquête afin d’écrire la vérité, pour les écrivains à l’écoute de la souffrance humaine, pour les passionnés de vraie littérature, pour les historiens qui refusent de falsifier leurs recherches, pour les enseignants qui n’ont pas respecté la nouvelle loi du silence politique. Les prisonniers de droit commun ont été libérés cet été pour accueillir ces nouveaux délinquants épris seulement des droits de l’homme. Mais l’important, c’est que l’Union Européenne paye le prix qu’il faut pour garder des millions de Syriens, d’Erythréens, de Soudanais, de Lybiens et d’Afghans à l’intérieur des frontières de la forteresse turque.

C’est là que nous partons. Dans la Turquie des chroniques d’Aslı Erdoğan, qui est aussi le pays des romans de Yiğit Bener, Orhan Pamuk et Hakan Günday, qui est aussi l’étrange décor des films de Nuri Bilge Ceylan et de Deniz Gamze Ergüven. C’est une façon d’arpenter un pays menacé d’explosion avec, en tête, les œuvres d’artistes qui ont ouvert grand leurs yeux pour abreuver aussi notre regard et le sortir de ses brumes. Nous marcherons dans les rues d’Istanbul, nous porterons les phrases solidaires écrites par les écrivains d’au moins trois continents. Nous aussi, nous ouvrirons très grand les yeux pour raconter ici la réalité d’un pays en danger.

Tieri Briet 


Zehra Dogan
Dessin de Zehra Doğan
(cliquez pour agrandir)

★ Les chroniques d’Aslı Erdoğan paraîtront en français le 4 janvier 2017, aux éditions Actes Sud, sous le titre Le silence même n’est plus à toi, une citation de Jacques Lacarrière.

★ Parus aux éditions Galaade, les livres de Yiğit Bener et de Hakan Günday racontent une autre Turquie, à l’antipode des crispations identitaires et islamistes. Dans Topaz, son dernier roman paru chez Galaade, Hakan Günday donne cette fabuleuse définition de la Turquie :« La Turquie, c’est comme le jazz. Vous ne pouvez pas prédire ce que sera la note suivante. Voilà pourquoi vous allez continuer à écouter. »

★ Les longs métrages de Nuri Bilge Ceylan (Uzak, 2002, Winter Sleep, 2014) et de Deniz Gamze Ergüven (Mustang, 2015) montrent l’impact, dans l’intimité familiale, des oppressions que provoque en Turquie un retour aux carcans de l’islam.

Image à la une : Dessin de Zehra Doğan. 2016 en prison : Univers carcéral de Mardin.


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