En Turquie, la fin du mois de décembre est marquée par un événement de triste mémoire qui nous emmène à Marache (Maraş, ou Kahramanmaraş). “Le massacre de Marache” a eu lieu le 19 et 26 décembre 1978, prenant pour cible les populations alévies, particulièrement de gauche. Ce massacre a une importance particulière car il fait partie d’un des prétextes au Coup d’État du 12 septembre 1980. 111 morts et des milliers de blessés, des centaines de maisons détruites sont officiellement déclarées, mais les pertes ont été plus importantes encore selon différentes sources qui estiment à 500 voire 1000 morts. Les photos rapportées par les journalistes exposant clairement le degré de  violences commises, ont fortement marqué le pays. Corps entassés, enfants tués dans les écoles, bébés arrachés du ventre de leurs mères…

Cette année, toute organisation de commémoration est interdite.

Nous aurions pu faire un copier coller de l’article de 2014… Mais nous avons préféré partager avec vous, par devoir de mémoire, un document d’Etienne Copeaux, publié en 2011 sur Susam Sokak. L’article donne non seulement les faits historiques mais aussi un aperçu de la suite, de 2011, époque où il a été écrit.

Le voici dans son intégralité :


Continuant leur travail de restitution de tous les pans de la vie arménienne ottomane, les rédacteurs de houshamadyan.org viennent de publier un article de Varty Keshishian sur la cuisine locale de Marache 1. Magnifique par sa précision, par les illustrations et une quantité de recettes…

Presque au même moment, les alevi de Turquie essayaient de commémorer le massacre perpétré dans cette même ville à l’encontre de leur communauté, du 19 au 25 décembre 1978. Je dis « essayaient » car on apprenait, le 24 décembre, que cette commémoration, à Marache même, avait été interdite par la préfecture. Voici le texte de la dépêche de Bianet :

« D’après les chiffres officiels, le massacre perpétré à Marache entre le 19 et le 24 décembre 1978 avait fait 111 morts et plus de mille blessés. Pour le 33e anniversaire, le préfet de Marache n’ayant pas autorisé les commémorations prévues, la ville a été fermée par la gendarmerie et des rixes se sont produites. »

« D’après le quotidien Radikal, environ 300 personnes s’étaient rassemblées dans la commune de Narlı [une petite ville à environ 20 km plus au sud] pour pénétrer ensemble à Marache, à l’appel de la fédération des Alevi-Bektachi. Mais toutes les voies menant au centre-ville avaient été interdites par la gendarmerie. »

« Se posant en intermédiaire, le député CHP Durdu Özbolat a téléphoné au ministre de l’intérieur Idris Naim Şahin pour obtenir l’autorisation, ce que le ministre a refusé.

« Le groupe a occupé la route de Marache à Antep durant une heure et demie. La gendarmerie a procédé à cinq interpellations. »

« Après leur libération, le groupe a décidé de commémorer l’événement à la cemevi [lieu de culte des alevide Narlı, puis s’est dispersé. » (EKN)

Ainsi les autorités locales et même centrales de Turquie ne souhaitent pas que reste en mémoire un des événements les plus importants de l’histoire contemporaine du pays – il est vrai qu’après les déclarations du ministre Sahin, deux jours plus tard, plus rien n’étonne. Le prétexte de l’ordre public a sans doute été invoqué, on redoutait peut-être de nouveaux affrontements, de nouvelles provocations. Pourquoi alors ne pas avoir fait appel à une protection policière, pourquoi ne pas avoir organisé une cérémonie d’Etat officielle qui aurait été une garantie contre les provocations ? Un tel acte étatique symbolique aurait été bienvenu, et un naïf ne l’aurait pas perçu comme invraisemblable, après la déclaration du premier ministre Erdogan, le 23 novembre, qui reconnaissait le massacre de Dersim en 1938 et présentait ses excuses au nom de l’Etat (lire à ce sujet les articles de Jean Marcou sur le site de l’Ovipot). Un tel geste, pense le naïf, aurait illustré la volonté du gouvernement de pacifier les relations entre les deux grandes branches de l’islam présentes en Turquie, les sunnites et les alevi. Au lieu de cela, donc, on a envoyé la gendarmerie pour empêcher toute commémoration sur les lieux du massacre. L’explication semble assez simple : le massacre de Dersim ayant été accompli par l’armée républicaine et laïque de Mustafa Kemal, un islamiste peut à la rigueur le dénoncer ; alors que le massacre de Marache l’a été par les activistes Loups Gris du MHP qui ont réussi à embrigader des extrémistes islamistes pour tuer des alevi au nom de Dieu. Un ministre de l’intérieur se réclamant de l’islam politique, en 2011, ne peut pas condamner le massacre de Marache.

Inci-Aral-L-Harmattan.jpgMarache est une ville doublement blessée : par l’extermination des Arméniens en 1915, puis la tentative d’extermination des alevi en 1978. Nous y avions brièvement séjourné en août 1989 : connaissant le passé de la ville, nous voulions nous faire une idée, surtout après avoir lu le livre d’Inci Aral, Scènes de massacre 2.

Lorsqu’on lit les descriptions de la ville et de sa vie telle qu’elle est dépeinte dans houshamadyan.org, on se demande s’il s’agit vraiment du même lieu. A l’époque où nous l’avons visitée, soit onze ans après les événements, Marache était une ville prostrée. Personne ne nous a adressé la parole, chose bien rare en Turquie. Peut-être étions-nous nous-mêmes dans un état de trop grande réserve pour faire des rencontres, en raison même de ce que nous savions du passé récent et de notre lecture d’Inci Aral. Mais la ville semblait à demi morte. Un seul détail rappelait ce qui s’était passé. La devanture d’un marchand de couleurs était décorée d’un bien étrange motif : un pot de peinture rouge se déversant sur une rose blanche…

 Voici ce qu’écrit Inci Aral sur ces deux couleurs : « Durant toute la nuit, la pluie tomba à flots, lava le sang qui avait coulé dans les rues de la ville et roula le long des pentes en le mêlant à ses eaux. Elle rejoignit les rivières, s’avança dans les canaux et et atteignit la plaine. Dans les champs, elle s’accumula autour des jeunes plants de coton, s’infiltra dans les racines et dans le suc des plantes ; elle monta vers le coton laissé sur les tiges pour la dernière cueillette, les blancs virèrent alors au rouge. Souillé, tout ce qui était blanc devint rouge ». Au cours de notre bref séjour, nous avons plusieurs fois croisé un homme affublé d’une gigantesque moustache, qui nous fixait d’un regard fou, impossible à soutenir.

Le massacre de Marache s’inscrit dans le contexte de la quasi guerre civile qu’a connue la Turquie durant les années 1970. Dans la mémoire des alevi, il constitue un sommet parmi les violences que la communauté a subies, l’un des trois événements qui scandent son histoire récente, avec l’incendie volontaire qui a provoqué la mort de 37 intellectuels alevi à Sivas le 3 juillet 1993, et la répression du quartier de Gaziosmanpaşa (Istanbul) en mars 1995 (17 morts).

La situation de la Turquie était devenue particulièrement dramatique à partir de 1975. Le pouvoir était échu à une coalition dite « Front nationaliste » (Milliyetçi cephe) formée du Parti de la Justice (Adalet Partisi), du Parti du Salut National (Milli Selamet Partisi, islamiste), et du Parti du Mouvement nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, extrême-droite) : la participation de partis religieux et ultra-nationaliste au pouvoir donnait aux activistes et aux extrémistes une certaine assurance. Ces années-là, les ülkücü (« les idéalistes » d’extrême droite, autrement dit les Loups gris) prennent pour cible les démocrates, particulièrement parmi les universitaires, enseignants, journalistes (comme Abdi Ipekçi), syndicalistes, artistes ; on estime qu’il y a eu environ 5000 morts violentes en cinq ans. Süleyman Demirel, qui est alors chef du gouvernement, refuse de voir les choses en face et prononce son célèbre : « Vous ne me ferez pas dire que des nationalistes assassinent les gens » 3… tant le mot « nationaliste » (milliyetçi) est empreint, en Turquie, de connotations positives.

A la fin de 1978, les heurts étaient de plus en plus violents et les alevi de plus en plus menacés. En septembre, à Sivas, des affrontements avaient causé la mort de 9 personnes. Malgré cet avertissement, les autorités ont laissé venir la suite. Les « événements » de Marache s’étant déroulés durant cinq jours, cela laissait largement aux autorités le temps d’intervenir ; pourtant les massacreurs ont eu tout loisir de tuer, brûler, détruire, mutiler. Pour tenter de résumer ce qui s’est passé, je m’appuie ici sur un récit de Feza Kürkçüoğlu, « L’Histoire n’oubliera pas » publié par le quotidien Birgün le 21 décembre 2008, repris par Bianet le 24 décembre 2011. Je m’aide également d’un mémoire non publié, élaboré dans le cadre d’une université européenne, que son auteur m’a aimablement communiqué.

gunes-ne-zaman-dogacakA cette époque de décembre 1978, un film circulait de ville en ville dans toute la Turquie, « Güneş Ne Zaman Doğacak ? » (Quand le soleil se lèvera-t-il ?), qui mettait en scène « l’oppression communiste sur les Turcs d’URSS », un sujet prisé par l’extrême-droite turque. La projection tournait souvent en un véritable meeting du mouvement ülkücü et du parti MHP dont le leader était l’ex-colonel Alparslan Türkeş.

A Marache, au cinéma Çiçek, la salle est pleine d’ülkücü. Une explosion survient. A ce signal, le public se précipite au-dehors et se mue soudain en une manifestation qui se dirige vers le siège du CHP (à l’époque le principal parti kémaliste, de gauche modérée) en scandant : « Même si notre sang doit couler l’islam vaincra ! ». En un instant, ils répandent le bruit que « les communistes ont fait exploser le cinéma » et parcourent la ville en scandant des slogans anti-communistes et anti-alevi.

Les vraies violences commencent le lendemain : un café fréquenté par les alevi et la gauche est détruit par une explosion. Puis, le 21 décembre, deux enseignants affiliés au syndicat TÖB-DER (Tüm Öğretmenler Birleşme ve Dayanısma Derneği), Hacı Çolak et Mustafa Yüzbaşıoğlu, sont assassinés. Désormais les violences s’enchaînent ; le soir même, un groupe de gauche s’en prend à la maison d’un activiste de droite. On prépare pour le lendemain des obsèques massives pour les deux enseignants.

C’était un vendredi. Cinq à dix mille personnes participent aux obsèques, alors que seulement 140 à 150 policiers et soldats sont présents dans la ville. Le cortège marche vers la grande mosquée en scandant : « Les Hacı, les Mustafa ne meurent pas ! », « Türkeş, assassin ! » Selon le récit de Kürkçüoğlu, dans la grande mosquée, l’imam Mustafa Yıldız avait préparé les esprits par son prône : « Tuer un alevi, c’est une œuvre pie qui vaut cinq pèlerinages à La Mecque. Tous nos frères doivent se soulever contre le gouvernement, contre le communisme, contre l’athéisme ». Inci Aral répercute également ces appels au meurtre dans l’une de ses nouvelles. Mais c’est difficilement vérifiable. De toute manière, un incident met le feu aux poudres ; un provocateur s’adresse au public : « Les communistes arrivent à la grande mosquée ; ils veulent y mettre le feu ! L’armée est avec nous ! Pourquoi laissez-vous faire ? N’avez-vous pas de religion ? En avant, mort aux communistes ! »4. Une foule énorme se rassemble et converge vers la mosquée aux cris de « La Turquie est musulmane ! Les communistes à Moscou ! »

C’est la panique. Le cortège funèbre se disperse, les gens fuient et tentent de se rassembler dans le quartier alevi de Yörükselim. La police ne peut pas faire grand-chose ; un manifestant de droite est tué, des vitrines de commerçants de droite sont brisées sur le parcours de la foule. Les assaillants menés par les ülkücü se déchaînent. Ils se rassemblent au centre-ville et mettent le feu à divers sièges syndicaux. Vers 20 heures, un groupe de 300 ülkücü s’en prend au marché couvert et détruit les boutiques appartenant à des alevi.

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Par avance, les boutiques et maisons appartenant à des sympathisants d’extrême droite avaient été marquées de trois croissants par les militants du MHP et les jeunes de l’Ülkücü Gençlik Dernegi. Tout ce qui n’est pas marqué est détruit. Cette nuit-là, les ülkücü parcourent les rues en assurant : « Demain, les communistes alevi vont faire connaissance avec nos armes ! ». Les manifestants de gauche ne restent pas passifs. En fin de journée, on compte trois morts chez les « idéalistes ».

Le 23 décembre, les haut-parleurs de la municipalité et de la grande mosquée appellent la foule à assister aux obsèques de ces trois « martyrs », malgré un couvre-feu décidé par le préfet, que nul n’a les moyens de faire appliquer : « Les infidèles alevi tuent nos frères à Yörükselim ! Pour l’amour de Dieu, que les musulmans se préparent ! » Quinze mille personnes se rassemblent, dont une partie assaille Yörükselim, et les quartiers de Serintepe, Magarah et Yenimahalle, avec toutes sortes d’armes : fusils, explosifs, haches, couteaux, gourdins. La situation est hors contrôle, ou plutôt sous contrôle des ülkücü les plus extrémistes, qui incendient, pillent, massacrent indistinctement hommes, femmes et enfants.

Le 24 décembre, un nouveau couvre-feu est prononcé. Les événements durent déjà depuis plusieurs jours, mais les forces militaires sont insuffisantes. Les renforts n’arrivent pas. Mais ce jour-là, écrit ironiquement Feza Kürkçüoglu, seuls les alevi et les policiers ont respecté l’interdiction de sortir dans la rue. En effet, comme des policiers figuraient parmi les assaillants, la police avait été retirée du service. Par contre, dès les petites heures du matin, les assauts ont repris, avec l’aide d’activistes ülkücü venus des villes et villages voisins. Très tôt, les sièges des partis de gauche (CHP, TIPCHP, TİP, TİKP), des syndicats (TÖB-DER, syndicat d’enseignants, et même le syndicat policier POL-DER) ont été détruits. Après le sac des magasins d’armes, la foule envahit de nouveau les quartiers alevi aux cris de « La Turquie est musulmane ! », « Aujourd’hui c’est le djihad, celui qui tue un alevi va au paradis ! Frappez, au nom de l’imam Sütçü ! »[un héros de la résistance contre l’occupation française en 1919]. A nouveau des maisons sont incendiées, leurs occupants brulés ou tués par balles. Dans les hôpitaux, des blessés sont achevés.

La ville est sens dessus-dessous. Selon le récit de Kürkçüoğlu, tout homme dans la rue est contraint de baisser son pantalon pour un « contrôle de circoncision », les sunnites étant persuadés que les alevi, comme les athées, ne sont pas circoncis…

Le massacre n’a cessé que le 25 décembre vers minuit. Le bilan se monte à 111 morts, plus de mille blessés, 552 maisons et 289 ateliers ou magasins détruits ou incendiés. 75 personnes seulement ont été arrêtées. L’événement a fait trembler la Turquie. Les ülkücü avaient réussi leur coup : le massacre avait réveillé la violence, la peur et la colère. La ville de Marache a eu du mal à s’en relever : la population en 1978 avoisinait les 300 000 habitants ; elle s’est maintenue jusqu’en 1980, puis est passée à 210 000 au recensement de 1985. aujourd’hui, la ville compte environ un demi-million d’habitants ; sur le site officiel de la municipalité, on ne trouve aucune allusion à ce qui s’est passé en 1978. L’histoire semble s’être arrêtée à l’« héroïque » résistance aux Français en 1919.

Le drame de Marache a été suivi, en mai et juillet 1980, d’un événement similaire à Çorum. Puis, la facilité avec laquelle a été commis l’incendie volontaire de Sivas (Madımak) en 1993 montre bien que les pratiques extrémistes, lorsque le milieu politique s’y prête, ne se heurtent pas à une opposition suffisante pour les empêcher. Presque vingt ans après Sivas, aujourd’hui, un tel événement pourrait peut-être encore survenir.

Naturellement un tel massacre reste en mémoire, nourrit la mémoire. A chaque nouvel épisode de violence, on a craint un « nouveau Marache ». L’atroce événement de Sivas en 1993 et les événements de Gaziosmanpasa en 1995 ont ranimé les peurs, à juste titre ; et lors de l’arrivée au pouvoir des islamistes, en 1995-1996, les alevi ont craint qu’à nouveau les extrémistes se sentent soutenus en sous-main par le pouvoir pour les persécuter.

C’est malheureusement une constante en Turquie : la cohabitation entre l’islam officiel sunnite et cet islam proprement anatolien qu’est l’alévisme a toujours été difficile, et toujours, les alevi ont été difficilement acceptés, sinon persécutés. Les événements violents forment une chaîne dont les maillons sont suffisamment rapprochés dans le temps pour que la mémoire reste brûlante ; chaque massacre, chaque persécution a provoqué une vague de migration vers les grandes villes où les alevi se regroupent en quartiers structurés. Les commémorations s’ajoutent les unes aux autres et se répondent : lorsqu’on se rassemble pour commémorer Sivas en juillet ou Gaziosmanpasa en mars, on évoque Marache ; le scandale de Susurluk renvoie à toutes les violences des années 1970, et donc à Marache et à Çorum également. Et l’anniversaire de l’événement de Menemen (meurtre de l’instituteur kémaliste Kubilay par des islamistes le 23 décembre 1930) relie, à la faveur des coïncidences de dates chaque fin d’année, le kemalisme à l’alévisme pour joindre ensemble toutes les victimes de la « réaction religieuse » 5.

D’ailleurs, la « réaction » n’est pas seulement religieuse. Ce qu’on appelle « l’islam politique » pourrait disparaître de Turquie que le danger ne serait pas passé, car le nationalisme turc, depuis ses débuts, s’est basé sur une définition religieuse totalement excluante et donc source potentielle de pogroms, d’expulsions et de massacres.

Lors des événements violents, ce sont les ultra-nationalistes ülkücü qui mobilisent les yobaz (bigots, fanatiques religieux) en amalgamant la notion de nation turque à celle d’islam, en propageant l’idée d’une nation turque obligatoirement sunnite. L’un des plus graves problèmes posés par le nationalisme turc est là. A Çorum en 1980, les slogans des ultras étaient les mêmes qu’à Marache, associant indissolublement islam sunnite et nation. Après avoir considéré les Arméniens, puis les Rum orthodoxes, comme des étrangers et donc des ennemis, les ultras voulaient que vienne le tour des alevi.

On comprend mieux dès lors que la conception de la laïcité, telle qu’elle prévaut réellement en Turquie, est avant tout une revendication urgente d’égalité absolue entre les les différentes branches de l’islam, orthodoxe ou non. C’est une conception qui peut paraître très étroite ; le processus d’exclusion est allé tellement loin avec l’élimination presque totale des populations non musulmanes, que l’existence passée et présente de ces dernières n’est presque plus perçue, ou est perçue comme un reliquat qui n’est plus dangereux pour la « nation turque musulmane ». En revanche, les alevi par leur nombre, leur force culturelle et la force de leur mémoire blessée, apparaissent comme la clé du problème de la laïcité. La population alevi, comme élément religieux, et la population kurde, comme élément linguistique, et chacun des deux comme éléments culturels permettront de maintenir en Turquie un reste de pluralité.

Toute politique qui ne garantirait pas fermement cette pluralité détruirait plus ou moins vite, mais à coup sûr, ce qui reste de démocratie.


Notes:

1 Cette graphie francisée du nom de la ville est traditionnelle. Le nom officiel de la ville, depuis 1973, est Kahramanmaras, « Maras l’Héroïque », en raison de la résistance à l’occupant français après la première guerre mondiale. En même temps, Antep est devenue Gaziantep (« Antep la Victorieuse ») et Urfa est devenue Sanlıurfa (« Urfa la Valeureuse »).
2 Inci Aral, Scènes de massacres. Femmes d’Anatolie, traduit du turc par Ali Terzioglu, Paris, L’Harmattan, coll. Lettres turques, 1989, 137 p. (titre original : Kıran Resimleri, Kaynak Yayınları, Istanbul, 1983).
3 Ali Er, « Adım adım 12 Eylül’e  », Cumhuriyet, 2 septembre 1996.
4 Adana-Kahramanmaraş-Gaziantep-Adıyaman-Hatay İlleri Sıkıyönetim Komutanlığı 1 Numaralı Askeri Mahkemesi, Kahramanmaraş Olayları Gerekçeli Kararı: 1980/92, Karar: 1980/250, p. 381.
5 Cf. Cumhuriyet, 24 décembre 1995 : « Les victimes de Çorum, de Kayseri, de Konya, de Marache, de Sıvas, ainsi que Bahriye Üçok et Ugur Mumcu, sont tous des nouveaux Kubilay » (Fikret Dogan, président de la branche d’Izmir du syndicat d’enseignants Egitim-Sen).

 

37 ans déjà, et cela peut vous paraître être comme une histoire sombre, de celle qu’on commémore avec de vieux films en noir et blanc.

Mais ces répressions nationalistes contre les minorités, avec mélange de religieux, sont tellement en résonance avec les refoulés turcs en permanence, (et encore aujourd’hui contre la minorité kurde), avec chaque fois cette tonalité dite de “nettoyage” de la République, qu’on doit à l’évidence penser que l’histoire balbutie, comme si la fin de l’Empire Ottoman n’avait jamais refermé la boîte de Pandore et que le Peuple turc ne pouvait regarder en face sa diversité qui fait sa richesse.

Peuple et Nation riment là aussi en isme.


Sur le même sujet, voir le blog Yollar avec deux articles où l’on trouvera également des vidéos.

Rappelons qu’en vous rendant sur la page d’accueil de Kedistan, vous pourrez y retrouver tous les liens vers le site d’Etienne Copeaux, SUSAM SOKAK, une vraie mine d’or pour toutes celles et ceux qui s’intéressent de près à une histoire documenté de la Turquie.